L'alliance des quatre royaumes perdait beaucoup. Plus de dix mille soldats, les généraux qui les commandaient, les approvisionnements qui les soutenaient. Hugo, ministre des Affaires étrangères qui portait à lui seul la diplomatie de Liberitoa, leva les yeux vers le camp en feu avec dégoût. Les détestables flammes bleues se propageaient, faisant émerger les soldats de Highserk tassés dans l'obscurité.
La brûlure qu'il avait subie au visage, depuis une vieille cicatrice sur la joue jusqu'au crâne, le faisait souffrir. Hugo esquissa un sourire crispé. Liberitoa avait aussi subi de lourdes pertes, mais c'était surtout Creist qui était le plus touché. Rien n'était confirmé, mais les pertes parmi les membres de l'ordre des chevaliers étaient importantes : deux des trois héros avaient été abattus, et le troisième fait prisonnier.
« Vraiment des gens pitoyables. Brûlés vifs par un revenant. »
À l'origine, en tant que fonctionnaire, Hugo n'avait pas besoin de se tenir sur le front. Pourtant, il y a des choses qu'on ne voit qu'en se plaçant sur la ligne de front. À l'intérieur de la tente, les gens allaient et venaient comme après une tempête, les chaises et les tables restantes étaient sens dessus dessous. On aurait dit une maison visitée par des voleurs.
« Seigneur Hugo, nous allons vous évacuer vers l'arrière avec l'état-major. L'alliance des quatre royaumes est prise en tenaille et s'effondre complètement. Ce secteur ne tiendra pas longtemps. L'un de nos bataillons, maintenu en première ligne, a été anéanti. »
« C'est regrettable, mais inévitable. »
De précieux sujets perdaient leur utilité et s'éparpillaient en mourant. Pour Hugo, c'était une situation impardonnable. En même temps, la fragilité de l'alliance des quatre royaumes et la perfidie de l'empire de Highserk sont indescriptibles. Ses propres généraux, ses bras et ses jambes limités, avaient été brûlés vifs lors d'une attaque surprise pendant un conseil de guerre. Et ce, par un seul soldat appelé l'utilisateur de feux-follets. On disait qu'il était un survivant du bataillon de Rigria, anéanti, et Hugo envia son dévouement à être resté tapi dans le camp pendant une semaine, enfoui sous les cadavres.
Hugo regrettait que Liberitoa manque de symboles martiaux comme la cavalerie de Jayf de Highserk ou l'ordre des chevaliers de Rehazen, l'un des trois héros de Creist. Cela dit, les soldats de Liberitoa n'étaient pas fragiles non plus. Leur équipement soigné, leur entraînement rigoureux parlent d'eux-mêmes. Tout en tirant les soldats des autres pays qui avaient pris l'habitude de perdre, ils tentaient de se replier depuis les enceintes successives.
« Le peloton d'Emrid a réussi à sécuriser la retraite. »
« Une belle gestion dans cette situation. »
Sans flatterie ni ironie, Hugo le loua sincèrement. Même sans héros ni guerriers d'exception, les soldats compensaient en luttant corps et âme. Liberitoa n'était pas à jeter.
« Ce sont des troupes forgées sur la frontière avec la mère patrie de Highserk. Elles ont de la souplesse et de la ténacité. »
« Il faut faire en sorte que leurs efforts ne soient pas vains. »
Entouré de sa garde, Hugo quitta le camp.
***
Les paupières lourdes s'ouvrirent, et Walm regarda autour de lui. Une pièce qui ne ressemblait en rien à son dernier souvenir : ni viscères, ni membres carbonisés ne gisaient au sol.
« Tu es réveillé ? »
Un soldat assis profondément dans une chaise l'interpela.
« La forteresse de Sarajevo, c'est ça ? Ici, comment ça va ? »
« Le combat ? Ça fait un jour que c'est fini. Grande victoire de l'armée impériale de Highserk. Deux bataillons de plus ont été réduits, mais l'ennemi a perdu plus de dix mille officiers, soldats et approvisionnements. Pour l'instant, les deux camps campent à distance, et les positions sont revenues au point de départ. »
En ajoutant la bataille défensive dans les enceintes, les morts ennemis dépassaient les vingt mille. Il restait encore trente mille hommes environ, mais c'était un ramassis multinationnal ; dans un état où ils n'avaient pas mis la main sur les murs, personne ne voudrait tirer le mauvais sort.
Outre l'armée du front de Ferius où Walm servait, des troupes restaient dans la mère patrie et à Myard. Même si la forteresse tombait, Walm ne pensait pas que l'alliance des quatre royaumes en ait encore la force.
« La victoire, hein. »
Walm prononça ce mot suave.
« Ouais, mais on ne peut pas encore baisser la garde. J'vais rapporter que t'as repris conscience. Lors de ce combat, c'est toi qui as fait le plus d'exploits. On peut pas te laisser crever. Repose-toi tranquillement dans la chambre, y a de l'eau et de la bouffe sur l'étagère. Sers-toi. »
Là-dessus, le soldat quitta la pièce. Laissé seul, Walm se redressa sur sa couche. Son corps ne présentait aucune gêne. Le seul problème, c'était son œil. Son œil gauche dans le miroir restait trouble comme avant. Il s'approcha de l'unique fenêtre et regarda dehors. De nombreux soldats s'affairaient à leurs tâches, mais l'atmosphère lourde et fiévreuse d'avant le combat avait disparu ; la boucherie d'hier semblait s'être évanouie comme un mensonge devant Walm.
« On a gagné, c'est sûr, mais le seul survivant, c'est moi. »
Comme il avait perdu connaissance à plusieurs reprises, il n'en avait pas le sentiment réel. Walm tendit la main et versa de l'eau dans un verre. Son corps assoiffé absorbait l'eau. L'humeur n'était pas au beau fixe. Une lassitude persistait. Pourtant, face à son corps honnête avec ses besoins, Walm ne put que sourire amèrement. Il n'avait pas l'intention de se faire tuer. Pourtant, incapable de mourir jusqu'au bout, incapable de devenir fou jusqu'au bout, il continuait à s'accrocher à la vie.
Il saisit un fruit rouge dans le panier et le fit rouler dans sa main. Une sphère facile à tenir, d'un vermillon brillant, le fruit sucré qui tient dans la main, tous le désirent. Soudain, Walm ouvrit la bouche et croqua dedans. Le jus inonda la surface de la coupe et imprégna sa bouche. Pour sa langue et son estomac affamés, c'était d'une stimulation incomparable, et après une douceur riche, une acidité se répandit.