Le soir ne tarda pas à venir.
C'était du moins l'impression qu'il en avait.
Elric avait passé tout ce temps à se demander comment s'excuser, quels mots employer, et s'il devait se hâter ou non.
Il n'avait jamais affronté une telle situation, et ne trouvait aucune issue facile.
Au bout du compte, il comprit qu'il n'avait qu'à tenter le coup et voir ce qui adviendrait.
Ainsi débuta son premier dîner avec Tyria depuis son retour à Wevin.
« Suis-je en retard ? »
Elle apparut juste au moment où l'on servait les hors-d'œuvre.
Sa tenue différait de celle qu'elle portait le jour.
À sa voix, Elric secoua la tête.
« Vous arrivez à point. Asseyez-vous, je vous en prie. »
Il se leva pour l'accueillir, sans savoir s'il respectait l'étiquette nobiliaire. Elric en était fort ignorant.
Qui plus est, le repas à la française d'aujourd'hui était une première dans la vie d'Elric.
Rétrospectivement, son enfance avait été marquée par l'obsession d'efficacité de son père : les dîners se résumaient à un plat unique.
Et sur le champ de bataille, nul temps pour les repas ni les longues conversations.
Il craignait de l'avoir offensée, mais heureusement, Tyria ne semblait pas s'en formaliser.
« Asseyez-vous, Tyria, vous devez être mal à l'aise de rester debout. »
Elric esquissa un sourire et acquiesça tandis que Tyria s'asseyait.
« Mangeons d'abord. »
Il saisit les couverts.
Elvus Grayman lui avait dit un jour qu'un repas noble exigeait plus de dix types d'argenterie, mais ce n'était pas le cas pour leur service.
Une cuillère, une fourchette, un couteau. C'était simple, et cela rassura Elric.
Tout en mâchant une herbe fine et rafraîchissante, il observa Tyria.
Elle mangeait avec grâce comme toujours, sans le moindre bruit.
« Hem... »
Attendez, non, n'était-ce pas trop brusque d'aborder le sujet principal si vite ?
Commençons par une conversation banale.
« Comment s'est passée votre journée ? »
« Le blé se porte bien, et nous envisageons une belle récolte cette année. »
« Ah bon ? »
« Oui, ce sera la plus grosse récolte depuis sept ans. »
« Je vois... »
La conversation s'éteignit.
Elric fut saisi d'une sueur froide.
La conversation était-elle toujours si ardue ? Elric réfléchit et finit par réaliser quelque chose.
Il ne se souvenait pas avoir beaucoup conversé avec qui que ce soit depuis son départ.
La seule fois où il avait eu quelque chose ressemblant à une conversation, c'était avec Elvus Grayman, mais celui-ci portait la conversation à lui seul.
Ce fut un moment frustrant de constater qu'il ne possédait que son art de l'épée.
« Euh... »
Songeant qu'il devait poursuivre, Elric égrena une série de sujets.
Principalement sur le manoir.
Mais c'étaient des questions qui ne se prêtaient pas à de longs échanges, comme :
« Il fait beau aujourd'hui, non ? »
La gêne ne se dissipa qu'à l'arrivée du plat principal.
Elric s'impatientait au fil des minutes, et finit par laisser échapper un long soupir.
'À quoi bon tout ça ?'
Il se reprocha son attitude.
Pour une raison quelconque, son comportement lui parut lâche.
Il l'avait fait venir pour s'excuser, mais perdait son temps en questions inutiles. N'agissait-il pas comme un enfant qui tend la main pour éviter la fessée ?
Quelle que soit la banalité de leurs propos, il ne parviendrait pas à amener la conversation vers les excuses.
C'était comme on ne peut vaincre un ennemi sans tirer son épée.
Clac.
Elric posa ses couverts.
Il leva les yeux vers Tyria.
Elle releva la tête, elle aussi, au bruit.
Il put enfin voir son visage.
Il y avait une certaine indifférence, une certaine franchise, une certaine noblesse.
Elle avait l'air de ne jamais plier, quoi qu'il arrive.
Mais ce n'était pas tout.
Tyria Portman avait vécu une vie où elle ne pouvait se permettre de rompre son masque face à l'adversité.
D'après Elvus Grayman, on devient ce qu'on a grandi à être, et elle était devenue cette femme parce qu'elle s'était tenue seule dans une vie où personne ne s'était tenu à ses côtés.
Et c'était Elric qui l'avait quittée.
« En fait, j'ai un but en vous faisant venir, ce dont je vous ai parlé dans le champ de blé plus tôt aujourd'hui. »
« Vous avez dit vouloir converser. »
« C'est exact. »
« Je vous écoute, alors. »
Tyria baissa légèrement la tête.
Son regard se fixa sur la table, et ses mains étaient jointes proprement sur ses genoux.
Pour une raison quelconque, ce spectacle lui retourna l'estomac.
Elle avait pris la posture de quelqu'un qui s'apprête à être réprimandée.
On aurait dit qu'elle tendait le cou sur un billot.
Pensait-elle qu'on allait la gronder pour quelque chose survenu pendant son absence ?
Sinon... .
'Croit-elle qu'on va la renvoyer ?'
Une pointe de résignation perçait dans son attitude, ce qui était fort triste.
C'était l'idée qu'elle l'accepterait sans broncher, même si cela arrivait.
Elle ne méritait pas d'être traitée ainsi.
Elric serra les poings.
Alors, il parla avec précaution.
« ... Je suis désolé. »
Les sourcils de Tyria se froncèrent.
Elle releva la tête sur-le-champ, un air perplexe dans les yeux.
Elric sourit amèrement.
« Je suis désolé. Je vous ai fait venir pour m'excuser. »
« Pour quoi vous excusez-vous ? »
Il convenait d'accepter des excuses quelles qu'elles soient, mais pourquoi s'excusait-il ?
Elric répondit immédiatement.
« Pour tout. Je veux m'excuser de vous avoir quittée il y a dix ans, de ne revenir que maintenant, de ne pas vous avoir cherchée entre-temps. »
Ce fut à cet instant.
Pour la première fois de sa vie, Elric put voir distinctement son reflet émotionnel sur son visage.
Attendez, non, ce n'était pas la première fois. Lorsqu'il l'avait rencontrée pour la première fois dans ce champ de blé à Wiven, n'avait-elle pas affiché une réaction similaire ?
Ses yeux verts perçaient sous ses longs cils, ses sourcils se courbaient doucement, et ses lèvres rouges s'entrouvraient en un mince sourire.
Ses épaules s'affaissèrent en arrière, soulignant la grâce de son cou.
Elle avait l'air surprise.
Elric continua.
« Cela peut ressembler à une excuse, mais je tiens tout de même à m'expliquer. À l'époque, j'étais trop jeune et c'était une décision impulsive. »
Au début, c'était pour empêcher Tyria d'épouser quelqu'un qui la rendrait malheureuse, mais au fond, ce furent les mots de son père qui le poussèrent à fuir.
« Fais ce pour quoi tu as été élevé. »
Ce poignard verbal était resté planté en Elric jusqu'à ce jour.
« La raison pour laquelle je n'ai pu revenir fut, d'abord, la haine, puis l'urgence, enfin l'hésitation. Il y a dix ans, j'ai quitté cette terre parce que je haïssais trop mon père. Je ne savais pas que cela vous rendrait la vie si difficile. J'avais supposé que vous retourneriez chez vous... »
... Non, ce n'était qu'une excuse.
Compte tenu du fait que ce mariage avait été scellé comme un contrat stratégique, une telle éventualité était peu probable.
S'il avait réfléchi un peu plus à la situation des Wyvern, cela lui aurait sauté aux yeux.
Mais la raison pour laquelle il n'avait pu y songer jusqu'au bout était qu'il évitait le sujet inconsciemment.
Elric se tut net et baissa brièvement la tête.
« Pardonnez-moi. Je ne cherche pas à m'excuser par de simples mots. Je ferai des réparations... »
« Ce n'était pas moi ? »
« ... Hein ? »
Lorsqu'il leva les yeux, elle se couvrait la bouche de la main.
C'était un geste de compréhension. [1]
« ... Pardon. Je vous ai coupé la parole. »
Ah, c'était seulement pour ça.
C'était si comme il faut de sa part.
Elric secoua la tête.
« Ce n'est rien, et non, vous n'étiez pas la raison de mon départ. »
Vous avez juste eu le malheur d'être prise entre mon père et moi.
C'est ce qu'Elric avait dit.
Il n'osa pas lui demander son pardon.
En finir par de simples excuses qui ne faisaient que salir le temps de l'autre était plus honteux que de ne pas s'excuser du tout.
Elric devrait payer le prix de ses actes.
Heureusement, il y avait quelque chose qu'il pouvait lui offrir.
'L'héritage.'
L'héritage de son père.
C'était tout ce pour quoi son père avait œuvré sa vie durant, et c'était le domaine que Tyria avait contribué à bâtir de ses mains.
C'était sa part légitime dès le départ.
En outre, son territoire et son nom de famille lui revenaient aussi de droit, puisqu'elle avait assumé ses responsabilités et obligations jusqu'au bout.
Tandis qu'Elric avait fui toute sa vie
Ses responsabilités ayant déjà été confiées à une autre, la seule chose qu'il pouvait faire était de s'acquitter de ses obligations.
Il n'y avait pas d'autre voie.
Il y a dix ans, peut-être aurait-ce été différent, mais tant de choses avaient changé.
Le jeune garçon qui jouait chaque jour était devenu mercenaire, tuant pour vivre. La fillette qui pleurait seule dans son chagrin était devenue une femme qui ne savait qu'endurer seule.
Pour changer quoi que ce soit, il lui aurait fallu revenir à ce jour d'il y a dix ans.
Assis là, les bras croisés, il savait qu'il ne pouvait recommencer depuis ce jour. Intervenir maintenant ne ferait de lui qu'un pillard volant ce qu'elle avait gagné.
Sachant qu'ils valaient mieux séparés, Elric prit enfin sa décision.
'Séparons nos chemins.'
Il lui donnerait tout ce qui lui revenait de droit.
Et le jour où sa guérirait.
Il lui donnerait tous les Portman, pour que son temps n'ait pas été vain.
« Acceptez-vous mes excuses ? »
Elric demanda poliment.
Tyria, qui avait retrouvé son calme, répondit,
« ... Vous n'avez aucune raison de vous excuser, car je ne vous ai jamais en voulu. »
Elle répondit sur son ton habituel et poursuit le repas comme si de rien n'était.
Le cliquetis des couverts résonna un instant, puis tout retomba dans le silence.
Il était perplexe, mais ne chercha pas à percer ses intentions.
Sa résolution était déjà prise.
[1. Eh bien, quelqu'un a enfin compris...]