Sous le torrent de monstres qu'avait été la Grande Ruée, la carte des forces des pays du Nord s'était profondément redessinée. Le royaume de Kleist, qui avait considérablement étendu ses domaines lors de la dernière grande guerre, avait gagné les hommes et les terres qui font l'assise d'un État, mais s'était en même temps chargé de bien des problèmes. Un festin qui excède l'estomac de la puissance nationale se digère mal. L'une des distorsions nées de cette expansion territoriale était la frontière provisoire avec la principauté de Mayard.
Le territoire, qui s'était dilaté sans mesure, avait fini par toucher Mayard, et le défaut était apparu au grand jour. Les forts et les villes existants, préparés à l'échelle de plusieurs décennies, voire d'un siècle, auraient pour la plupart été jugés excellents comme ouvrages de défense isolés. Mais tous se trouvaient à l'intérieur des anciennes frontières et, quelque tour qu'on y prît, ne convenaient pas à une défense tournée vers l'extérieur. Les contraintes de distance et de position font parfois d'une forteresse remarquable un accessoire inutile. Raser les forts devenus superflus et bâtir sur la frontière provisoire était la conclusion qui s'imposait.
Encore fallait-il aménager, ne fût-ce qu'à la hâte, les voies de communication jusqu'à cette frontière devenue ligne de front ; or les villages qui devaient servir de relais avaient été anéantis, jusqu'à leurs fondations, par la Grande Ruée. Les terres peuplées qui produisent les biens et nourrissent les troupes restaient un vide béant. Dans un pays où l'on privilégiait les officiers de guerre, les fonctionnaires civils, déjà peu nombreux, croulaient sous un surcroît de travail. Ils scrutaient les cartes, s'échinaient à choisir les emplacements, couraient sur le terrain et se creusaient la tête pour savoir ce que des moyens si maigres permettaient de réaliser. Au bout de ces peines, ils avaient poussé la colonisation des relais et hâté la construction d'une place forte sur la frontière provisoire.
Il y eut des résultats. Sans quoi l'attaque-surprise contre Mayard n'aurait jamais pu avoir lieu. À en croire les fonctionnaires qui s'en étaient chargés, l'ouvrage tenait debout en apparence. Tout était dit. Même avec deux ans de préparatifs, il n'y avait aucune chance d'ériger des places fortes couvrant toute la frontière de Mayard.
Les châteaux de montagne ou de colline, qui tirent parti des défenses naturelles, avaient été abandonnés au vu de la difficulté des travaux et du temps disponible. Au terme d'une cascade de compromis, on avait bâti un château de plaine avec un léger dénivelé. Les ouvrages défensifs qui s'y rattachaient se réduisaient à une levée de terre à enceinte unique, sans profondeur de défense : on avait donné la priorité à la capacité d'accueillir provisoirement de grands effectifs.
Les autres éléments de la place valaient la levée de terre, ni plus ni moins. Un corps de logis où le vent s'engouffrait, des greniers dont le vide était ce qu'on remarquait le mieux, des casernements très inférieurs aux effectifs à loger : la liste des défauts était sans fin. Ce château de plaine convenait comme point d'appui pour lancer une grande armée, mais il était difficile d'y demeurer. Une frontière provisoire articulant autour d'un château de plaine plusieurs forts coordonnés, cela sonnait bien ; sauf que la place maîtresse était dans cet état. Quant aux forts disséminés alentour, leur facture tenait en un mot : désastreuse.
Après la semi-destruction de son armée de campagne, l'ordre des chevaliers de Rihazen, en déroute depuis la péninsule de Selta, dut affronter cette pitoyable réalité. Vu de loin, le désordre tenait de la comédie. Ayant fini par comprendre la situation au terme de bien des détours, ils répartirent leurs forces principales en arrière de la frontière provisoire qu'ils étaient censés tenir. Non par supériorité stratégique. Ils n'avaient simplement pas le choix.
L'armée du royaume de Kleist, à qui l'aubaine de la Grande Ruée avait valu plus de terres et d'habitants que sa puissance n'en pouvait porter, n'avait pas de quoi entretenir des troupes sur la durée. En territoire ennemi, loin de ses bases, avec des lignes de ravitaillement anémiques, on ne tient que sur la promesse d'une bataille décisive rapide et du pillage. Le contenu des greniers, que les rats eux-mêmes dédaignaient, s'était en grande partie dispersé lors de la retraite. L'emploi concentré des corps d'armée, si coûteux en logistique, relevait désormais du rêve.
« Il manque. Tout manque. »
Johanna ne s'aperçut même pas que les mots lui avaient échappé. Elle laissait tomber ses questions et ses réponses sur une carte déployée à la diable, et échangeait quelques mots avec les officiers et les fonctionnaires venus faire rapport. Il n'était plus question d'offensive : tout se ramenait à savoir comment tenir la situation. Maintenir des unités dans les villes et les villages capables de fournir des vivres, et, si Mayard passait à la contre-attaque, rassembler des troupes de partout pour y faire face. Il n'y avait rien d'autre.
« L'acheminement des vivres vers Salo est interrompu. La perte d'une partie des charrettes et des chariots y est pour quelque chose, mais surtout, des soldats qui ont quitté leur corps se sont faits brigands. »
« La milice qui devait être affectée au fort de Bunker se trouve sur la place. Elle s'est apparemment égarée. »
Johanna ravala la colère qui lui montait à la gorge. On répétait des fautes inconcevables en temps de paix. Sans officiers généraux, une unité perd toute discipline ; sans officiers subalternes, elle devient une cohue. Les hommes d'armes et les écuyers, ces bras et ces jambes de l'ordre, venaient eux-mêmes à manquer. Comme il n'y avait aucun renfort à espérer, l'ordre de Rihazen parait au plus pressé par ces promotions de campagne qui ne sont qu'une dilution des cadres. Changer un titre ne change évidemment pas les capacités.
« ... Pour la chasse aux brigands, affectez-y plusieurs hommes d'armes chevronnés. Stimulez-les en leur disant que, selon leurs mérites, un titre de chevalier resté vacant n'a rien d'un rêve. »
Les hommes d'armes, ceux que l'insuffisance technique ou l'absence d'équipement laissaient hors des effectifs réguliers, guettaient l'occasion de devenir chevaliers. Beaucoup manquaient un peu de technique individuelle ou de sens du commandement, mais si l'on ne considérait qu'une seule de leurs qualités, elle n'avait rien à envier à celle d'un chevalier en titre.
« Le jour tombe dans quelques heures... Qu'on donne à la milice une bouillie d'orge allongée et qu'on la pousse à gagner Bunker au petit matin. J'enverrai moi-même une lettre au chevalier supérieur Olof, qui campe à Bunker, pour lui exposer les circonstances. »
« Dame Johanna, n'est-ce pas trop de complaisance envers la troupe ? »
« En temps de paix, ce serait inadmissible ; mais nous sommes en guerre. Dans cette situation, et de nuit qui plus est, je n'ai pas besoin de vous expliquer ce qui arriverait. »
Un moral épuisé, et l'obscurité. Combien de soldats se seraient évanouis dans le voile de la nuit avant d'arriver ? Fût-ce une grossière bouillie d'orge, à peine de l'eau à laquelle on aurait ajouté un peu de goût et d'épaisseur, elle remplit tout de même le ventre. Une nuit de repos pour les jambes et pour la tête, et les désertions diminueraient.
« ... Bien. À vos ordres. »
La réponse manquait de netteté. Le chevalier n'était pas entièrement convaincu par cette instruction indulgente, mais il en admettait la logique. Johanna avait pris cette mesure mêlée de calcul parce qu'on était en guerre ; c'est alors qu'un rapport qu'elle ne pouvait pas laisser passer lui parvint.
« Le seigneur de Laimat proteste : des soldats ont commis des exactions contre les habitants. »
« Qu'ont-ils fait, exactement ? »
« Des vols et des violences, semble-t-il. »
« ... Autant de coups de fouet que d'objets volés et de personnes frappées. »
« Pour certains, cela ferait un nombre considérable... »
Johanna comprenait fort bien ce que le chevalier voulait dire.
« S'ils survivent à leur peine, je leur pardonnerai. S'ils n'y survivent pas... exposez ce qu'il en restera. »
« Au centre de la ville ? »
L'endroit convenait pour apaiser les habitants lésés et leur seigneur. Mais Johanna y voyait une autre utilité.
« Non. Sur la voie qui mène à Bunker. »
Le cadavre d'un semblable inspire une répulsion instinctive. C'est un procédé qu'on emploie pour avertir les monstres doués d'intelligence et les bêtes nuisibles. Cette fois, cependant, la mesure visait une milice à laquelle on ne pouvait pas se fier.
« Recourir à un moyen aussi vil, qui n'en est même pas un. Nous ne valons pas mieux que les soldats de l'Empire. Le commandant Gran doit en rire, aux enfers. »
En temps de paix, on vantait chez cette femme chevalier la droiture et l'attention qu'elle portait aux plus jeunes ; mais le champ de bataille change les êtres. Le visage de Johanna avait perdu toute souplesse et se durcissait comme la roche.
Sur ordre du vice-commandant Larsh, chevalier de rang suprême, une retraite rapide avait permis d'échapper à la poursuite et d'éviter le coup fatal. Le problème tenait à la masse de matériel abandonnée en territoire ennemi. Les distributions se faisaient mal, et les pillages commis par des soldats affamés se multipliaient sur leurs propres terres. La sécurité se dégradait à vive allure et le moral de la troupe s'effondrait. Loin de s'arrêter, les événements s'enchaînaient.
« Il manque une unité de la milice qui avait reçu l'ordre de se rassembler à Laimat. »
« Des traînards de la retraite ? »
« Non. De l'ordre d'une compagnie de cent hommes. Il s'agit sans doute... »
Le fonctionnaire resta dans le vague, mais cela suffit à Johanna pour comprendre.
« Une défection organisée. »
Une déroute subie contre son gré engendre des brigands qu'on appelle déserteurs. Ceux qui détalent à toutes jambes une fois leur pillage accompli ont encore quelque chose d'attendrissant. Le problème, ce sont ceux qui ne fuient pas. Le royaume de Ferius, aujourd'hui anéanti, comptait avec la Fédération commerciale de Liberitoa parmi les puissances les plus redoutables des pays du Nord. L'ossature de l'État avait disparu, mais l'orgueil logé dans les cœurs demeurait vaste et tenace.
Les obligations féodales, celles de la communauté, n'avaient plus prise sur eux. Ayant perdu la famille et le village, ils avaient perdu le devoir qui les liait. Aucun bien ne les retenait non plus. L'armée permanente, qui jouait le rôle de menace, était à moitié détruite, et l'épuisement de la couche des chevaliers, ces officiers, était fatal. Ainsi les anciens commandants de l'armée de Ferius, ces nobles de bas étage, avaient-ils mis à nu l'ambition qu'ils portaient en eux.
« Il me semble bien que nous avions perdu le contact avec certains forts et villages proches de la frontière provisoire. »
« Ils comptent sans doute se vendre cher, avec un présent sous le bras. »
Il ne restait plus d'optimistes pour s'accrocher à l'idée d'un malentendu né de la confusion de la retraite.
« Ils auront tiré le meilleur parti de leur position intermédiaire. »
« Envoie-t-on des troupes pour les rechercher et les réduire ? »
« Prenez patience. Le luxe de déplacer des unités a disparu de notre camp. »
Ordonner d'écraser une unité passée à l'ennemi est facile — si l'on ne considère pas le risque. La priorité était d'éteindre l'incendie. Larsh, chevalier de rang suprême, avait lui-même insisté sur ce point. En intervenant maladroitement, on récolterait une brûlure plus grave encore, et ce n'est pas un doigt mais le bras entier qui se nécroserait. Pour l'heure, il fallait avant tout démêler une chaîne de commandement emmêlée et réorganiser les corps d'armée sous une forme viable.
Pour devancer la Fédération commerciale de Liberitoa, pour avoir raisonné à l'échelle du grand jeu, Kleist s'était enlisé dans un marécage. La malédiction de la puissance hégémonique, cette admiration qui ressemble à de la jalousie envers les trois grandes nations, lui avait fait prendre le mauvais chemin. Une atmosphère lugubre tournoyait dans le poste de commandement. Et comme pour balayer cette boue stagnante, la porte s'ouvrit à toute volée.
« D-dame Johanna, une dépêche urgente ! »
Un cri d'alarme. Mais en ces lieux, le mot était devenu banal. Johanna interrompit le fil de sa réflexion et imagina ce que la dépêche pouvait contenir. Une nouvelle défection ? Ou bien des unités de la principauté de Mayard avançant depuis la frontière provisoire ?
« Calmez-vous. Que s'est-il passé ? »
Tandis que le soldat exposait les détails, le poste de commandement, si bruyant l'instant d'avant, était retombé dans le silence. Tous avaient interrompu leur travail et s'efforçaient d'assimiler ces paroles. Johanna elle-même ne faisait pas exception.
« Une ombre immense sur le lac de Selta, une lueur rouge jaillie du fond des eaux... »
La carcasse du dragon lacustre déchiquetée, un feu écarlate qui brûle jusqu'à l'eau, l'absurdité d'une catastrophe qui tord les lois du monde. Johanna avait acquis une certitude. Et pourtant, elle ne pouvait pas non plus l'affirmer sans réserve. Ou plutôt, l'état du royaume ne le permettait pas.
« J'interdis à quiconque a vu ou sait quoi que ce soit d'en souffler mot. Sans exception. Qui désobéira perdra la tête. Faites-le savoir formellement. »
Johanna promena son regard sur l'assemblée et fit peser sa pression sur chacun.
« Envoyez des courriers rapides au vice-commandant Larsh, à Salo, et à la capitale. Sa Majesté le roi doit être informée au plus vite. »
La mort dormait juste sous leurs pieds. Et c'est dans un tel lieu qu'ils avaient eu la sottise de faire la guerre. Dans l'accablement qui la gagnait, Johanna aurait volontiers éclaté de rire. Mais sa position, son caractère, le lui interdisaient.
« Nous renforcerons la surveillance des rives. Officiellement, pour nous garder de la marine de Mayard... »
Elle raidit le ventre et lutta contre ses émotions. Privée du chef sur lequel elle aurait dû s'appuyer, Johanna se débattait de toutes ses forces. C'est justement pour cela qu'elle ne vit rien. Qu'elle livra l'information. À une jeune fille qu'elle aurait dû protéger.
Fin du livre III.