Dès son arrivée, les esprits qui n’avaient plus eu droit à la moindre diversion depuis longtemps s’assemblèrent pour écouter son récit.
Une certaine curiosité m’effleura ; après tout, j’avais un jour suspecté Zhou Wen d’être responsable de sa mort.
Ce fantôme féminin avait terriblement souffert. Son petit ami l’avait trompée, et pour la pousser à la rupture, il avait même convié ses amis à l’humilier en chœur. Sur le coup, pris de panique à l’idée qu’elle aille porter plainte, ils l’y avaient obligée de force : elle avait dû se jeter du haut d’un immeuble.
Depuis sa transformation en esprit, elle ne songeait qu’à la vengeance, mais demeurait coincée sur place. Piégée, elle subissait le supplice de revivre sa mort sans cesse, dans une boucle infernale.
Un doute m’assaillit. « Pourquoi ta robe a-t-elle changé de couleur ? »
Elle détailla son jupon d’un regard vague, visiblement perplexe.
Maître Fang passait par là, une tasse de thé à la main, et lâcha : « Un esprit captif devient un être vindicatif dès lors qu’il revit sa mort mille fois. »
En suivant des yeux la silhouette qui s’éloignait, je lançai : « Dans ce cas… et ces individus… ? »
Il se retourna vers moi. « Je n’ai pas le temps de faire l’aumône à ces conneries. Débrouille-toi ! »
Me débrouiller seule ? Je jetai un œil aux fantômes oisifs qui me cernaient et proposai : « Ça vous dirait de vous divertir, un peu ? »
Cette nuit-là, je les guidai chez chaque homme ayant participé au supplice de la jeune femme. Les uns étaient désormais col blancs, d’autres coursiers ou livreurs, et quelques-uns chômaient encore. Quant à son ancien compagnon, je le laissai à sa merci.
Entendant les gémissements d’agonie monter depuis l’étage, je mis enfin le feu à une cigarette.
Je compris soudain que les humains peuvent parfois faire bien plus peur que les morts.
Honnêtement, traîner avec toute une bande d’esprits offrait une adrénaline folle. Dans la rue, les vagabonds célestes n’osaient même pas nous jeter un regard et se collaient aux murs pour nous frôler.
Vengeance achevée, je ne les dissuadai qu’une fois les ambulances arrivées sur place.
Le lendemain, les ennuis firent leur apparition. Je me rendais à l’ouverture de la boutique ; Maître Fang avait précisé que cet endroit m’était échu en héritage et qu’il convenait de le tenir correctement.
Mais avant même d’aller loin, on me saisit et on me jeta dans une camionnette. Reconnaissant vaguement l’un des ravisseurs, je fus traversée d’un blanc. Bon sang, pensa-t-elle, ça y est.
La camionnette roula pendant des heures, ma gueule restant obstinément bâillonnée. On dut franchir au moins deux villes avant qu’on me traîne finalement jusqu’à une fabrique.
Sans même laisser le temps à ma vue de s’habituer aux alentours, on me poussa de l’avant.
De salles en salles, on m’introduisit dans un intérieur tapissé de paysages et de calligraphies, où l’élégance raffinée de son maître transpirait de chaque recoin.
Un vieillard trimballait un arbre miniature sur son bureau. À mon entrée, il leva à peine les paupières.
« Cher jeune ami, quel clan pratiquez-vous ? »
J’hésitai. Maître Fang ne m’avait jamais officiellement indiqué de clan, bien que je l’aie surpris en train d’en parler plusieurs fois avec le Deuxième Frère aîné.
« La Voie de la Grande Paix ! »
Le vieillard émit un simple « Oh ? » empreint d’un net scepticisme.
« Et votre patriarche ? »
Je fis signe de la tête. Par fidélité, peut-être, mais aussi parce que je ne connaissais pas le véritable patronyme de Maître Fang ; j’en savais seulement assez pour savoir qu’il se prénommait Fang.
« Puisque vous refusez de collaborer, vous êtes irrécupérables. Emportez-le. » Sa voix resta plate, aussi désintéressée que les feuilles d’arbre qu’il venait de découper.
On m’entraîna dans une pièce obscure. Avant la fermeture de la porte, je distinguai brièvement deux visages connus : un homme et une femme aux yeux entièrement vitreux. L’absurdité de la scène m’aurait fait rire si je n’avais pas été littéralement coincée.
Mais mon rire s’éteignit aussitôt. La pièce regorgeait d’énergie yin, comme si des dizaines d’âmes y avaient été entassées pêle-mêle. Aucun spectre ne se dessinait pourtant ; seuls subsistaient des murmures inintelligibles, rongant mon intellect à la longue.
Je regrettai mes agissements. Non pas d’avoir rossé ces deux-là, mais de ne les avoir pas achevés. Certes, les tuer m’aurait condamnée à vivre en rebelle perpétuel. Mais un humain mort et un fantôme mort n’ont rien à voir l’un avec l’autre.
Impossible de sombrer dans le sommeil. L’obscurité empêchait toute distinction entre le jour et la nuit, tandis que les murmures martelaient ma boîte crânienne sans relâche, me repoussant lentement vers les portes de la démence.
Ma mémoire chercha refuge dans le passé, retraversant mon existence : d’une étudiante ordinaire à une soi-disant voyante autodidacte.
Paradoxalement, si je devais recommencer, je n’hésiterais pas à redevenir l’apprentie de Maître Fang. Ce métier offrait une stimulation bien supérieure à n’importe quelle corvée terrestre, quitte à en payer le prix. Peu avant, le Deuxième Frère aîné et moi avions géré un cas d’esprit vindicatif. Le propriétaire avait d’abord recruté deux arnaqueurs patentés, tous deux tombés raides morts avant qu’il ne vienne enfin nous supplier.
Le Deuxième Frère aîné expliquait souvent que si j’étais intervenue seule, mon sort aurait été des plus funestes.
À cette évocation, je me gratta l’oreille et éclatai d’un rire amer. Ces prétendus clans orthodoxes faisaient bien plus peur que les démons. Ils avaient conçu un supplice d’une cruauté absolue : je finissais par mourir de faim ou par perdre l’esprit. À en juger, le silence pesait si fort qu’on eût dit que la chambre respirait.
Mais alors que je me préparais au pire, me demandant si mon âme parviendrait à s’évaporer, la lourde porte, verrouillée depuis si longtemps, s’ouvrit soudain. Deux gardes m’extirpèrent précipitamment, me bousculèrent dans une voiture et prirent la fuite.
En observant les arbres défiler en une nappe verte, sous la caresse directe du soleil sur mon visage, je compris enfin combien la vie est un trésor.
Cependant, je n’avais toujours aucune idée de ce qui venait de se produire.
La révélation arriva seulement lorsqu’on me parachuta dans une auberge de campagne. La portière s’ouvrit, mes ravisseurs me soutinrent pour descendre. Croyant naïvement qu’on me conduisait à un nouvel interrogatoire, je me raidis pour opposer une résistance factice. Je me débattis, mais l’épuisement et la faim m’immobilisèrent presque instantanément. Puis une nouvelle silhouette avança, écartant d’un revers de main mes geôliers.
« Jeune frère, ça va ? »
Je levai les yeux vers ce visage connu, interrogeant mon propre état mental. Êtais-je encore prisonnière d’une hallucination ? Avaie-je tourné de l’œil ?
Le Deuxième Frère aîné fronça les sourcils, me hissa sur son dos et me porta jusqu’à Maître Fang. Affolée, je clignai des paupières. « Maître… c’est bien vous… ? »
Maître Fang haussa les sourcils au plafond. « Tu as bu de l’alcool frelaté ou un truc du genre ? »
Le Deuxième Frère aîné me posa doucement sur une chaise, déboucha un bonbon et me glissa dans la bouche, suivi immédiatement d’une gourde d’eau.
Le sucré raviva mes sens engourdis et dissipa quelque peu le brouillard de mon esprit. J’examinai la cour des yeux : de nombreuses silhouettes aux regards hostiles m’y accueillaient. Seul Maître Fang et le Deuxième Frère aîné restaient près de moi.
« Frère Fang, le clan Chengqian vous a rendu son élève. Allez-vous enfin baisser le ton ? » lança un homme d’âge mur, la voix chargée d’ombre.
Maître Fang demeura insouciant, croisant les bras puis les ouvrant : « J’ai fait les cent pas ici. Point barre. J’ai touché personne. »
Un second individu se leva, adoptant une posture de médiateur : « Frère Fang, votre élève n’a aucun mal, n’est-ce pas ? Rappelez vos autres disciples, ça serait gentil. »
Soudain, Maître Fang me désigna du doigt. « Indemne ! » Ses traits semblaient vraiment tendus cette fois. D’un bond, il se redressa, ordonna au Deuxième Frère aîné de reprendre son fardeau, puis fila vers la sortie ; nul n’eut l’audace de tenter de le retenir.
« Je ne garde de rancune envers aucun d’entre vous, lança-t-il, mais le Vieux Lei a franchi les bornes ! S’il s’allie à vous, j’ai simplement décidé d’y aller de ma petite justice personnelle. » Dédaignant leurs mines sidérées, il reprit sa marche, la nuque droite.
Seulement, je l’avais bien vu : une infime moue triomphale tirait déjà les lèvres de Maître Fang.