« C'est comme ça, desu ! »
Donjon Cerium, deuxième sous-sol.
Le marteau d'Emily s'enfonça profondément dans le sommet du crâne du Bicorne.
Troisième assaut, le coup unique d'Emily brisa les deux cornes du Bicorne exactement comme prévu.
Il chancela, s'effondra. La silhouette du Bicorne disparut du donjon.
« Comme on peut s'y attendre d'Emily, ce coup tout à l'heure était magnifique. »
« C'est grâce aux encouragements de Yoda-san, desu. »
« Non, non. Tu t'es élancée d'un bond depuis l'extérieur du territoire du Bicorne, tu as converti ta force avant qu'elle ne s'atténue en vitesse et en énergie potentielle pour l'enfoncer d'un seul trait. Un beau jeu. »
« Comme je pense toujours en m'inspirant de Yoda-san, j'ai pu le faire, desu. »
Nous deux, moi et Emily, qui nous félicitions mutuellement. À propos, Eli s'accroche encore à ma jambe aujourd'hui.
Elle est venue collée à moi parce qu'elle n'a pas peur du maître du donjon, mais qu'elle déteste être séparée de moi.
C'est aussi pour ça que j'ai confié la visite du Bicorne à Emily.
Pendant que moi et Emily discutions après le combat, les aventuriers se mettaient à bouger les uns après les autres dans le donjon.
Le maître du donjon Bicorne fait en sorte que plus aucun autre monstre n'apparaisse dès qu'il surgit.
Nous étions venus pour levisiter, mais les aventuriers avaient prévu une élimination rapide et attendaient apparemment çà et là dans le donjon.
C'est pourquoi, même trois minutes après la chute du Bicorne, la production de drops avait déjà repris un peu partout.
« Bon, on rentre aussi. Moi, je passe par Plumbum qui était en route. »
« Moi, je vais à Arsenic, desu. »
« Compris. Ce soir, on rentre à l'heure habituelle. »
Alors que nous allions nous dire au revoir.
Bam, je me suis heurté à quelqu'un.
« Ah, désolé. »
C'était un aventurier, un homme.
L'homme s'excusa en baissant la tête vers moi et tenta de passer outre.
« Attends, tu as laissé tomber ça. »
« Hein ? Ah, pardon. »
Je ramassai ce qu'il avait fait tomber lors de la collision et le lui tendis ; l'homme le reçut avec un air navré.
Mais il ne le prit pas bien et le laissa échapper.
Ce qui était regroupé dans un sac se répandit au sol.
C'étaient des ordures.
La plupart étaient des restes de nourriture, toutes sortes de déchets organiques mélangés en vrac.
« Désolé ! Je nettoie tout de suite. Si je laisse trainer, ça va devenir des Égarés. »
L'homme dit ça, remit les ordures dans le sac et le fourra dans le sac à dos qu'il portait.
Il baissa une nouvelle fois la tête vers moi, me remercia de lui avoir signalé l'objet perdu, et s'en alla comme ça.
« …… Désolé Emily, y a un truc qui vient de tomber. »
« Oui, desu. À plus tard, desu. »
Je me séparai d'Emily et, avec Eli toujours accrochée, je poursuivis l'homme.
L'homme que j'ai rattrapé était en difficulté face à un monstre Treant.
Ses mouvements étaient visiblement lents, une gestuelle qui ne ressemblait pas à celle des producteurs-aventuriers de ce monde dont la devise est la « boucle de sécurité ».
Je regardai ça un moment, mais l'homme ne parvint pas à achever le Treant et se retrouva au contraire dans une situation critique.
Il fut projeté en arrière, le dos plaqué contre le mur, et le Treant porta l'estocade finale.
Boum !
Je sortis mon pistolet et pulvérisai le tentacule de l'estocade.
Je m'interposai directement entre l'homme et le Treant.
« Ah, c'est vous…… »
« J'ai bien fait de te poursuivre. Pour le coup de main latéral, je m'excuserai plus tard. »
Je donnai un mot rapide à l'homme et tirai une balle incendiaire sur le Treant.
Une flamme à effet spécial enveloppa tout le corps du Treant et l'embrasa.
« Tu dis que tu m'as poursuivi…… hein, pourquoi ? »
« Les ordures tout à l'heure. »
« Les ordures ? C'est ma faute―― »
« Pas ça. T'as pas pu rentrer chez toi, hein ? »
« C'est vrai, mais…… »
L'homme fait une tête de « c'est ça ? ».
C'était bien ça.
C'est une scène que je voyais souvent quand j'étais en entreprise.
Plus les heures sup non payées sont nombreuses, moins la personne peut rentrer chez elle, et plus son bureau et ses alentours sont jonchés de déchets qui sentent le vécu.
Emballages de onigiri ou de sandwiches de konbini, canettes de café vides, etc.
Les ordures de ce monde sont bien plus dangereuses. Après tout, si on les laisse, elles deviennent des Égarés — des monstres.
L'élimination immédiate des ordures est la règle d'or de ce monde ; quelqu'un qui traine ses déchets dans ses bagages, c'est la preuve qu'il campe dans le donjon depuis des jours.
En y regardant de plus près, l'homme abasourdi a des cernes très marqués sous les yeux.
« Le travail, c'est dur ? »
« Heu ? Ben ouais…… y a le quota un peu. Je peux pas causer d'ennuis à ma famille. »
« Famille ? »
« Enfin, pas une famille de sang, c'est la Famille. La nôtre vend du "cosy", donc tout le monde est famille. »
« …… Je vois. »
Mes sourcils tressaillent, tressaillent, d'un mouvement que je ne peux pas arrêter moi-même.
« C'est quoi, le quota ? »
« Celui d'avant-hier est encore à peu près à moitié. »
« Celui d'avant-hier ? »
Mes sourcils tressaillent de plus belle.
« Aujourd'hui, je comble ça d'abord, et si je me donne à fond ce soir pour rattraper celui d'hier, demain ce sera un peu plus facile. »
« Plutôt que ça, t'as pas intérêt à te reposer un peu ? »
« Non, je peux pas causer d'ennuis à ma famille―― »
L'homme allait répéter les mêmes mots, alors je le coupai.
« Si c'est de la famille, c'est pas plus embêtant de se faire avoir en forçant et de s'effondrer ? »
« Heu…… »
« Si tu es en retard et qu'en plus tu t'effondres, ça dépasse le stade de l'ennui. »
« C'est…… vrai, mais…… »
L'homme hésite.
Pour ce genre de Famille noire, je ne sais pas à quel point le lavage de cerveau va, donc je décide de le persuader sans le stimuler, en suivant son raisonnement sans le nier.
Ça a marché, l'homme commençait à se laisser convaincre.
Mais.
« Vraiment, c'est bien comme ça ? »
Une voix de femme différente s'immisça dans notre conversation.
Une femme dans la trentaine, avec des lunettes, les cheveux coupés courts et des yeux relevés qui donnent une impression sévère.
La femme apparut sans me jeter un seul regard, s'approcha d'un pas décidé de l'homme, lui prit la main et le fixa droit dans les yeux.
« Tu vas trahir tout le monde de la famille qui t'a accueilli ? »
« Heu…… »
« C'est la famille qui t'a ramassé alors que t'avais nulle part où aller. Tu devrais être reconnaissant de pouvoir travailler grâce au soutien de la famille, tu ne penses pas ? »
« C-c'est…… c'est vrai, mais. »
« Écouter les balivernes d'un tiers, c'est le propre des idiots. Regarde ça. »
« C-c'est…… »
L'homme est surpris en voyant le papier que la femme tend.
« Oui, tes résultats. Ils remontent légèrement. Tu es en ce moment sur une bonne dynamique. Tout ça, c'est grâce au soutien de la famille. Tu ne penses pas ? »
« C-c'est vrai. »
« Au fond, tu crois qu'un toi qui se repose comme ça peut faire le poids chez les aventuriers ? »
« …… C'est vrai, je suis un pourri de limace, alors je dois bosser deux fois plus que les autres. »
« Je suis contente que tu comprennes. J'attends ta progression future. »
« Ouais, regarde-moi bien ! »
…… Comment dire, c'est un lavage de cerveau admirable.
Elle l'embobine en deux temps trois mouvements, avec un bagout qui ne laisse aucune brèche, et l'homme se fait avoir en un instant.
Cela dit, on ne peut pas laisser ça.
Au-delà de cette état, le fouetter pour le faire travailler encore plus ne mènera qu'à la tragédie.
Faut trouver un moyen de l'arrêter.
« …… Hein ? »
« C'est quoi ça ? »
« Ça sent bon…… »
Tous les présents remarquent l'anomalie.
Une bonne odeur qui chatouille les narines, cette odeur c'est !
Je me retourne d'un coup, et là, Emily allumait un feu et cuisinait.
L'odeur vient de la marmite, la chaleur bienveillante de la cuisine d'Emily.
« Tu fais quoi Emily, dans un coin pareil ? »
« Je comprends le sens des ordures, desu. Moi aussi j'habitais dans un donjon, desu. »
« Ah…… »
L'Emily d'avant notre rencontre vivait dans un donjon.
Sous une forme différente de moi, elle a compris à partir du fait qu'il avait des ordures que l'autre habitait dans un donjon.
Emily servit la soupe qui sentait bon et la tendit à l'homme.
« Voici, s'il te plaît, desu. »
« Heu ? »
« Tu n'es pas obligé de te reposer, desu. Mais si tu réchauffes ton corps, tu auras de la force, desu. »
« B-ben ouais. Une bolée de soupe, ça va…… »
L'homme dit ça, jette un coup d'œil rapide à la femme, puis porte la soupe à ses lèvres avec hésitation.
« Ah…… »
Le visage de l'homme se détendit d'un coup.
Là où il y avait des yeux tremblants de peur ou vides de fatigue, l'instant où il goûta la soupe d'Emily, une expression enveloppée de bonheur doux flotta.
Il tenait la soupe chaude dans ses deux mains, y soufflait plusieurs fois, et la vida lentement.
« Merci…… »
« Il y a du rab, desu. »
« Ouais, merci…… »
L'homme remercia Emily à plusieurs reprises, reçut une nouvelle soupe, s'assit sur place et se mit à boire.
« Merci, vous deux. J'avais l'air de déconner. »
L'homme ému, et là, attirés par l'odeur de la soupe, des aventuriers accoururent les uns après les autres.
« Oh, quoi quoi, la cuisine d'Emily-chan ? On peut nous aussi se faire inviter un peu ? »
« Bien sûr, desu. »
« Yossha. Alors le pot-de-vin habituel. Du poulet qu'on vient de choper. »
« Moi c'est du porc, ça va ? »
« Chotto matte, je vais chercher des légumes à l'étage du dessus. »
Les aventuriers se rassemblèrent un après l'autre autour d'Emily, échangeant des ingrédients contre sa soupe.
Emily cuisina ces ingrédients à son tour pour les servir à tous, et attirés par l'odeur, d'autres aventuriers et de nouveaux ingrédients affluèrent ——
Une petite fête, présentant l'aspect d'une espèce de mouvement perpétuel.
« Au fait, toi. »
« Heu ? »
L'homme qui n'avait fait que travailler reçoit soudain l'eau au moulin et est perplexe.
« Toi, essaye pas de tout faire tout seul. Quand c'est dur, dis que c'est dur, et demande de l'aide à ceux qui t'entourent. »
« Non, mais……, je suis un tiers, c'est trop d'ennuis. »
« C'est pas des ennuis, au contraire, c'est plus embêtant si tu te donnes à fond et que tu t'effondres. »
« Mouais, moi je m'en fiche. Grâce à des gars comme lui, on a droit à la cuisine d'Emily-chan. »
« Fais pas ton tsundere. Hier j't'ai vu le soutenir. »
« ―― Nya ! C'était pas du soutien, mais…… ! »
Les aventuriers s'enflamment, l'homme exténué reste bouche bée.
En un clin d'œil, au deuxième sous-sol de Cerium qu'Emily a pris sous son contrôle, il n'y a plus l'air d'y avoir de place pour moi.
Mais je me dis que c'est bien comme ça.
L'expression de l'homme, qui avait commencé par la surprise, a fini par accepter les paroles de tous, et il en est même venu à s'émouvoir jusqu'aux larmes.
« Tch. »
Constatant que plus aucun lavage de cerveau ne fonctionnerait, la femme laissa échapper un claquement de langue plein d'irritation et s'en alla sans un mot.