L'Empire de Highserk n'était qu'un petit pays parmi d'innombrables rois et seigneurs qui pullulaient dans la région.
La première guerre après sa fondation aurait été une guerre défensive ; après avoir attiré la force principale ennemie sur son propre territoire, Highserk l'anéantit en rase campagne.
Fort de sa victoire complète, l'Empire de Highserk annexa purement et simplement le territoire de l'adversaire.
Dans une région où les petits États pullulent, l'équilibre des forces est primordial ; face à Highserk qui dépassait la mêlée d'une tête, les pays environnants concertèrent leurs efforts pour l'envahir, mais au terme d'une longue lutte de plusieurs décennies, seul l'Empire de Highserk restait debout.
Pour les puissances moyennes voisines, ce petit État importun, ignorant sa place, faisait rage et continuait de grossir.
Au début, tous le ressentirent ainsi. Le premier à remarquer l'anomalie fut la Fédération commerciale de Liberitoa. L'un de ses États vassaux subit une défaite cuisante et réclama des renforts à la métropole.
Liberitoa dépêcha dix mille hommes, un effectif qu'on pourrait qualifier d'excessif. Combinés aux troupes du vassal, ils atteignaient quinze mille hommes, alors que Highserk n'en alignait pas la moitié. L'avantage du terrain souriait aussi à Liberitoa ; tout le monde s'attendait à une large victoire. Le résultat fut pourtant une défaite écrasante pour Liberitoa. Le vassal dut également céder une partie de son territoire à Highserk.
Devant la qualité inimaginable des soldats d'un petit pays et l'endurcissement au combat des hommes de Highserk, Liberitoa révisa son jugement, après avoir payé un lourd tribut.
Le suivant à s'en apercevoir fut l'ancien Royaume de Canoa. Un seigneur frontalier, jugeant gênant l'expansion de Highserk, entra en conflit avec lui pour le contrôle d'un affluent.
Les combats s'achevèrent en six jours à peine, et le seigneur perdit l'intégralité de son domaine. Le chef de famille et sa lignée furent tués au combat jusqu'au dernier, et la terre passa aux mains de Highserk.
C'est là que les puissances voisines, Felius et Kleist, prirent la mesure de la menace que représentait l'Empire de Highserk, mais comme elles se réjouissaient de voir une puissance moyenne rivale affaiblie par un nouveau venu, elles ne prêtèrent ni aide ni coopération, se contentant d'observer.
Par la suite, face à Highserk qui brandissait la guerre défensive comme grande cause, l'ancien Canoa et Myard plièrent également, et il ne resta plus que trois puissances moyennes au nord. Maintenant que le territoire de Highserk rivalisait avec celui d'une puissance moyenne, nul ne savait jusqu'où s'étendrait son appétit foncier.
Un territoire jadis aussi chétif que le corps d'un gobelin était devenu l'un des plus vastes de la région.
Qui plus est, si le demi-paralytique Felius tombait, aucun pays voisin ne pourrait lui tenir tête. Les trois grandes puissances immuables ne bougeraient pas, et l'Empire de Highserk, calculateur, n'avait aucune raison de les provoquer.
L'inquiétude et la peur des pays environnants étaient sur le point de déclencher des événements impossibles en temps de paix.
Dans une pièce du Royaume de Kleist, frontalier de Felius et de Liberitoa, une garde mobilisant l'ordre des chevaliers tout entier était déployée.
L'un des invités, le ministre des Affaires étrangères de la Fédération commerciale de Liberitoa, Hugo Evans, s'assit à l'une des places de la table ronde. Il façonna une magie de feu, enflamma un cigare tronqué d'un côté, et fit voler la fumée violette.
Devant la magie de feu ainsi activée, l'un des gardes de Kleist fixa Hugo d'un air dubitatif. Cela faisait dix ans qu'Hugo était ministre, mais son parcours de fonctionnaire n'avait pas été un long fleuve tranquille.
Il avait arpenté les champs de bataille comme simple fantassin, et traversé maintes fois l'enfer. Son crâne dégarni était la conséquence d'un coup de casque qui lui avait brûlé le cuir chevelu.
Même vieilli, il était confiant de pouvoir tenir tête à quelques fantassins, mais il savait pertinemment que cela ne fonctionnerait pas face aux gardes des représentants et hauts dignitaires de chaque pays.
« On ne peut que saluer votre zèle professionnel. »
Hugo sourit, le visage marqué par les cicatrices de brûlures, saluant le chevalier de Kleist, mais la réponse fut sèche.
« … Merci. »
Felius et Myard s'étaient joints à la guerre contre l'Empire de Highserk, et Hugo comme les membres du conseil de la Fédération commerciale de Liberitoa étaient en verve, mais la situation récente n'était pas brillante.
Les deux pays qui faisaient le plus de bruit s'étaient révélés pathétiques : Myard avait chuté, et Felius était accaparé par la défense de son propre territoire.
C'était suffisant pour décevoir Hugo, qui espérait que Highserk serait englué sur plusieurs fronts.
Hugo promena son regard sur les personnes assises à la table ronde.
Au centre, le pays hôte, le Royaume de Kleist, Chester Kleist. À sa droite, le roi de Felius, Balliston Felius, dont le pays subissait l'invasion de Highserk.
Lors d'une précédente conférence, son corps déjà frêle comparé à son frère belliqueux Winston avait encore maigri.
Son teint n'était pas bon, mais ses deux yeux seuls brillaient d'une lueur plus intense encore que lors de leur dernière rencontre. Des yeux acculés, sans marge de manœuvre — le genre d'humain qu'Hugo apprécie.
« Ma foi, Felius traverse une passe bien difficile. Que Myard tombe et que plus de la moitié de l'armée de campagne soit perdue… C'est vraiment à plaindre, je ne sais que dire. »
Le premier à prendre la parole fut Hugo.
« … Hah, c'est aimable de votre part. Subir le même sort qu'à Liberitoa, donc. »
À la pique d'Hugo, Balliston lui renvoya un regard acéré.
« Le même sort ? Je n'ai pas le souvenir d'avoir perdu un tiers de mon territoire, moi. »
« Arrêtez là. Nous ne nous sommes pas réunis pour savourer une conversation policée. »
L'organisateur, Chester, les rappela à l'ordre. Hugo n'avait pas non plus l'intention de s'engager dans une vraie passe d'armes ; il ne faisait qu'échauffer sa langue avant le plat de résistance.
« C'est exact. Passons les salutations. Au fait… »
Marquant une pause, Hugo porta son regard sur un coin de la table ronde.
« Cette charmante demoiselle, d'où vient-elle ? »
Au bout de son regard siégeait une jeune fille. Ses gestes et sa tenue ne laissaient aucun doute sur son sang bleu, mais Hugo n'avait aucune information la concernant. Après tout, cette réunion ne devait réunir que Liberitoa, Felius et Kleist.
Les proches conseillers restaient en retrait derrière leurs principaux. Pour s'asseoir à cette table, il fallait disposer d'une influence nationale capable de faire basculer le destin d'un pays. Pour Hugo, c'était une présence indûment déplacée.
« Myard. »
C'est Balliston qui répondit. La jeune fille enchaîna.
« Je m'appelle Rita Myard. Je participe en tant que représentante de Myard. »
Hugo fit tourner son esprit à plein régime. Il n'avait jamais rencontré la jeune fille directement, mais il connaissait son existence.
« Ah, la fille unique de Lord Yous, donc. Étonnant qu'elle ait pu s'échapper… Toutefois, une représentante pour un Myard détruit, c'est pour le moins étrange. »
Face à la remarque d'Hugo, Rita répondit sans laisser transparaître la moindre émotion.
« J'ai pu compter sur des chevaliers fiables… Certes, Myard a perdu plus de la moitié de son territoire, mais il nous reste encore Serta. »
Hugo réfléchit un instant, puis frappa dans ses mains.
« Serta… Ah, en effet, les ressources halieutiques et les voies navigables y étaient un atout économique majeur, mais maintenant ce n'est plus qu'une base contre les dragons lacustres. Une flotte en bonne santé, des soldats rescapés, et en plus des dragons lacustres — l'intérêt est mince. Highserk n'ira pas s'y frotter pour rien. »
Pour Hugo aussi, le vaste lac Serta et les rivières environnantes constituaient une zone qu'il fallait contrôler au vu des ressources et de l'économie, mais le maître des lieux y apportait plus de désavantages que de profits.
De plus, bien que Myard soit faible sur terre, sa marine vantait un niveau d'entraînement exceptionnel du fait de sa longue domination du lac. Hugo le regrettait, mais il comprenait que Highserk n'était pas assez sot pour s'y engager légèrement et y subir des pertes.
« Oui, c'était vrai jusqu'à peu, mais actuellement les dragons lacustres ont été éradiqués. »
Le visage d'Hugo se crispa pour la première fois depuis le début de la réunion.
« Ils viennent d'être éradiqués, dites-vous ? »
« Oui… ils ont été éradiqués. »
Même s'il s'agit d'un sous-dragon, c'est un monstre puissant appartenant au sommet de la hiérarchie. Ses mâchoires géantes broient ogres et trolls d'un seul coup. Lorsque le précédent dragon lacustre avait attaqué une ville flottante de Liberitoa, il avait fallu le sacrifice de deux compagnies et demie de garnison pour l'abattre.
Un sacrifice d'une telle ampleur n'aurait pas manqué d'atteindre les oreilles d'Hugo via les marchands et les espions.
« C'est… c'est une excellente nouvelle. De braves soldats ont dû fournir des efforts considérables. »
C'est Chester, qui tient la rive opposée du lac, qui coupa court.
« Face à un dragon lacustre ? »
Hugo déforma ses lèvres, incrédule.
« Grâce à la marine de Myard, aux chevaliers de Kleist, et aux visiteurs de l'autre monde. Je ne dirais pas qu'ils valent mille hommes à eux seuls, mais ils ont livré une performance équivalente à cent, deux cents soldats. »
Chester frappa dans ses mains, et l'un des jeunes hommes postés contre le mur s'avança.
« L'un des visiteurs de l'autre monde. »
« Enchanté… Je m'appelle Yuto Asama. »
Celui qui se présenta était un jeune homme aux cheveux et aux yeux noirs. Une juvénilité persistante, des mouvements raides, comme s'il n'avait pas l'habitude de la scène. Sans l'information selon laquelle il venait d'un autre monde, Hugo n'aurait jamais cru qu'il s'agissait du tueur de dragon lacustre.
« Ha, abattre un dragon lacustre à cet âge, c'est proprement stupéfiant. Ce nom d'un autre monde a une résonance exotique. Si nous n'étions pas ici, j'aurais bien voulu entendre l'épopée de la façon dont vous l'avez terrassé. »
Il voulait jauger quelle magie et quelles compétences il possédait, et comment il combattait, mais Hugo savait que les convives de la table ronde n'étaient pas assez fous pour étaler leurs atouts.
« Pas du tout. Je me suis contenté de suivre les instructions des chevaliers de Kleist. »
Le but de Chester en faisant apparaître Rita, la carte de Balliston, et les visiteurs de l'autre monde, était parfaitement clair pour Hugo.
« Jeunes, mais Rita et Yuto font montre d'une remarquable excellence. »
Hugo le dit à moitié par politesse, à moitié sincèrement. Kleist possède des terres propices aux connexions avec l'autre monde, et a développé son territoire tant sur le plan civil que militaire grâce aux visiteurs. Que des ressources humaines tombent du ciel — il aurait préféré que cela reste un conte de fées.
« Revenons au sujet principal. »
Chester le trancha, satisfait. Les pourparlers à trois étaient déjà bouclés, en était convaincu Hugo.
Puissance suzeraine et ancien vassal, droits d'exploitation du lac, équilibre militaire — Hugo passa en revue les cartes qui seraient jouées dans la partie d'échecs.
« Soit, je vais être franc. Felius souhaite une alliance solide. Une alliance à quatre pays basée sur la zone économique du lac Serta, accordant une importance égale au militaire et à l'économique. »
Balliston lança l'offensive d'emblée.
Pour Hugo, la diplomatie n'est pas si différente de la guerre. Il considère même que la guerre n'est qu'une partie de la diplomatie.
Se retrouver ainsi acculé avant même d'entamer la guerre des mots lui était insupportablement vexant, mais la proposition était simultanément séduisante.
« C'est une proposition hardie. »
Sceller l'alliance signifiait une guerre totale immédiate contre l'Empire de Highserk. Pourtant, pour l'avenir de la Fédération commerciale de Liberitoa, cette offre ne pouvait être ignorée. Tôt ou tard, il faudrait en découdre avec Highserk qui ne cessait de grossir.
Arracher ne serait-ce qu'un droit de plus — l'esprit d'Hugo tournait à plein régime. Sans qu'il s'en aperçoive, il éprouvait une jouissance bien plus profonde que lors des bavardages futiles d'avant.
« Je vous écoute. C'est une discussion cruciale où se joue la gloire et le déclin de chaque pays. »
La peau brûlée se raidit douloureusement quand il sourit, mais Hugo ne ressentait même plus la douleur.