Manger quand on peut manger, dormir quand on peut dormir. C'est la base pour tout être vivant, et la vérité universelle du fantassin dont le champ de bataille est le quotidien. Aussi, les soldats de l'Empire, qui venaient de franchir le corridor du Dragon Empereur des Flammes et d'achever une bataille acharnée, s'étaient rempli le ventre de tout ce qui se mangeait avant de sombrer comme des masses.
Dans ce campement où résonnait la dissonance des souffles et des ronflements, seuls circulaient encore les sentinelles malchanceuses, les petits animaux et les voleurs. Une ombre passait d'une flaque de ténèbres à l'autre, étouffant ses bruits, rampant presque au ras du sol. On aurait dit un rongeur nocturne en quête de sa pitance.
L'homme, affecté à la compagnie disciplinaire de l'armée impériale, tirait fierté de ses vols. Rien à voir avec les brutes qui profitent d'une rixe ou d'une bataille pour dépouiller dans le sang. Seul le larcin commis sans que personne ne s'aperçoive de rien a une vraie valeur. Il en avait vaguement conscience lui-même : la fin et les moyens s'étaient complètement inversés. Il ne s'agissait plus de gagner sa pitance. C'était l'acte de voler, en lui-même, qui lui procurait de la joie. S'il avait eu la modestie de ne voler que pour manger, on ne l'aurait sans doute jamais versé dans une compagnie disciplinaire.
Sa proie était déjà repérée. Réduisant sa respiration à l'extrême, il s'approchait lentement d'un soldat. Cette façon d'alterner l'immobilité et le mouvement en tendant l'oreille tenait du rat, et c'est d'ailleurs bien ainsi qu'on l'avait surnommé : le Rat. Un souffle régulier, un battement de cœur à peine perceptible. Le Rat sondait l'intérieur de l'homme à travers ses affaires. Équipement méticuleusement entretenu, paquetage rangé. Rien à voir avec les vauriens du coin. Pour autant, il ne s'agissait pas non plus d'un soldat dont le sérieux serait la seule qualité.
Les possessions d'un homme parlent de lui avec éloquence. Semelles usées jusqu'à la corde, armes et armure marquées d'innombrables entailles, sang d'autrui incrusté et impossible à faire partir. Aucun doute : un vieux briscard qui avait survécu en première ligne. Un rat fatigué, si on le surprenait, serait abattu sans difficulté. À cette idée de mort, son souffle s'accéléra ; il le raréfia, le réprima.
La peur était là, mais elle n'était pas une raison d'hésiter. Il y trouvait même une exaltation. Une proie de premier choix. Le sang courait dans tout son corps et son cerveau s'engourdissait d'une douceur.
Le Rat ne s'attaque jamais aux armes. Un soldat n'est soldat que par son arme. Il n'était pas assez bête pour chercher à nuire à un gêneur ou à récupérer de quoi remplacer une arme perdue. Ses cibles : les vivres, qui disparaissent d'eux-mêmes une fois mangés, et l'argent ou les objets précieux, faciles à dissimuler. Si la bourse est nouée au ceinturon, on tranche le lien aux ciseaux ; si l'homme la serre contre lui, on y perce un trou à la dague. Ses yeux roulaient vivement dans leurs orbites tandis qu'il jaugeait le paquetage.
Il fallait commencer par soulever le manteau. Sa main se tendait vers la hanche du soldat. C'est alors qu'un objet, entré par hasard dans son champ de vision, y cloua son regard. Posée à même le sol, sans précaution, une pièce de métal : un masque. Sans doute une protection pour le visage.
Un masque de démon. Difficile de dire que ce goût-là plaise à tout le monde. Et ce n'était pas non plus le genre d'objet qu'il convoitait. Pourtant, impossible d'en détacher les yeux. Sans une seule salissure, le masque avait un lustre étrange, et même quelque chose de troublant. On aurait dit la peau nue d'une femme.
Pourquoi une pièce pareille traînait-elle là, comme abandonnée ? Le malaise ne le quittait pas, les questions montaient. Mais sa curiosité de voleur était plus forte. Il se pencha à quatre pattes et scruta la face posée contre le sol. Ni grelot ni fil-piège. Le Rat déglutit et souleva doucement le masque. Une beauté qui semblait vous aspirer. La surface lisse était agréable au toucher.
« … Hn. »
Fasciné, le Rat sentit une brûlure lui traverser la paume. S'il ne lâcha pas le masque et ne cria pas, ce fut par amour-propre de voleur de premier rang.
Comme mordue par un croc chauffé à blanc, sa paume se perça d'un trou. Le sang qui s'en écoulait ruisselait sur le masque. Le Rat voulut le rapprocher de lui pour ne pas laisser de traces au sol, et c'est alors qu'il perçut l'anomalie. Tout le sang qui s'échappait s'arrêtait sur le masque. Comme absorbé par un désert desséché. Le frisson ne le quittait plus, pourtant il ne jeta pas l'objet. Et, sans le savoir, il fit le bon choix.
« Tu as de la chance. Il t'a mordillé, c'est tout. »
Le Rat releva la tête, épouvanté. Le soldat, qui aurait dû dormir profondément, venait de lui adresser la parole. Privé de voix, il regardait alternativement le masque et l'homme. Pas la face patibulaire ni la laideur qu'on trouve souvent chez les vétérans. Des traits plutôt réguliers, mais qu'on rangerait dans l'ordinaire. Ses yeux, en revanche, n'avaient rien d'ordinaire. On ne pouvait que les dire sombres et troubles, et pourtant, dans ses pupilles rétrécies, brillait de l'or.
« Alors ? Il te plaît ? Si tu le veux, je te le donne. »
Le soldat esquissa un sourire moqueur. Le masque s'agita violemment entre ses mains. À chacun ce qui lui revient : à la fin, l'homme et la chose finissent toujours par s'équivaloir. Le propriétaire d'un objet qui échappe à l'ordre des choses ne pouvait pas être un homme ordinaire. Le Rat arracha les mots de sa gorge.
« Haa… n-non mais, vous plaisantez. Un masque aussi beau, c'est bien trop pour moi. »
Il cracha la flatterie la plus habile qui lui vint à l'esprit et remit le masque en place. Le soldat ne disait rien et le regardait en silence. Le prix à payer se limiterait-il à sa main ? Et si cela ne suffisait pas, que faudrait-il donner : le bras, la vie ? Comme on manipule un nourrisson dont la nuque ne tient pas encore, le Rat avança lentement le bras. Par chance, le masque, qui avait bu du sang vivant, se laissa docilement reposer à côté du soldat.
« Allez, chef, je vous en prie. Passez l'éponge. Passez l'éponge, hein. »
Le Rat avait le front collé à la terre, mais aucune réponse ne venait. Combien de temps s'écoula ? Il releva le visage avec crainte : le soldat ne disait toujours rien. Il avait seulement l'air déçu.
« Tu n'en veux vraiment pas ? Ne te gêne pas. »
« Arrêtez, je ne le mérite pas. C'est une pièce qui vous va à vous, chef. »
À peine avait-il fini sa phrase qu'il détalait à quatre pattes. Regardant son dos s'éloigner, le chevalier impérial murmura :
« Aucun cran. Ça ronge tout comme un rat, et il suffit qu'on lui ronge un peu la main… »
Il avait espéré se débarrasser de ce masque vivant, et voilà le résultat. Le masque, volage, s'était apparemment contenté d'une bouchée. Déplorant d'avoir manqué l'occasion de le refiler, étira ses membres repliés et se rendormit.