Dans la confédération commerciale de Liberitoa, les serpents venimeux tapis dans ses zones d'ombre le clament tous : la bataille pour la péninsule de Selta ne s'est pas déroulée comme l'entendait l'assemblée fédérale. Certes, le territoire du duché de Mayard a été ravagé par les flammes de la guerre, et les unités d'élite dépêchées par Highserk s'y sont usées elles aussi. Kleist, qui avait acquis des terres hors de proportion, y a perdu l'un des Trois Héros, son symbole, ainsi que Gran, commandant de l'ordre des chevaliers. Sur ce point précis, il y avait de quoi être satisfait.
Mais ce n'était pas le meilleur qu'ils espéraient. Appui de la flotte lacustre, facilités de ravitaillement : la confédération commerciale avait multiplié les soutiens au royaume de Kleist, dont les ressources profondes étaient minces. Comparés à des frais aussi démesurés, les résultats obtenus restaient bien modestes. Les forces s'étaient usées, mais les deux camps redoutaient la bataille décisive, et celle-ci n'eut pas lieu. Les armées de campagne principales se dénouèrent sans jamais s'empoigner sur le champ de bataille, conservant leur intégrité. Au bout du compte, l'ordre des chevaliers de Rihazen s'était enfui vers son pays sans avoir atteint son objectif.
Beaucoup de ceux qui observaient la situation depuis la rive opposée se refroidirent. Certains se ramollirent, au sens figuré comme au sens propre. Mais en fédéraux irréprochables, tels qu'eux-mêmes et les autres les reconnaissaient, ils se redressèrent aussitôt. Il est facile de se trouver une raison de se reposer. C'est pourquoi il faut haïr la paresse. Se contenter de la stagnation qu'est le maintien de l'état des choses, c'est n'avoir plus que le déclin devant soi. En amour comme en politique, la chose était invariablement vraie.
Dans la capitale de la confédération commerciale, la plus grande ville des pays du Nord, au fond du terrier où les serpents venimeux lovent leurs anneaux, le coup suivant allait être joué.
« Et donc, le commandement suprême ? »
Hugo, ministre des Affaires étrangères de la confédération commerciale de Liberitoa, s'enquérait auprès d'Enoch, son assistant.
« Wôen Logmaier, qui a longtemps commandé l'armée du secteur de Highserk. »
À l'assistant qui avait répondu sans la moindre hésitation, Hugo tordit le coin des lèvres. Un rictus qu'on pouvait prendre pour un sourire comme pour le tiraillement d'une brûlure.
« Tout dépend de la façon de le dire. »
Devant le propos du ministre, où passait l'ombre du mécontentement, Enoch formula son inquiétude.
« Vous voulez dire qu'il a pris l'habitude de reculer ? »
« Qui sait. Je n'irai pas jusqu'à parler d'habitude de reculer — mais il doit avoir le postérieur bien lourd. Jusqu'ici, notre commandant n'a jamais rien conduit d'offensif contre l'Empire, que je sache. J'ai du mal à accepter ce choix sans réserve, mais il n'y a personne d'autre pour le remplacer. »
Hugo ne voyait pas d'un bon œil ce commandant qui se réclamait du soutien des modérés. Le ministre n'avait cessé de plaider pour des mesures préventives contre l'Empire. Laisser en paix une bête qui ne sait jamais se satisfaire de ce qu'elle a sous les pieds : du point de vue de la sécurité, cela ne pouvait absolument pas se concevoir.
S'il y a sur le chemin un caillou où l'on trébuche, on l'enlève ; s'il y a un arbre pourri, on l'abat. Rien de plus. Pour souhaiter ce que tout homme souhaiterait naturellement, Hugo passait pour un faucon. Quelle tragédie. C'était extrêmement regrettable.
« Quelles que soient nos affaires intérieures, la posture d'union nationale— »
« Je sais. En temps de crise, on avale les divergences mineures, n'est-ce pas ? »
Divergences d'opinion. Les modérés — si l'on devait résumer la stratégie de Wôen : la manœuvre, l'étranglement par un encerclement mêlé de force armée. Et s'ils explosaient, les attirer sur des points clés et les user peu à peu. L'idée se tenait. Mais ces gens-là ne lèveraient pas les mains pour si peu. Ils accumuleraient de la force et finiraient à coup sûr par franchir le mur qu'est un État. Kanoa, aujourd'hui disparue, et Felius en étaient de mauvais exemples.
Aussi Hugo visait-il une soumission définitive. Ces gens-là ne comprennent la raison que si on les plie par la force. C'est de l'accumulation de pareils individus, et de leur trempe, qu'est né l'État appelé Empire de Highserk.
« En face, c'est une armée impériale affaiblie coup sur coup, mais une bête blessée est une chose redoutable. Ce n'est pas le moment de s'accrocher aux factions ni à l'amour-propre. »
Même la confédération commerciale, dont les ressources propres la désignaient comme chef de file des pays du Nord, n'échappait pas à la loi des organisations. Plus le corps grossit, plus l'unité de volonté devient difficile. Elle ne donnerait sa pleine mesure que devant ce qui ébranle un pays — la défense du territoire national, précisément. Cela dit, les modérés étaient pour une fois enthousiastes. Ne pas prendre doucement cette main tendue et danser avec elle aurait été une grossièreté.
« Même cette marine de Mayard, qui s'était enfermée autour de la péninsule de Selta, est passée à un assaut furieux, sans plus se soucier des apparences. »
Quand il avait reçu de l'officier de liaison de la marine un rapport mêlé de cris, Hugo lui-même n'en avait pas cru ses oreilles.
« Que des Mayardiens obsédés par leur péninsule et qui ont les pertes en horreur en viennent à chercher la bataille d'escadre… Et par-dessus le marché, la résolution de lancer des navires de guerre jusque sur la route de glace. Un revirement remarquable ; proprement exécrable, n'est-ce pas ? »
Cette flotte lacustre, vestige de l'époque de Kanoa. Le Mayard d'aujourd'hui n'a plus la capacité de renouveler l'escadre dont il s'enorgueillissait autrefois. De là son manque criant de liberté — et pourtant, au dernier moment, il avait renversé sa doctrine d'emploi. Rita Mayard, qui n'était au temps de l'alliance des quatre nations qu'une jeune fille facile à plier, avait traversé la guerre et s'était muée en une souveraine digne des pays du Nord.
« Elle a subi l'influence de l'Empire de Highserk, dans le bon sens du terme. Raison de plus pour dire que leur laisser du temps et du répit serait une sottise. Leur folie se transmet avec une facilité déconcertante. »
« Aussi vicieuse qu'une épidémie, en effet. Notre marine doit se faire toute petite. »
Avoir désigné la marine de Mayard comme ennemi de référence, et finir par perdre la bataille d'escadre qui en était sortie. Y avoir laissé des bâtiments dans un rapport de un contre deux, qui plus est : aux yeux de tous, c'était une faute.
Un écart s'était encore creusé après la fin des combats sur l'eau. Face à la marine de Liberitoa, sortie d'une base lointaine, la marine de Mayard opérait au pied de son port d'attache : le remorquage des bâtiments endommagés lui fut aisé. Il y eut même, pour finir, des navires de guerre dont le sabordage échoua et qui furent capturés. Un enfant qui vient de finir de jouer range encore plus sérieusement que cela.
« Des gens qui n'avaient de grand que l'orgueil et les manières ; on me dit qu'ils sont aujourd'hui aussi dociles que des gamins. »
« Une bonne médecine pour eux, je suppose. »
« Un bon remède devient poison à trop forte dose. Après les avoir serrés un moment, desserre la presse et montre-leur une issue. »
« Leur vendre une faveur pour ensuite nous en servir, c'est cela ? »
« Enoch, tes mots sont mal choisis. Tendre la main à des compatriotes en temps de crise va de soi. »
Hugo fit tressaillir son visage brûlé et proclama, d'un sourire plein de mansuétude, que la politique ne consiste pas seulement à faire tomber les autres : tendre la main à qui faiblit est tout aussi essentiel.
« Bien. L'indigne Kleist s'effondre un peu tôt, mais les dispositions sont prises. »
« Le moment est venu, en effet. »
Ayant abandonné son rictus, Hugo déclara, comme pour se le dire à lui-même.
« Que l'invasion de l'Empire de Highserk commence… Cette fois, nous les plierons. Complètement. »
Ainsi fut promulguée l'opération d'invasion de Highserk par la confédération commerciale de Liberitoa.
***
Tous les hommes ne se pliaient pas docilement aux luttes entre États. Oban, pêcheur depuis de longues années sur le lac de Selta, était de ceux-là, peu pourvu de sens social. On le classait certes parmi les anciens Feliusiens, mais ce n'était qu'une nationalité de circonstance, née de ce qu'il pêchait près des rives du royaume de Felius et du duché de Mayard. Sa dépendance envers un État comme son sentiment d'appartenance étaient ténus ; chassé de sa couche par l'expansion des terres démoniaques consécutive à la Grande Ruée, il s'était contenté de désigner le duché de Mayard comme son pays pour le temps qu'il passait à terre.
Les pêcheurs de Selta entretiennent au quotidien, avec les poissons carnassiers et les monstres du lac géant, un rapport où l'on mange et où l'on est mangé. Même parmi ces pêcheurs qui ne craignent pas la mort, Oban relevait de l'espèce excentrique : un vieil homme buté et entêté, qui ne formait aucun successeur.
Vivre avec le lac et avec son bateau, et mourir avec eux. Une manière de vivre d'une parfaite simplicité. Ce vieillard qui se voulait en activité jusqu'au dernier jour et que la solitude n'effrayait pas vit pourtant sa vie déréglée par l'afflux de pêcheurs qu'entraîna la pénurie de vivres. Le vieil homme, qui n'avait jamais fait que viser des proies, fut visé à son tour. Par des blancs-becs candidats à l'apprentissage.
Oban repoussa d'un coup de pied, au sens propre, les candidats accrochés à lui. L'expérience lui avait appris que ces jeunes gens mous, les fesses enflées, filaient la queue basse. Jusque-là, rien que de très banal.
S'il y eut une erreur de calcul chez ce vieil homme qui avait accepté jusqu'à la Grande Ruée, ce fut que ces jeunes gens et leurs familles avaient été chassés de leurs terres, de leur pays natal. Qui se noie s'accroche à n'importe quoi. Cela aussi, l'expérience l'avait appris à Oban jusqu'à l'écœurement. Jour après jour, l'assaut du vieil homme et des jeunes se poursuivit, et un mois passa.
Ce fut par un jour clair, où le regard portait jusqu'au fond de l'eau. Le vieil homme les prit à bord. Non qu'il eût cédé à l'ardeur de ces jeunes pousses qui le suppliaient chaque jour : un simple caprice. Même le pire des scélérats, même le criminel, accumule au cours de sa vie de petites bonnes actions inattendues. Celle-ci s'était seulement trouvée coïncider avec son humeur.
Oban ne bâclait jamais le travail. Pour les jeunes gens montés à bord, c'étaient littéralement leur subsistance et leur vie qui étaient en jeu. Les poings et les injures volaient en même temps, chose courante, mais leur nombre décrut peu à peu. Deux ans plus tard, le bateau se mouvait comme un seul être vivant. Qu'il l'ait voulu ou non, le vieux pêcheur était devenu le patron d'une barque de trois hommes d'équipage. Le vieil homme qui aimait la solitude en vient à regretter la solitude, le raillaient les confrères qui connaissaient l'histoire.
Le bateau de pêche que menait Oban s'éloigna des hauts-fonds et des rives où la concurrence faisait rage, et prit pour nouveau terrain les eaux du large. Naturellement, le danger colle aux flancs d'une barque qu'un souffle emporterait. Mais avec le lac de Selta, c'est un rapport où l'on mange et où l'on est mangé. Mourir et retourner à l'eau ne déplaisait pas à Oban. Les gamins qui embarquaient avec lui n'en voudraient pas, sans doute —
La surface de l'eau est paisible, comparée à la terre ferme. On se heurte pour un terrain de pêche, mais il ne s'y produit pas de tueries aussi atroces que sur la terre. La plupart du temps, les menaces et les injures suffisent. Et quand une mauvaise entente, un malentendu malheureux dégénèrent en rixe, cela fait quelques morts et blessés, tout au plus. Peu de chose auprès des gens de la terre, qui s'entretuent entre semblables par villages et par nations et se disputent les territoires.
« Encore un peu, à droite, à droite… Bien, ralentissez. »
Aux infimes variations de la voix, au rythme de la main que balançait le patron, les rameurs posèrent le plat de leurs avirons sur l'eau et changèrent de cap. La barque, longue de trois longueurs de cheval environ, perdit lentement de la vitesse. À rebours du bateau qui s'immobilisait, les poumons des apprentis réclamaient de l'air et enchaînaient de courtes respirations.
La petite voile, l'un des moyens de propulsion, était ferlée, et le mât se dressait comme un arbre mort dépouillé de ses feuilles. Se faufilant entre le mât planté au milieu de la coque et les rameurs, Oban se déplaça prestement vers l'arrière. Il tendit la gaffe qu'il portait à son côté et accrocha une ombre flottant à la surface.
Sans se soucier d'un appui aussi instable, le patron ramena l'objet contre la coque. La gaffe, familière comme un membre, ne lâche jamais ce qu'elle a une fois piqué.
« Hissez. »
Le minimum de mots, mais il suffit à faire passer l'intention du vieil homme. Quittant leur poste, les jeunes gens empoignèrent l'épave qui s'était rangée contre la barque.
« Ouh, c'est plus lourd que ça n'en a l'air. »
« Patron, qu'est-ce qu'il y a dedans ? »
Rien à voir avec leur essoufflement à la rame : les jeunes gens parlaient les yeux brillants.
« J'en sais rien. Mais c'est liquide. »
D'ordinaire, sur les ordres d'Oban, on jette les filets et l'on se prépare à lutter contre les monstres qui attaquent. Mais la prise du jour était un peu particulière. Trois jours s'étaient écoulés depuis la bataille d'escadre qui avait violemment remué les eaux. Au terme d'innombrables destructions et sacrifices, elle avait apporté sa manne aux hommes comme aux monstres.
Les rescapés qu'on n'avait pas recueillis et les noyés devinrent pâture à monstres, et les bois et matériels jetés par-dessus bord dérivaient à la surface. Jusqu'aux faux pêcheurs, qui d'ordinaire barbotent dans les hauts-fonds, gagnaient le large en quête d'épaves. Les débris de bâtiments et l'équipement des soldats, l'État les rachète, et il arrive que le contenu d'un tonneau ou d'une caisse soit précieux. Une véritable chasse au trésor.
« Ouvre voir. »
Ils n'attendaient que cela : les jeunes gens forcèrent le couvercle de la caisse à coups de hachette. La paille bourrée en guise de calage, gorgée d'eau, se collait partout. Sous ce qu'ils écartèrent apparut tout un peuple de bouteilles d'alcool. Quelques-unes s'étaient brisées et laissaient fuir leur contenu, mais la moitié était intacte. Un parfum caractéristique en révéla aussitôt la nature.
« Ouaaah, du rhum des pays de l'archipel ! »
« De celui qui arrive par le corridor du Dragon Empereur des Flammes. »
Sans un regard pour les jeunes gens excités, Oban tendit prestement la main et déclara.
« C'est inhabituel, mais c'est bien une manne du lac de Selta. »
Le patron fit sauter le bouchon de liège et goûta la manne du lac. Douceur et amertume mêlées. Le parfum sucré lui traversa le nez, l'alcool glissa mollement le long de l'œsophage. Son estomac s'échauffa peu à peu, et Oban souffla d'un air satisfait.
« Fiou— »
« Hé, c'est pas du jeu ! »
« Patron, on a le droit ? Je bois aussi, alors. »
À la suite du vieux pêcheur qui avait pris les devants, les deux jeunes gens levèrent la bouteille. La moitié de la cale se remplissait de récupération. Un cadeau inattendu leur était échu par-dessus le marché. Comme résultat de pêche, il n'y avait rien à redire. Au moment où leurs corps glacés par le vent de la nuit retrouvaient quelque sensation, une vague trembla à la surface.
« …Aux armes. »
Un seul mot fit voler en éclats l'atmosphère paisible. Ils ramenèrent à eux les hachettes et les harpons qui roulaient au fond du bateau et se ramassèrent sur eux-mêmes.
« Patron, un monstre ? »
« Un bateau. Plus gros que le nôtre. »
Ce n'était pas une situation dont on pût se réjouir au prétexte qu'il ne s'agissait pas d'un monstre. Ces eaux avaient vu, quelques jours plus tôt, une bataille navale de grande ampleur. Rien d'étonnant à croiser n'importe quoi. De fait, Oban, qui scrutait l'obscurité, prononça un nom exécré en terre de Mayard.
« …Un navire kleistien. »
« Merde, il fallait que ce soit maintenant. »
« On fuit ? On se bat ? »
Un bateau appartenant au pays ennemi approchait. Ce seul fait précipitait les jeunes gens dans un creuset de confusion. À ces affolés, Oban lança d'une voix inchangée.
« Ne dites pas de bêtises, ce n'est pas un navire de guerre. Ce sont des pêcheurs. Et des têtes connues. »
« M-mais quand même, ce sont des gens avec qui on s'entretuait il y a encore quelques jours. »
« Aucun rapport. Est-ce que des pêcheurs se querellent quand la pêche est bonne ? »
Oban s'humecta la gorge de rhum, puis héla les ténèbres.
« Bien du courage, pour venir jusqu'ici ! »
Avec un léger retard, une réponse vint.
« Quoi, c'est le vieil Oban ? »
« Ha, Dack le lourdaud. Toujours en vie, toi. »
« Contrairement à toi, ma mort n'est pas encore à l'ordre du jour. Cela dit, on en a bavé. Le pays ne vaut rien. À peine avait-il déclaré la guerre chez vous qu'il s'est mis à se déchirer de l'intérieur. Il n'y a rien à faire. »
« Une belle nuisance. À force de canarder partout, les poissons ont pris peur et on n'attrape plus rien. Accoste, j'ai repêché du rhum. Je t'en donne. »
« Désolé, on est à sec de notre côté, on n'a rien de correct. Contente-toi de fèves bouillies. »
Entre patrons, l'affaire se régla en un tournemain. Les rameurs des deux bords restaient perplexes, mais l'air n'était plus à l'échange de coups. Ils laissèrent rouler au fond du bateau des armes privées de cible et reprirent les avirons. Puis on passa un cordage, on rangea les bordages l'un contre l'autre, et sur les deux embarcations commença la réunion.
« …Des fèves de rebut. »
Oban, fixant les fèves au creux de sa main, lâcha sa sentence sans le moindre ménagement. Maigres, et mal formées par-dessus le marché. La preuve d'une croissance manquée. Malgré ce commentaire assassin sur sa marchandise d'échange, Dack, l'expéditeur, n'en marqua aucun déplaisir ; il en parla plutôt avec fierté.
« Il n'y a pas que l'aspect, le goût aussi est mauvais. »
« C'est vrai que c'est infect — mais ça cale l'estomac. »
Après avoir mastiqué un bon moment, Oban avala les résidus de fèves comme s'il se rinçait au rhum.
« La récupération, ça donne ? »
« Tant pis pour les gens de la terre, mais on gagne bien. Et vous ? »
« Couci-couça. »
« Si seulement la pêche ordinaire était aussi facile. »
« Trop facile. Au point d'en être inquiétant. »
« C'est vrai. Avec tout ce raffut et tout cet appât répandu, les monstres sont terriblement silencieux. »
« Pour sûr. »
Tandis qu'ils échangeaient les dernières nouvelles — la guerre, les terrains de pêche —, Oban laissa soudain glisser son regard sur l'eau et interrogea son confrère.
« Il y a encore d'autres bateaux à vous dans le coin ? »
« Par ici, il n'y a que nous. »
Comparé au vieux pêcheur, Dack passait pour un lourdaud, mais sa carrière de pêcheur était longue. Prendre de l'âge sur un lac de Selta infesté de monstres exige un savoir-faire sans tricherie, et de la chance.
« Coupe le cordage. Et sans rancune. »
Saisissant la situation à l'instant même, Dack suivit la direction du regard du vieux pêcheur et laissa échapper un cri proche du hurlement.
« U-un dragon lacustre ? Ramez, bon sang ! »
Les deux vétérans avaient correctement compris la situation. Être dévorés tous les deux à la fois étant hors de question, la victime serait le plus lent. Inutile d'être plus rapide que le dragon lacustre. Il suffit d'être plus rapide que l'autre bateau.
Les équipages regagnèrent leur poste à qui mieux mieux et se jetèrent sur les avirons à demi fixés par leurs ferrures.
« Quelques dizaines de coups suffiront, ramez de toutes vos forces ! »
Les jeunes gens répondirent à l'exhortation du vieux pêcheur. Les plats lisses des avirons mordirent fermement l'eau, et la barque avança en glissant. Lequel des deux, au fond, serait le plus appétissant, le plus facile à manger ? Seul, Oban n'aurait rien eu à offrir, mais ses deux passagers étaient bien en chair. Le risque était grand que le verdict ne fût pas flatteur.
Ils dénouèrent l'un après l'autre les cordages serrés, et la petite voile ferlée s'ouvrit dans un claquement. Manœuvrant les bouts, ils s'accroupirent pour ne pas perdre le moindre souffle de vent. Lequel avait été choisi — ? Du coin de l'œil, le patron guetta le dragon lacustre et perçut quelque chose d'étrange.
« …Hé, Dack, attends ! »
« Te fous pas de moi, je ne veux ni de tes dernières volontés ni de ton râle d'agonie ! »
« C'est pas ça. Cette chose, elle est morte. »
Après quelques secondes de tumulte, la surface de l'eau retrouva son calme. Pour un accompagnement d'alcool, le divertissement était de taille.
« Haaa, quelle peur il nous a faite. Une carcasse, donc. »
« N'empêche, quelle taille. »
Les jeunes gens qui tremblaient tout à l'heure changèrent vite de ton, et s'en prenaient maintenant à grands jappements au dragon lacustre muet. Dack, lui, qui examinait la carcasse avec attention, murmura comme pour lui-même.
« Dis-moi, qu'est-ce qu'il faut qu'il t'arrive pour mourir comme ça ? »
Les dragons lacustres, féroces, se dévorent entre eux et passent leurs jours à se disputer un territoire avec les autres grandes espèces. Il n'est pas rare que la carcasse d'un individu vaincu s'échoue. Mais la façon dont celui-ci était mort paraissait anormale même aux yeux du vieux pêcheur. Sa mâchoire, dont il tirait fierté, avait perdu sa moitié inférieure, son corps énorme était déchiré comme du fromage, et les plaies avaient fondu, toutes noires. On aurait dit qu'on y avait planté un pylône de fer chauffé à blanc.
« Et vos Trois Héros ? Ils utilisent des compétences monstrueuses, non ? »
« L'un s'est enfui chez vous, l'autre est mort à la guerre. Et le dernier n'a rien à faire dans un endroit pareil. »
« Alors qui a fait ça ? »
« Ce type de Highserk, là. Le manieur de “Feu Follet” ? »
La flamme bleue du chevalier d'Empire qui a brûlé le relais du cap Raga pourrait sans doute tuer jusqu'à un dragon lacustre. Encore cela ne vaut-il que sur la terre ferme. Le feu n'entame pas l'eau. Une évidence simple, qu'un enfant connaît.
« Je l'ai vu depuis le port : le manieur de “Feu Follet” répand un vent de flammes sur une large zone. Il n'irait pas creuser une masse pareille en pleine eau. Hé, tu m'écoutes ? »
Oban s'étonna. Dack avait beau être surnommé le lourdaud, c'était un homme qui écoutait ce qu'on lui disait. Et voilà qu'il était soudain dans la lune. Il n'avait pourtant pas la sensibilité qu'il faut pour goûter les étoiles.
« …Dis, le vieux. Il y avait des récifs, par ici ? »
« Tu dors debout ou quoi… C'est absurde. »
L'alcool lui avait-il ramolli la tête ? Oban douta de sa raison et de celle des autres — mais un récif saillait bel et bien là. Loin de disparaître, la roche s'élevait de plus en plus. Quand le récif dressa son cou recourbé, les pêcheurs comprirent ce que c'était.
« Ha, haaa— »
« Pas un bruit. Pas un bruit, surtout. »
Ni Dack ni les jeunes gens n'avaient de quoi faire du bruit. Ayant oublié jusqu'à la manière de respirer, ils étaient en train de se noyer à bord même de leur bateau. La surface se troubla de rouge, et l'eau se mit à bouillir. La loi du monde s'inversa : l'eau brûlait. Cette étendue qu'ils croyaient connaître par cœur avait tout d'une porte des enfers.
Ils avaient l'impression de faire un mauvais rêve. Le pire des cauchemars. Qui aurait pu imaginer un tel spectacle ? Dire qu'ils s'étaient appliqués à faire la guerre au-dessus d'une chose pareille —
« Ha, ha… Pas étonnant qu'on ne trouve rien. Dans un endroit pareil. »
La carcasse du dragon lacustre qui flottait à la surface s'écrasa avec un bruit mou et fut engloutie vers le fond. Des embruns brûlants retombèrent en pluie, mais personne ne cria. Les pêcheurs étouffèrent leur voix et attendirent, immobiles. Puis le récif rouge disparut, comme un mirage. Comme si les barques à la dérive n'étaient rien de plus que des feuilles mortes.