Que n'aurait-on pas donné pour pouvoir reprendre à zéro et accueillir le lendemain ? Après environ deux heures, l'offensive allait reprendre.
« Repliez-vous, l'ennemi arrive !! »
Pendant que l'ennemi achevait sa réorganisation et la réparation de ses pavois et autres équipements, les défenseurs n'étaient pas restés inactifs non plus. Outre la réparation des remparts, une partie de la garnison s'était penchée hors des murailles pour descendre à l'extérieur et s'affairer à la récupération des flèches et des pierres.
« Si vous ne voulez pas vous faire empaler le cul, rentrez dans l'enceinte ! »
De peur d'être laissés pour compte, les soldats se ruèrent sur les cordes et les échelles pendues le long du mur.
« Calmez-vous, il y a encore de la distance. »
La contre-attaque depuis le fort secondaire infligeait de lourdes pertes aux assaillants. S'ils s'avançaient imprudemment au pas de course, ce seraient les soldats du territoire de Meizenav qui en subiraient le contrecoup.
C'est Kuwen qui montra le visage au sommet de l'échelle de corde. Derrière lui suivait Karim. Dans les paniers portés sur leur dos, des flèches et de menus cailloux étaient fourrés en vrac.
Des lambeaux de chair adhéraient aux pointes. C'étaient littéralement des flèches usagées, arrachées aux cadavres. Les archers y plongeaient la main pour en extraire les projectiles.
Tous deux étaient essoufflés, le teint pâle, pour s'être donnés à cette collecte. Walm allait leur adresser quelque parole, mais il remarqua qu'à leurs ceintures pendaient désormais de longues épées qui n'y étaient pas lorsqu'ils étaient descendus hors des murs. Ils avaient dû en profiter pour ramasser du butin en même temps. Ils s'efforçaient, à leur mesure, de s'endurcir au champ de bataille. Bien des mots seraient superflus.
« Vous avez mis la main sur de bonnes lames. »
Comme des gamins pris en flagrant délit de farce, tous deux baissèrent les yeux, gênés.
« Fhéhéhé. »
« On les a ramassées. »
La méthode de l'assaillant ne différait guère de la première vague, mais les tours de siège, jusque-là immobilisées, furent enfin engagées. De grossiers câbles, solidaires de leurs bases, étaient tirés par une multitude de soldats et s'approchaient.
Les archers agaçants, et qui plus est porteurs de compétences, commencèrent à pleuvoir des flèches sur la tour d'angle. À talent égal, la différence de hauteur et la présence ou non d'abris font la décision. Walm, qui compte parmi ces êtres capables de tordre les lois de la physique, voyait pourtant l'énergie potentielle jouer en faveur de l'ennemi. Les flèches décrivaient des paraboles et étaient renvoyées vers la tour de siège, mais celles qui atteignaient le dernier étage, où les tireurs s'entassaient, n'avaient plus d'élan.
Comble de contrariété, Walm, qui lançait des boules de feu par salves, semblait avoir été désigné cible prioritaire : chaque fois qu'il montrait le visage pour en loger une, une flèche arrivait quasi systématiquement.
« C'est pénible ! »
Même en voulant les détruire, la tour de siège restait hors de portée magique et continuait de déverser ses flèches. Manifestement, la portée, les habitudes et les particularités de ses attaques avaient été analysées lors de la première assault. Outre Walm, on tirait à l'aveuglette sur tout ce qui bougeait, si bien que les mouvements des soldats étaient devenus nettement plus lents qu'à la première offensive.
Un défenseur qui abattait sa lance depuis le haut du mur prit une flèche à la gorge et s'effondra au sol en s'étouffant. Un autre soldat combla l'intervalle, mais, ayant assisté de près à la fin de son prédécesseur, il ne surveillait que le ciel et se fit crever l'orbite par un javelot lancé depuis le bas.
De son côté, Karim, sans s'émouvoir, continuait de lancer des projectiles sur les ennemis en contrebas. Des pierres de la taille d'un poing s'enfonçaient dans des crânes et les corps roulaient du talus jusqu'au fond du fossé à sec. À chaque assaillant en moins, le visage du garçon se détendait. Walm, qui courait des yeux la recherche de cibles pour ses boules de feu, attrapa la cuirasse de Karim et le tira en arrière. Une flèche traversa l'endroit où se trouvait sa tête un instant plus tôt et alla se ficher dans le sol.
« Ah, heu… »
Karim, alternant son regard entre la flèche et Walm, finit par saisir la situation.
« Ne pas se laisser déranger, c'est une qualité, mais élargis ton champ de vision, sinon tu mourras jeune. »
« Oui, heu, merci. »
Quant à Kuwen, il réagissait aux flèches avec une acuité remarquable, mais ses jets de pierres manquaient d'engagement du corps. Deux types dont l'apparence et le comportement ne collent pas du tout ; s'ils se complètent, ils pourront peut-être vieillir sur un champ de bataille.
L'œil de Walm saisit, à la limite exacte de la portée magique, un groupe gravissant le talus en brandissant des boucliers ronds. Ils avaient de l'aplomb, mais formaient aussi des cibles commodes. Walm rassembla sa force magique pour les accueillir, mais une silhouette de soldat apparut au coin de son champ de vision.
Walm leva réflexivement son bras gauche, celui qui tenait le bouclier, pour se couvrir la tête. Avec un léger retard, un choc parcourut son avant-bras et une flèche ricocha avec un son aigu.
« Un leurre, pas mal. »
Ce n'étaient pas seulement les archers de la tour de siège : des tireurs cachant leurs arcs s'étaient glissés derrière les pavois et guettaient l'instant pour snipper Walm.
« On vous a repérés ! »
L'archer qui avait croisé son regard se raidit et se rejeta derrière son pavois. Walm répondit à l'attente en y logeant une boule de feu. La moitié du pavois vola en éclats, les débris furent projetés alentour.
Le soldat caché fut blessé, mais évita le coup fatal. Walm songea à achever l'œuvre, mais l'homme saignait de l'épaule et son arc était brisé ; sa dangerosité avait chuté.
L'intérêt de Walm revint vers le groupe d'à l'instant. Ils étaient parvenus à s'accrocher au mur, mais l'explosion au pied de la pente d'un mélange de sorts en faucha plus de la moitié, ne laissant que des cadavres aux membres arrachés et aux crânes enfoncés.
« J'ai trop forcé. »
Walm comprit l'erreur de son camarade. Les résultats étaient là, mais le problème était qu'en mal dosant la puissance, il avait creusé une cuvette dans le talus. Celle-ci offrait une prise pour grimper, et en y entassant les corps environnants, on obtenait un parapet tout trouvé. Des cadavres gorgés d'eau et encore vêtus de leur équipement offrent une résistance comparable à des sacs de terre.
Naturellement, des soldats à l'agonie utilisent tout ce qui peut servir. Quelques-uns parvinrent à gagner cette zone, fragile mais devenue un refuge.
Lors d'un second assaut, il se trouve toujours, parmi soldats et civils, un certain nombre d'esprits vifs. S'ils survivent, ils deviennent des ennemis redoutables. Malgré des pertes lourdes, l'offensive ne faiblit pas. C'était bien là le moment critique.