Quatre hommes couraient à travers les montagnes enneigées.
Le dernier d'entre eux, Luton, l'épée dégainée et surveillant les alentours, serra les dents.
« Merdre ! On est encerclés ! »
C'était un chevalier, donc même s'il allait mourir, sa maîtrise de la lecture et de l'exploitation du flux de mana lui donnait accès à plus d'informations qu'aux chasseurs avec leurs fusils uniques.
Les monstres se rapprochaient d'eux à présent.
Des monstres dont la férocité du mana suggérait qu'il ne s'agissait pas des Loups Caliso comme signalé initialement.
Et ils étaient cinq.
« On n'arrivera pas à temps. »
Ils venaient à peine d'entrer dans la première vallée, mais Luton le savait.
Qu'ils s'étaient simplement moqués de lui.
Il serait plus exact de dire qu'ils l'avaient poussé dans ses retranchements pour satisfaire leur amusement.
Cela avait du sens maintenant.
Pourquoi le village était dans un tel état de délabrement à leur arrivée, mais personne n'avait été tué.
Et pourquoi la section transversale de la tête tranchée était si nette.
« C'était un Lame-Loup... ! »
Un Lame-Loup, un monstre rare de haut niveau.
Ils étaient les deuxièmes plus vicieux des monstres, et les plus forts de tous.
Tap.
Luton arrêta sa marche.
Les chasseurs sentirent son changement d'attitude et s'arrêtèrent pour se retourner vers lui.
« Monsieur, qu'y a-t-il ? »
Luton sourit amèrement à la question confuse du chasseur.
« Vous pouvez tous retourner au village d'abord ? »
« H-Hein ? Pourquoi donc... »
« On a été encerclés par les bêtes. »
Un frisson parcourut le corps des chasseurs.
Leurs yeux s'écarquillèrent d'incrédulité, mais ils comprirent alors, à l'expression grave de Luton, que ses paroles n'étaient pas fausses.
Leur réaction suivante fut la peur.
Que Luton leur ordonne de fuir plutôt que de combattre était un signe certain de la supériorité de l'ennemi.
Sans trop réfléchir, l'intention de Luton était de servir d'appât.
« Et vous comptez faire quoi, monsieur... ? »
« Quiconque survivra devra avertir le village du danger. Ainsi, on pourra recevoir du soutien ou ce qu'il faut. »
Ce n'était pas la seule raison.
« En plus, le capitaine et sa femme sont encore dans la cabane, comment savoir que les monstres ne s'y dirigeront pas ? »
Même en dehors du fait d'être un client, Luton n'en était pas arrivé au point de jeter son ami aux démons juste pour sauver sa propre peau.
« Quel ami emmerdant. »
Il l'avait déjà fait quand ils étaient jeunes, se fourrant toujours dans les ennuis en faisant des trucs dangereux.
La seule différence, c'est que cette fois, contrairement à la dernière, un miracle était peu probable.
Peut-être que ce serait la fin de la vie mouvementée de Luton.
« Bon, bref... »
L'humeur des chasseurs, inquiets mais refusant de partir, était à la fois flatteuse et gênante.
Luton rit en tapotant son armure.
« Ne vous en faites pas. Vous semblez l'avoir oublié, mais je suis un chevalier. Quand je dis que je suis le sacré Luton de Gédéon, tout le monde se réveille même en plein sommeil et lève sa coupe en mon honneur. »
« Chevalier... »
« Chevalier. »
Dit Luton avec un accent volontairement fort.
« Des hommes qui protègent les faibles, qui suivent l'exemple des dieux de la guerre, qui cherchent l'honneur et la justice. Ne me faites pas honte. »
L'humeur des chasseurs s'effondra.
Un esprit de deuil flottait déjà dans l'air.
Les chasseurs baissèrent la tête et pressèrent leurs poings sur leur cœur.
« ... S'il vous plaît, restez en vie, j'irai chercher des renforts. »
« Je vous en prie. »
« Oui ! »
Les chasseurs firent demi-tour et se mirent à sprinter à travers la neige.
Luton les regarda partir, les épaules affaissées d'un soupir tandis que son esprit humain se consumait en un petit morceau de charbon.
« Merdre, Capitaine. »
S'il devait mourir, il ne voulait pas mourir seul.
Sergeant les dents, Luton ricana et fit demi-tour.
C'était dans la direction des remuements du monstre.
« Allez, sortez. »
« Grrrr... »
Entre les flocons de neige, cinq loups à crinière blanche émergèrent, exhibant leurs crinières pâles.
C'étaient des Lames-Loups.
Les griffes anormalement longues dépassant de leur dos le prouvaient.
« Vous avez l'air meurtriers. »
Ou devrait-on dire, hideux.
Les crinières grises-blanches, lisses, dissimulaient une férocité qui glacait le sang.
La raison pour laquelle il s'était séparé des autres chasseurs était maintenant évidente.
Pour minimiser les risques de blessures.
Il savait que la combinaison d'un chevalier et d'armes à feu était dangereuse.
« Ils ne me gêneront plus maintenant. »
Aaah !
Du mana bleu jaillit du corps de Luton et l'enveloppa.
Flambée de Mana.
C'était la première compétence de renforcement physique qu'on apprenait en devenant chevalier.
« J'en emporterai au moins un avec moi, c'est sûr. Vous êtes censés avoir peur des humains, vous, salauds. »
Ses doigts tremblaient légèrement à la pensée de la mort.
En partie pour le cacher, il poussa un cri encore plus fort.
Luton saisit son épée à deux mains et fit face aux bêtes.
Son esprit revit le visage de son meilleur ami, Elric, qui était rentré chez lui après une décennie sans famille ni amante.
« Tu ferais bien de vivre ta vie en grand pour combler ma part. »
Pensa-t-il en faisant un pas en avant.
Twitch–
Un frisson lui parcourut l'échine.
Si soudain ? Pourquoi ?
Ces questions lui vinrent, alors qu'il cherchait du regard le responsable, mais ce n'étaient pas les bêtes.
Luton fut horrifié.
« Apeurés ? Ces trucs ? »
Il était évident que les bêtes ressentaient la même sensation étrange qui venait de le submerger.
Leurs crinières se dressèrent comme des piquants de hérisson, leurs corps se raidirent, leur respiration devint saccadée.
« Grrrr... ! »
Il n'y avait plus aucune férocité dans leurs cris.
La situation dépassait l'entendement.
Il ne savait même pas d'où venait cette sensation glauque qui gelait tout son corps, mais sa puissance avait suffi à effrayer même les monstres.
Les pensées de Luton allèrent dans une direction.
« Pas possible... »
Un prédateur plus fort était venu ici ?
Un maître des profondeurs de la montagne ?
Une sueur froide lui glissa sur les joues.
Son corps se mit à trembler pour des raisons sans rapport avec le froid.
Ce fut à cet instant.
« Ah, je t'ai enfin trouvé ! »
Une voix résonna dans l'espace.
C'était une voix détendue, complètement déplacée dans cette atmosphère tendue, mais en même temps, c'en était une que Luton connaissait très bien.
La tête de Luton se tourna net.
Son visage affichait maintenant une expression d'incrédulité.
« ... Capitaine ? »
« Luton, merci les dieux, je ne suis pas en retard ! »
Elric rit en grinçant des dents tout en restant immobile.
Ses mains étaient serrées en poings, martelant son genou droit.
« Pfiou, j'ai peur de vieillir, courir autant n'était vraiment rien dans ma prime. Ou est-ce à cause de la blessure ? »
C'était vraiment Elric, qui débitait ses conneries.
C'était vraiment peu probable que ce soit un fantôme ou un démon dans sa peau.
Les pensées de Luton commençaient à virer à la panique.
« Heu, pourquoi... »
Pourquoi es-tu là ?
Ou plutôt, comment as-tu même pu arriver ici ?
Ces mots restèrent coincés dans sa gorge.
Au final, tout ce que put faire Luton, ce fut faire la moue.
Pendant ce temps, le sourire d'Elric s'élargit, et il commença à s'approcher de Luton, en apparence indifférent à son environnement.
« Tu es blessé ? »
Les yeux de Luton se révulsèrent.
Les monstres étaient restés immobiles comme des statues depuis l'arrivée d'Elric, incapables de montrer la moindre réaction.
L'implication allait de soi.
Elric était la cause de tout cela.
Un instant, Luton se sentit très loin d'Elric.
Ou, plus exactement, il fut submergé par sa présence.
C'était comme lever les yeux vers un ciel qu'on ne peut atteindre.
C'était comme être en admiration devant un abîme si vaste qu'on n'ose pas le regarder.
« Heu... »
Elric rit, se grattant l'arrière du cou avec gêne.
« En fait, je suis venu jusqu'ici parce que tu m'as dit que tu étais en danger. C'est juste... je suis dans un petit pétrin. »
« Quoi ? Un... pétrin ? »
« Ouais, un pétrin. J'ai eu des ennuis ces dix dernières années. Il y a quelques, bon, beaucoup de gens qui veulent me tuer. »
Ses paroles étaient incompréhensibles.
Ce ne fut que plus tard que Luton réalisa ce qu'il voulait dire.
La voix d'Elric était solennelle.
« Alors dis-moi. Tu pourras faire semblant plus tard de n'avoir rien vu de ce qui va se passer ? »
Pour une raison quelconque, sa voix était forte.
Luton hocha la tête, hébété, comme hypnotisé.
Le visage d'Elric s'éclaircit et se détendit.
« Ah, merci, je m'en occupe ! »
Ce fut aussi loin que Luton put péniblement comprendre.
Ce qui suivit n'était pas quelque chose qu'il put.
Squelch―
Le son déforma le paysage.
Les cinq monstres, les arbres proches, les flocons de neige qui tombaient, et le vent se séparèrent tous d'un coup.
Ce fut une unique ligne horizontale, solide.
On aurait dit une technique qui tordait précisément vers le haut et vers le bas dans des directions exactement opposées, une technique qui coupait l'espace lui-même, et ce faisant, tranchait ce qui se trouvait sur son chemin.
Il ne pouvait pas en être certain pour une raison.
Il ne l'avait pas vu se produire.
Tout ce que Luton comprit, ce fut la cause — sa conversation avec Elric — et l'effet — tout ce qui se trouvait sur la ligne droite étant tranché.
Dans ses yeux, du début à la fin, il ne put voir qu'Elric maintenant le contact visuel avec lui tout en ricanant.
Thud thud thud thud thud–
Laissant derrière lui des morceaux de viande tranchés en deux qui tombaient au sol, Elric parla tandis que son sourire s'approfondissait.
« Bon, je retourne à la cabane, donc toi, va au village et dis-leur qu'on s'est occupés des bêtes. Ah, et excuse-moi, je dois faire semblant qu'on a livré un combat acharné, donc je vais juste te créer quelques blessures superficielles ! »
Luton resta là, stupéfait, la bouche grande ouverte comme un idiot.