La ville-relais qui soutenait la route commerciale du cap Raga n'est plus désormais qu'une présence sur la carte. Pas une seule des maisons alignées le long de la route n'est restée debout. Il ne reste que des débris empilés de travers comme des crêtes, et d'innombrables cadavres. La plupart des corps ont été si endommagés par les attaques et défenses répétées qu'ils ne ressemblent plus à ce qu'ils étaient de leur vivant. Pourtant, pour Walm, cela suffisait. Ses yeux maudits abominables voyaient clair dans tout ce qu'il ne voulait pas voir.
L'arrivée de la Grande Ruée, l'assaut du Dragon Empereur des Flammes, la perte du quartier général. Dans ce cul-de-sac de désespoir, pour survivre, pour cette seule et unique raison, sans intérêts personnels ni calculs, Walm s'est battu corps et âme dans le vieux château aux côtés des siens. Sans repos décent, en maintenant une ligne de bataille déformée au péril de leur vie, en partageant un sommeil et une nourriture misérables, comment pourrait-il oublier ses subordonnés ? Peu importe à quel point ils ont changé, il ne peut pas se tromper. Pour que nul ne perce l'émotion violente qui l'habite, Walm donna l'ordre aux effectifs rescapés d'une voix plate.
« Tout le monde, repli ! »
Le sang coulait comme un torrent trouble, et loin de se refroidir, la chaleur ne faisait que stagner au fond de ses entrailles. La répression atteignait son point critique. La compagnie de Fliug avait été réduite non plus à une section, mais à une simple escouade. L'idée de pouvoir affronter un champ de bataille en parfait état n'est qu'un mauvais rêve. Un conte de fées, rien de plus. Pourtant. Eux qui avaient lutté ensemble contre la Grande Ruée et souhaité la reconstruction de leur patrie, on les a forcés à s'user jusqu'à la corde dans un endroit pareil. Il doit faire une sale gueule, une tête à ne pas montrer. Walm, pour la première fois, fut reconnaissant envers le masque de démon qui lui couvrait le visage.
« Ne les laissez pas faire, tuez-les !! »
Une intention meurtrière qui hérisse la peau, d'innombrables lames qui convergent vers lui. Inutile d'empiler des explications alambiquées, inutile de s'apesantir. Il n'y a qu'à s'abandonner. Transformant en flammes bleues la chaleur qui niche en lui, le sanglot sans voix, Walm cracha son « Feu Follet » au gré de ses émotions. Le vent chaud tourbillonna comme pour caresser son corps, et le masque de démon rit à gorge déployée en disant que ça le chatouillait.
Les innombrables bras tendus furent pulvérisés par les flammes bleues, et l'un après l'autre, ils entonnèrent leur chant de mort, s'allumant comme des lanternes humaines. La formation où régnait la discipline n'avait plus rien d'une formation, les hommes s'emmêlant comme des fils. Un soldat de Kreist, se tordant dans l'étreinte des flammes bleues, s'interposa sur son chemin. Tentait-il de l'agripper, ou tendait-il la main pour implorer le salut ? Sans lui accorder ne serait-ce qu'un regard, Walm le trancha net. Puis, d'un pas large, il répéta le geste comme s'il écartait des mauvaises herbes. Encore. Et encore.
« Ha, haa, fu... u »
Le mur gênant a brûlé. À ses pieds roulaient d'innombrables choses qui furent des hommes. Aucun sentiment d'accomplissement, seulement une haine visqueuse et croupie comme du goudron qui continue de couver. Sa respiration se dérèglait comme s'il se noyait, et il s'aperçut qu'il haletait des épaules. Ce n'est pas seulement la fatigue. L'usure mentale de tout ce temps a fini par affecter son corps. Le « Feu Follet » déchaîné par l'émotion a bien infligé un coup dur à l'ennemi. Mais c'est tout. Seuls ceux qui ont l'habitude de brûler des gens connaissent cette odeur âcre, piquante, qui vous prend aux narines. Pour avoir inutilement monté la puissance, il a carbonisé peau et muscles, grillé jusqu'aux viscères que portent les ventres. Les cadavres dont la surface commençait à se carboniser étaient soufflés par le vent chaud et s'effritaient en morceaux.
« Fu, haha... ironique. Redevenir calme grâce à l'odeur de la mort... »
La raison, recouverte par l'émotion violente, se remit à tourner à toute vitesse. Brûler une centaine d'hommes ne changera rien à la situation. Comme une crise de gamin, va-t-il distribuer la violence au hasard ? Non, sa raison de militaire sonne l'alarme douloureusement. Il aurait dû brûler vifs les plus proches, et laisser les autres à demi-cuits. Les blessés brisent le moral et deviennent un fardeau logistique, Walm l'a appris par expérience. Et puis, l'objectif principal n'est pas l'avant-garde ennemie. Ce qu'il faut vraiment viser, ce sont le point de rassemblement et le point de passage du fleuve.
Le corps du commandant qui menait la compagnie, Fliug, entra dans son champ de vision. L'ancien subordonné qui brûle ne dit rien. La colère et la haine qui le rongent sont encore là. Perdre contenance, verser des larmes, c'est ça être humain, sans doute. Mais Walm acceptait froidement la situation présente. L'expérience dilue les émotions. Qu'il s'agisse de joie ou de tristesse. A-t-il stupidement fini par s'habituer à perdre ? Au loin, l'épée d'un camarade qui n'avait pas pu l'atteindre oscillait dans le vent chaud.
« Au moins, la suite, je la reprends. »
À force de batailles rangées et de manœuvres, il ne lui reste plus assez de mana ni d'endurance pour porter un coup à grande échelle. Le gaspillage de mana a été une erreur, mais pas que du mauvais. Sur le champ de bataille centré sur la ville-relais, un sanctuaire créé par le « Feu Follet » s'est formé. Il n'aura pas à se soucier des coups d'épingle de simples soldats. Il n'a plus qu'à cibler les cibles à haute valeur et à agir.
« C'est là, hein. »
L'épée indique la destination visée par son maître. Walm s'y fie sans hésiter. Il braque sa hache-lance, toise sa cible par-dessus le masque. L'innocence d'autrefois s'est presque effacée, il est en plein passage de l'enfance à la jeunesse. Son camarade de village, serrant fermement son épée, était entouré de chevaliers d'escorte.
« Uu, Efsei !! De la piétaille, ça ne fait pas le poids. Les porteurs de mana finissent grillés, bon sang ! »
« Seigneur Yuto, veuillez reculer ! »
« Vous dites d'abandonner nos alliés et de fuir ? »
« Il ne reste déjà plus aucun allié à sauver. Tous ont brûlé. »
Les chevaliers d'escorte restaient calmes, bien que leurs membranes magiques soient grillées par les flammes bleues. Contrairement aux fantassins remplaçables, les soldats-mages sont précieux. Surtout quand leur puissance de feu atteint le niveau tactique, les ménager est logique. Mais Walm n'a pas l'intention de laisser filer une cible de haute valeur pour autant.
« Quoi. Encore, tu laisses les autres derrière toi et tu fuis ? »
Pas la marge de choisir les moyens, probité ou laideur. Walm le lança sur un ton léger. Ce n'est pas un mot qu'on adresse à un camarade de village. Une insulte, une malédiction que seuls ceux qui étaient à l'infirmerie de Sarajevo peuvent comprendre.
« Toi... !! »
La voix du jeune homme, chargée d'émotion, résonna. Une provocation bon marché, transparente. Il ne s'arrêtera pas un instant. Pourtant, pour Walm, cela suffit. Faisant onduler les flammes bleues, son corps accéléra brutalement et glissa sur le sol sans crier gare. L'accélération par le vent chaud produit une vitesse qui ignore la structure du corps humain. D'abord l'extrémité gauche, il taille en pièces la pièce placée en tour.
« Renart, il arrive !! »
« Na, a... ?! »
Pris de court, les deux gardes levèrent leurs épées. C'était une estocade visant la gorge, mais le chevalier nommé Renart la détourna avec le plat de sa lame. Pire, il utilisa le choc des pointes pour enrouler sa lame et tenter une contre-attaque. On s'attend à rien moins de la part d'un chevalier d'élite de l'Ordre de Rihazen. Mais affronter un chevalier impérial, qui plus est une hache-lance, en le parant superficiellement, c'était léger et précipité. Walm ne fit que tourner légèrement le poignet. Le manche, qui avait fait un quart de tour, pointa sa lame latérale vers le côté. Après une vibration de métal qui racle, une sensation nette de coupure.
« Bu, u, a... !! »
Un bruit anormal résonna, comme de l'eau jaillissant d'un tuyau bouché. C'était le sang frais qui jaillissait du cou de Renart. La lame latérale avait raclé la surface de la cuirasse avant de déchiqueter l'artère carotide et les nerfs. Sans le temps de redéployer sa membrane magique, sa conscience bascula dans le noir total.
Du mort-vivant en puissance, Walm fit glisser son regard vers l'ennemi restant. Il comptait viser le second sans délai, mais le chevalier de Rihazen restant et Yuto réagirent avec une rapidité foudroyante.
« Salaud !! »
Au lieu de le poursuivre dans le dos, deux épées s'abattirent sur sa trajectoire, gauche et droite. S'il continue comme ça, il va se faire prendre. Pour autant, une esquive à demi-mesure se ferait lire. Le chevalier impérial ne ralentit pas, abaissa son centre de gravité et tira le manche de sa hache-lance vers lui. La lame latérale s'enfonça dans la garde d'épaule de Renart qui s'effondrait, et il tira le chevalier mourant vers lui.
La collision imprévue avec leur camarade fit dévier le tranchant de Yuto. L'attaque du chevalier restant approchait. Walm se confia à l'inertie et à la gravité et glissa sous le sol. La pointe de l'épée effleura sa gorge, le masque de demon s'agita comme s'il était sur une attraction. S'il ne l'avait pas paré, ce n'était pas pour faire bonne figure, mais simplement parce qu'il déteste les chocs.
« Efsei, derrière toi !! »
Walm passa entre les deux, mais sur l'avertissement de Yuto, le chevalier de Rihazen restant, Efsei, parvint à se retourner et leva son épée en garde haute en hurlant. L'ennemi non plus n'a pas de marge. Il a bien l'intention de ne pas laisser le chevalier impérial se relever une seconde fois.
« Ha, a, aaa !! »
Repliant la jambe qu'il avait tendue, il enfonça sa semelle dans le sol, frappa la terre de la pointe ferrée du manche. Le manque d'élan fut compensé par l'appui du vent chaud, et Walm bondit d'un trait. Le visage d'Efsei se tordit de surprise. En synchronisation avec le coup descendant, il lança sa pointe en uppercut. Un bruit sourd de métal résonna. Au terme d'un instant de lutte, la hache imprégnée de mana repoussa l'épée et la hache-lance s'enfonça dans la protection de hanche qui couvre le bas-ventre.
« Ugg, aaaa... »
Le sang jaillit de la fissure de l'armure. Le coup avait atteint les viscères, mais n'avait pas tranché la colonne. Il tenta de l'arracher sur-le-champ, mais un imprévu survint. Ni en avant, ni en arrière, l'arme ne bougeait d'un millimètre. Efsei arborait un sourire insolent, serrant la hache-lance comme s'il la chérissait. Sans le temps d'hésiter, l'épée transperça l'image résiduelle de Walm qui avait lâché le manche.
« Vous ne pourrez pas l'emporter en enfer. »
Il lança sa plus belle flatterie à l'ennemi qui scellait l'une de ses armes principales. Le chevalier impérial recomposa sa distance en deux ou trois pas, saisit le long épée à sa ceinture. Et fit à nouveau face à l'un des Trois Héros dont Kreist s'enorgueillit.
« Il ne reste plus que toi. Personne pour te porter comme à cette époque. Tu te rends ? »
Yuto possède une magie puissante, mais sa lenteur est un défaut en tant que soldat-mage. S'il avait été Makoto qui manie les quatre attributs, il aurait filé en exploitant sa vitesse via la magie de vent ou d'eau. Son mana s'épuise, le rideau de flammes bleues vacille comme s'il haletait. Il doit en finir avant que les dernières braises ne s'éteignent. Face au chevalier impérial qui choisit des mots légers pour le déstabiliser, le jeune homme crache son émotion.
« Ne me sous-estimez paaas !! Moi, je ne suis plus le même qu'à l'époque !! »
À l'opposé de ce serment juvénile, son mana monte en flèche. Impossible d'oublier ce signe avant-coureur caractéristique. La scène à la mine lui revient en flash-back. S'il lance « Frappe sacrée » à cette distance, l'utilisateur ne s'en sortira pas indemne. Encore un suicide. Pourquoi ce jeune camarade de village se précipite-t-il vers la mort ? Le chevalier impérial s'était préparé, mais sa prédiction fut trahie. La lumière ne fut pas libérée, elle convergea rapidement. Tout comme la technique qui loge le « Feu Follet » dans la lame, il a enfermé la « Frappe sacrée » dans son épée.
« ...C'est ça, hein. »
Seuls l'enfant et le masque de démon se réjouissent d'un nouveau jouet brillant. Face à l'épée de lumière qui fond depuis la garde haute, Walm répondit par son épée de flamme. Les deux sources de lumière firent jaillir des étincelles, s'entre-déchirant comme pour se dévorer l'une l'autre.