La ville-labyrinthe a changé. Sans le moindre présage, de façon définitive. Pâle-Rose laisse échapper un souffle sous la fatigue qui lui colle à la peau comme de la boue. L'exploration du labyrinthe se fait en y passant la nuit, ou en combattant jour et nuit. Elle n'avait pas l'intention de faire la dure, mais elle avait la certitude qu'avec un peu d'ingéniosité, elle pouvait tenir une journée entière à bouger. Même cela s'effondre à présent. À peine le combat commencé, depuis à peine une heure, ses jambes sont lourdes comme prises dans un marais, ses bras engourdis comme si le sang ne circulait plus. En baissant les yeux vers ses mains, une épée trempée de sang jusqu'à la garde affirme son existence. Sur le pavement, des cadavres sont étendus, parmi lesquels le goule que Pâle-Rose vient de trancher.
Le goule est un monstre qui a l'expérience du combat dans le labyrinthe. Rien qu'à voir une connaissance se transformer, le corps se raidit de tension et la pensée se trouble. D'aventuriers qu'on saluait en se croisant, jusqu'au tenancier qui faisait laBringue d'une voix rauque, tous sont devenus des morts-vivants et s'abattent sur Pâle-Rose. Pas le temps de se lamenter. Pâle-Rose relève son épée depuis le bas. Le bras tendu se brise mollement au niveau du coude.
L'ancien tenancier continue de brailler. Pâle-Rose baisse la tête, passe sous son bras. Elle frappe le dos du goule, dont l'avant-bras est devenu inutile, en le frôlant. Pivotant sur une jambe, elle fait tourner son épée horizontalement. La lame entre par la nuque, sectionne la moelle épinière, et le goule s'effondre en trébuchant. Sans transition, le mort suivant fonce. Un spécimen gênant qui a conservé ses compétences d'aventurier. Pâle-Rose reçoit sur le plat de la lame, le goule tente de la submerger, mais deux lances jaillissant de gauche et de droite l'empalent. Les membres du groupe, Leak et Mattio, hurlent :
« On l'a coincé !! »
« Dépêche-toi, achève-le !! »
Le goule, cloué par les pointes de lance au flanc et au cou comme des coins de fer, se débat violemment pour échapper à cette entrave de fer, frappant les manches avec son épée. Avant que Pâle-Rose ne tranche, Donna, prenant de l'élan, abat son marteau de guerre. La tête du marteau décrit un arc et enfonce le crâne du goule. Donna abaisse les bras, sans quitter le cadavre des yeux. Pâle-Rose secoue son épaule, dirigeant son regard.
« Bien joué, Donna. Tu m'as sauvée. »
Ses compagnons plus jeunes, confrontés au chaos soudain sans préparation mentale, voient leur esprit vaciller. Sur un champ de bataille où même le pied est précaire, la plus grande attention que Pâle-Rose, elle-même immature, puisse leur offrir.
« Ce coin aussi, on l'a nettoyé. »
Le groupe de Pâle-Rose, convoqué dans une installation annexée au labyrinthe, a reçu l'ordre de sécuriser la porte de la ville conjointement avec la garnison et les aventuriers. Le nombre total de morts-vivants signalés initialement est largement en deçà, et les forces armées qui ont fait tomber la porte ne montrent pas le visage. On craignait des embuscades ou des pièges, mais tout s'est révélé être de l'énergie perdue.
Le rassemblement est annoncé par un sifflet. Tout en promenant son regard sur les boutiques dévastées et les maisons effondrées de l'intérieur, Pâle-Rose revient au point de ralliement. L'effectif réuni a diminué d'un tour. Son groupe est rentré sans blessé, mais personne n'en est sorti indemne. Pâle-Rose se mord la joue, switch sa pensée, entraîne ses compagnons vers le centurion commandant. Elle doit rendre compte des pertes et du secteur assigné. Heureusement, le centurion se trouve tout de suite. Accompagné de quelques soldats, il fixe le sol. La voix qui lui montait à la gorge reste coincée devant le cadavre roulé à leurs pieds.
« … Faust, san. »
L'ancien instructeur de la guilde des aventuriers, depuis qu'on a découvert qu'il chassait les humains, un homme sur la tête duquel la guilde a mis une prime, gît en cadavre. La gorge est tranchée, le tronc entaillé en croix par des coups de lame. Une partie des membres est brûlée, carbonisée. Il a dû être impliqué dans le tumulte actuel. Grand pécheur qui a trahi la ville-labyrinthe, être méprisable. Et pourtant, Pâle-Rose ne peut pas le haïr complètement. Les souvenirs de sa période de novice, où elle a roulé par terre pendant l'entraînement, remontent. Les bases de sa technique à l'épée et de ses déplacements, elle les doit en grande partie à Faust. Devant cette émotion intenable, Pâle-Rose ne peut que rester plantée là. Au milieu de cela, le centurion commence à insulter le mort.
« C'est lui le meneur de l'attaque. Un résidu de la famille Gundoll, pourri par la moisissure. Un fantôme dépassé par son temps a mis la ville sens dessus dessous !! »
Le centurion crache par terre et donne un coup de pied dans le cadavre. Personne ne l'arrête, mais personne ne l'imite non plus. Pâle-Rose ne peut que regarder.
« Après la pacification de la ville, ce cadavre sera exposé. N'abîmez pas la figure, c'est pour l'exemple !! Cette farce ne va pas tarder à finir. Des renforts de la frontière sont arrivés. Nous participerons à la répression de l'ancien palais royal. Éliminez sans pitié les ennemis retranchés !! »
Tout en donnant les instructions suivantes, le centurion encourage soldats et aventuriers pour remonter le moral. Pâle-Rose prête l'oreille, mais reste tiraillée par le cadavre de Faust et y jette un dernier coup d'œil. Elle a cru voir les doigts carbonisés bouger légèrement.
« Hé, hé, il n'a pas bougé tout à l'heure ? »
Dans son trouble, les mots de Pâle-Rose manquent. Leak demande des explications.
« Euh, quoi ? »
« Le cadavre, de Faust. »
Doutant d'une illusion due à la fatigue, Pâle-Rose se frotte les paupières. Quand elle rouvre les yeux, le mort en décomposition s'est relevé. Leak et Donna, de part et d'autre, retiennent leur souffle de stupeur.
« Derrière vous !! »
Au cri halluciné de Pâle-Rose, le centurion fait volte-face et tranche d'un même mouvement. Une réaction d'une acuité remarquable, mais le bras carbonisé s'allonge vivement, saisit le cou du centurion et l'écrase comme du sucre d'orge. Faust pousse un rugissement.
« C'a, n'est, pa,s, fi,ni, »
Le corps tout entier brûlé, partiellement carbonisé, le cou fendu sans soutien, plié en deux. Un humain ne pourrait pas être en vie. Tandis que les soldats accourus au tumulte se ruent sur Faust, comme s'il muait, la peau de Faust se fend et quelque chose de noir en jaillit. Un des soldats identifie la chose.
« C, c'est un chevalier de la mort !! ? »
Transformation en monstre après la mort. Parmi les espèces supérieures de morts-vivants, le chevalier de la mort est réputé particulièrement redoutable, un monstre qui conserve fortement les compétences de son vivant. La lance fusionnée à son bras est brandie sans façon. Le haut du corps du soldat qui a foncé est effacé.
« Oooo, wa, ru, ji, kan, wo, ka, ka, se, ku, n, re, n, no, ri, ko, e, mi, se, bo, u, ke, n, sha aa aa !! »
Déjà plus une voix qu'un langage, le chevalier de la mort pousse son premier cri. Un soldat qui a vu l'ouverture lui plante sa lance dans le dos, un aventurier lui enfonce son épée dans le flanc. La surface lustrée du chevalier de la mort repousse les lames comme s'il portait une armure lourde. Un trait noir court. Sa vraie nature : la lance. Le soldat est projeté comme une feuille morte, la poitrine de l'aventurier est percée.
Un déferlement de force accablant, le visage de Pâle-Rose se crispe. Des soldats et aventuriers dont le métier est la violence se font piétiner. Les lances croisées se brisent unilatéralement, les flèches sont abattues en plein vol. Pâle-Rose, qui se trouve à courte distance, ne peut rester indemne.
Un soldat juste devant elle est cloué au sol par un coup de lance abattu. Pâle-Rose n'articule pas un mot, mais par réflexe elle fléchit les genoux, raidit son épée et la lève au-dessus de sa tête. À peine un instant plus tard, une douleur sourde lui parcourt tout le corps. La pointe de lance qui devait lui prendre la tête frôle son crâne. Le choc lui engourdit les mains, l'épée part en vrille désordonnée et vole derrière elle.
« Je ne te laisserai pas faire !! »
« Pâle-Rose, vite — »
Les membres du groupe portent leurs armes pour la protéger, mais le chevalier de la mort ne bronche pas. Pâle-Rose appelle ses compagnons.
« Inutile. Reculer !! »
Un trait noir approche. Refusant toute parade, la lance noire du chevalier de la mort balaie horizontalement. Au moins pour ses compagnons, Pâle-Rose croise les bras et se campe en gardien, mais le choc attendu ne vient pas. À la place résonne le rugissement violent de deux fers imprégnés de magie qui s'entrechoquent sans fin. Une hache a mordu dans la lance qui ne s'arrête pas.
« Kaaah, putain qu'est-ce que ça fait mal !! C'est quoi ce monstre !! »
Une voix rauque, brûlée par l'alcool, résonne juste à côté. Un nain, pilier de l'équipe d'exploration dépêchée depuis l'Alliance forestière, l'une des trois grandes puissances, a sauvé le groupe de Pâle-Rose.
« C'est cette lance et ce Faust qui pue !! »
Le seul homme-bête de l'équipe d'exploration révèle l'identité du monstre au nain.
« Hmpf, rien qu'à voir la manière de manier la lance, c'est évident !! »
« Quelle que soit la conviction pourrie qu'il avait, il a fini par tomber en monstre. »
Le chevalier de la mort prend une stance familière. À l'époque où Faust était instructeur humain, il avait montré une fois sa vraie stance à Leak qui l'importunait. La forme a changé, mais Pâle-Rose ne peut pas se tromper.
« Il a pas l'air d'être devenu un con qui ne sait que balancer un bâton. »
« Hé, ça vaudra le coup de le taper. »
Un nain fait rouler ses épaules épaisses comme des rochers, un autre frappe sa paume contre son poing.
« Préparez-vous. C'est la chasse au chevalier de la mort !! »
Brandissant sa hache enveloppée de magie, secouant sa barbe fournie, le nain provoque. Le chevalier de la mort brandit sa lance en réponse. Le second acte du combat à mort s'ouvre.