Dans l'atelier de rachat « La Dispute des Mandarins », j'attendais l'estimation de mes marchandises.
Je jetai un coup d'œil distrait à l'intérieur de la boutique.
L'endroit était rempli de divers aventuriers, mais tous apportaient des blocs de métal.
Teintes, reflets, tailles : tout variait.
Ils les sortaient de leurs chariots magiques pour les faire expertiser.
Ça ressemblait à Shikuro, mais avec de subtiles différences, un spectacle rafraîchissant.
« Arrêtez, arrêtez donc ! »
« Hein ? »
Un cri d'homme retentit soudain. Je me tournai vers la source du bruit.
Un aventurier qui venait de vendre son minerai était encerclé par trois hommes à l'allure peu recommandable.
Deux bloquaient les flancs, le troisième se tenait au centre et arrachait l'argent des mains de l'aventurier.
Qu'est-ce que c'est que ça ? me demandai-je en observant la scène.
« Un, deux, trois... T'as pas mal bossé, hein. Comme ça, c'est remboursé, félicitations. »
Apparemment, c'étaient des recouvreurs de dettes.
Le meneur retira un paquet de dix mille piro, puis rendit la menue monnaie à l'homme.
Et avec un rictus moqueur, il lança :
« Merci pour le remboursement complet. Nous espérons vous revoir bientôt. »
« À votre service. »
« At... attendez. Si vous prenez tout... »
« C'est pour pouvoir boire ce soir, hein ? »
« Gah... »
L'aventurier resta sans voix.
Visiblement, un homme qui s'était laissé aller à l'alcool, et des types qui venaient récupérer leur dû.
L'aventurier tenta désespérément de négocier, mais les hommes se contentaient de ricaner sans l'écouter.
Pire, ils l'encourageaient à contracter une nouvelle dette.
« Prêtez-moi ! Dix mille... vingt mille, non, trente mille ! »
« Alors signe ici. »
Il devait avoir une envie irrésistible de boire, car l'aventurier, qui venait tout juste de finir de payer, s'endetta à nouveau.
J'ai déjà vu ce genre de personnage dans des mangas, pensai-je en regardant la scène de loin.
« Merci d'avoir patienté. »
À ce moment, mon responsable du rachat revint.
« Ah. »
« Nous venons de peser le tout. Le total s'élève à 1 198 jin. »
Je repensai au moment où j'avais sorti les blocs de fer.
Un jin, c'est à peu près un kilo.
« Le cours du jour est de 19 piro le jin, ce qui fait 22 762 piro au total. »
« C'est si peu que ça ? »
« Le fer est bon marché. »
« C'est comme ça, hein. »
« Oui. Puisque c'est du fer, ça vient de Cobalt, n'est-ce pas ? Si vous descendiez un peu plus profond pour récupérer du cuivre ou de l'aluminium, ce serait peut-être plus rentable. Chacun sa méthode, ceci dit. »
« Ça ferait combien, le cuivre ? »
« Le cuivre se négocie autour de 800 piro aujourd'hui. »
Pour me donner une idée, il me donna un chiffre très approximatif.
Approximatif, mais la différence était flagrante.
Cependant... le fer, c'est vraiment pas cher...
L'or, je crois qu'il tournait autour de 4 000.
Comparé à ça, le gain est bien mince.
Bah, tant pis.
Me disant que c'était très bien comme ça, je regardai le gain du jour — 22 000 piro — que je venais de recevoir.
***
Je sortis de l'atelier de rachat et me mis à déambuler au hasard dans les rues de Samechiren, déjà plongées dans l'obscurité.
Dans ma poche, les 22 000 piro de ma journée.
C'était nettement moins que d'habitude, mais suffisant pour le dîner et l'auberge.
Tiens, d'habitude je verse mes gains sur mon livret pour suivre les chiffres, mais je pourrais aussi garder du liquide dans la poche du Grand Eater.
Je me souviens qu'un million de yens, ça fait environ dix kilos.
Les billets qui droppent des monstres dans ce monde ont à peu près la même taille et la même valeur que les yens japonais.
Ma poche qui a avalé une tonne de fer sans broncher, elle pourrait contenir toute ma fortune en liquide sans souci.
Toute ma fortune dans ma poche.
« Ça me rappelle mon enfance. »
Pas de l'argent, mais des médailles de jeux d'arcade que je bourrais dans mes poches, ou des pièces de 500 yens reçues en monnaie qui me faisaient me sentir riche.
Il y avait aussi cet accessoire de magie qui permettait de faire apparaître et disparaître des pièces à volonté, et je me disais qu'avec ça, je pourrais en sortir indéfiniment et devenir super riche.
« ...Au fond, je suis un avide de fric depuis gamin ? »
Autant de souvenirs liés à l'argent me revenaient en tête que j'en arrivais à me poser la question.
Tiensa, je repéra un établissement où l'on pouvait retirer de l'argent.
J'entrai, et grâce à mon livret et à l'authentification biomagique, je retirai dix millions d'un coup.
Dix millions de piro. Le poids d'une lingot de fer : un kilo environ.
Je le fourrai dans ma poche. Toujours aucune sensation de poids.
Des blocs de fer à 19 piro et une liasse de dix millions de piro.
Même poids, tous deux glissés sans effort dans ma poche. C'était amusant.
En marchant dans la ville, je passai devant une taverne florissante.
Bonne ambiance, de l'animation. Je jetai un œil rapide aux prix sur le menu. Niveau izakaya abordable, mes 22 000 piro du jour suffiraient amplement pour manger et boire à satiété.
Ce genre d'endroit me met plus à l'aise, pensai-je en poussant la porte.
« Bienvenue, vous êtes seul ? »
« Ouais. »
« Alors par ici, s'il vous plaît. »
Une serveuse me guida jusqu'à une table.
« Qu'est-ce que je vous sers ? »
« Vos plats de viande les plus populaires, et de l'alcool qui va avec. Beaucoup à manger, peu à boire. »
« C'est noté. »
Elle partit prendre la commande. Je profitai de son absence pour observer la salle.
D'après l'ambiance, quasi tout le monde ici est aventurier.
Ça fait un moment que je suis dans ce monde, et je sais les reconnaître au premier coup d'œil.
Une compétence pas très utile, cela dit.
Me demandant si je pourrais glaner des infos sur Samechiren, je tendis l'oreille aux conversations alentour.
« Demain, Isaac rentre. J'vais aller l'écouter, tu viens ? »
« Isaac ? Celui qui est allé à Aurum ? »
« Ouais. Parait que l'or rapporte bien. Si c'est intéressant, j'y vais moi aussi. »
« Moi je passe. J'suis bien installé à l'étage où drop l'aluminium. J'veux pas me forcer à changer. »
Des noms familiers, un ton familier. Je ne pus m'empêcher de sourire.
Les aventuriers de ce monde privilégient vraiment la stabilité, en majorité.
« Arrêtez, s'il vous plaît ! »
Soudain, la taverne animée tomba dans un silence glacé.
Tous les regards se tournèrent vers le cri.
« C'est... les recouvreurs d'hier. »
Et la serveuse qui m'avait installé tout à l'heure.
Le trio de recouvreurs l'encerclait avec la même formation qu'auparavant.
« Dis donc, ma grande. Tu pourrais pas enfin nous rembourser ? »
« Je vous rendrai l'argent, c'est sûr. Alors encore un peu... »
« Encore un peu ? Fous pas la merde ! »
L'homme du centre hurla, et ses deux acolytes, d'un mouvement parfaitement synchronisé, renversèrent leurs tables pour l'intimider.
La serveuse tressaillit et se raidit.
« Pardon ! Encore un peu... juste un peu plus, s'il vous plaît ! »
« Alors paye au moins les intérêts. »
« C'est pour demain ! Je touche mon salaire demain. Attendez jusqu'à demain, je vous en supplie. »
La femme insistait désespérément pour obtenir un délai, les hommes exigeaient le paiement immédiat.
Scène banale ? Ou simplement envie de ne pas s'en mêler ?
Près de la moitié des clients détournait déjà les yeux, feignant l'indifférence.
« Et si on faisait comme ça, ma grande. Tu nous accompagnes cette nuit, et on attend. Qu'en dis-tu ? »
En disant ça, les trois hommes se mirent à ricaner en chœur.
Un rire gras, sordide.
« ... »
La femme baissa la tête, serra violemment sa jupe entre ses doigts.
Elle mordit sa lèvre inférieure jusqu'au sang.
...
« Arrêtez. »
Je me levai et m'approchai d'eux.
« Qu'est-ce que tu veux, toi ? »
« Combien elle doit ? »
« Hein ? »
« Je te demande combien elle doit. »
« Et si je te le dis, tu vas faire quoi ? Hein ? »
« Aniki, c'est le type qu'on a vu tout à l'heure à l'atelier de rachat. »
« Il faisait estimer son fer. »
« Haaaan ? »
À la délation de ses sbires, l'homme me toisa avec un mépris total.
« Tu te prends pour un héros ? »
« Laisses tomber, donne le montant. »
« Dix millions de piro. Avec la ferraille que tu ramasses comme un misérable, t'as aucune chance de... »
Je sortis la liasse de dix millions de ma poche et la lui fourrai sous le nez.
« Qu... »
« Prends ça et disparais. »
« Qu'est-ce que tu dis ? »
« Eh, Aniki, c'est du vrai. »
« Le type qui vendait du fer... ? »
Les trois recouvreurs restèrent bouche bée, complètement décontenancés.
J'insistai, tendant l'argent plus avant.
L'homme devint écarlate de rage.
« Arrête de te la péter ! »
Et il lança un coup de poing.
Il avait l'habitude de frapper les gens, pas d'hésitation dans son direct, mais comparé à un monstre, c'était d'une faiblesse pathétique.
Je l'évitai légèrement et lui plantai un contre en plein visage.
« Aniki ! »
« Sale... ! »
Les deux autres foncèrent sur moi.
Autant dire qu'ils étaient du même niveau que leur chef. J'esquivai leurs attaques et les mis KO d'un coup chacun.
Les trois gisaient au sol, rampant. Je leur balançai la liasse au visage.
« Prenez ça et tirez-vous. »
« Ku, kuso. Vous allez le regretter ! »
Ils récupérèrent l'argent et s'enfuirent en lançant des menaces.
« Euh... celui... désolée... »
Je me retournai. La femme faisait une tête désolée.
« Ça va ? »
« Oui... Merci de m'avoir aidée. L'argent, je le rembourserai quoi qu'il arrive. »
« Ouais. Plus important : commande-moi à manger. »
« Hein... ah, oui ! »
La serveuse paniqua et courut en cuisine.
Sous les regards curieux des clients, je regagnai ma place.
« T'as du culot, mon gars. »
Un autre homme était assis là.
« C'est ma place, ça. »
« C'est bon, partageons. Hé, la grande ! Un couvert en plus par là. Et la bouteille la plus forte de la maison ! »
L'homme imposait son rythme, sans demander mon avis.
Un quinquagénaire, vêtu d'un costume de belle facture porté avec nonchalance.
Il dégageait une aura dangereuse. Pas l'air d'un aventurier, mais de quelqu'un qui a l'habitude d'user de la « force ».
J'ai pas envie d'avoir affaire à lui. Je vais demander à changer de place, pensai-je.
« Moi, c'est Nicolas Raikufīrudo. »
« Ha... »
« J'invite, alors bois un coup avec moi. »
« Non, moi je... »
« Ryota Sato-san, yo. »
« — ! »
Cet homme connaissait mon nom. Je restai coi, ne sachant que faire.