Quand rentra dans son manoir, le prince Xiang faisait triomphalement évacuer les rapports mémoriels et les documents officiels de chez lui.
En voyant faire son entrée, il s’inclina avant de dire : « Votre Altesse est de retour ? Je ne croyais pas que vous étiez souffrant. »
Ses yeux trahissaient l’air satisfait de celui qui vient de pincer en train de duper l’empereur.
haussa les épaules. « Tu es bête ? Ma santé a-t-elle seulement jamais été bonne ? D’ailleurs, si j’y étais allé, comment le vieux aurait-il trouvé le prétexte de te laisser agir comme régent aujourd’hui ? »
Le prince Xiang resta interloqué avant d’esquisser un sourire gêné. « Dans ce cas, je dois sans doute remercier le prince héritier… »
« C’est moi qui devrais te remercier. » posa la main sur l’épaule du prince Xiang. « Continue comme ça, travaillez dur, et si tu finis par devenir empereur plus tard, n’oublie pas d’accorder un bon fief à ton frère aîné. »
« Euh… »
À ce stade, le prince Xiang n’avait toujours pas mesuré la gravité de la situation. Dans le scénario d’origine, ils se contentaient tous de jouer à leurs petites combines pendant que seul crépissait au travail comme une bête de somme. Maintenant qu’on l’avait traîné jusque-là sur le poste de régent, il se débattait déjà avant même d’avoir pu savourer deux jours de satisfaction.
Des rapports mémoriels arrivaient de tout le royaume presque chaque jour. Parce que le vieil empereur exigeait de traiter toutes les affaires d’État personnellement, tout y passait : des nominations et mutations mineures aux grandes inondations nécessitant une aide d’urgence. Même assisté de subalternes pour la paperasse, le rythme restait lamentable. Il fallait en plus inspecter les divers ministères, vérifier les comptes et autres corvées administratives.
Le pire, c’était que son statut de régent l’exposait à des convocations imprévues du vieil empereur. Dès qu’un dossier était mal mené, c’était un déluge de remontrances acides. Les injures pleuvaient si fort sur le prince Xiang qu’il commença sérieusement à remettre en question ses choix de vie.
Les paroles de lui revenaient sans cesse à l’esprit.
« Qui veut peut y aller. Moi, je refuse, et on pourrait bien me tuer, j’en changerai pas. »
Un coups retentit contre sa porte, suivi de la voix douce d’un serviteur : « Votre Altesse, c’est l’heure de l’audience matinale. »
'Je viens tout juste de m’allonger !' pensa le prince Xiang. Il avait envie de pleurer, mais ses yeux restaient secs.
Face aux cernes profonds du prince Xiang, les autres princes se montraient quelque peu perplexe. Depuis combien de temps était-il censé être régent ? Ne se pavait-il pas encore il y a peu ?
Xu Ruyi ressentait elle aussi une pointe de panique : n’était visiblement plus dans les grâces impériales, et son réseau de relations commençait à vaciller.
« C’est toute la faute de ce ! Il abandonne une position de prince héritier intacte pour rester des journées entières à se morfondre chez lui ! » Songeant à son frère qui continuait à pourrir en prison, Xu Ruyi ne put réprimer sa colère. Sa mère était venue la voir deux fois récemment, et chaque phrase sortait de sa bouche criblée de reproches.
Pour autant, elle n’osait vraiment pas provoquer . La veille seulement, Xiaocri pouvait enfin se lever, mais d’une manière ou d’une autre, elle s’était attirée ses foudres. Aussitôt, Niang Wu lui avait asséné plus d’une douzaine de giffles, jusqu’à ce qu’elle perde connaissance.
Elle ignorait quelle sorte de fantôme malfaisant possédait désormais !
Par rapport à ça, elle avait bien un problème plus pressant : son ventre… Xu Ruyi porta une main à son bas-ventre. Il fallait régler cette affaire au plus vite. Si l’empereur apprenait qu’elle portait l’enfant du prince héritier, il serait ravi jusqu’au fond de l’âme et rendrait sa faveur à , non ?
Tandis qu’elle tricotait des projets de son côté, poussait l’oisiveté à l’extrême.
savait pertinemment qu’il bénéficiait d’une immunité totale. Tout le monde craignait de braquer l’empereur, mais lui s’en fichait. Le pire qui pouvait arriver était la perte de son titre de prince héritier, ce qui tombait parfaitement juste avec ses plans. Les petits complots de Xu Ruyi dans son dos étaient aussi passés à la moulinette pour être remontés directement à ses frères. Il jouait cartes sur table, et personne ne pouvait saisir la moindre faille.
Ajoutons que toutes les affaires politiques relevaient désormais du prince Xiang : le vieil empereur ne trouvait même plus le prétexte pour l’engueuler.
« Finalement, l’apathie rend invincible… Ce sentiment d’invulnérabilité est vraiment solitaire, surtout parce que je suis fauché. »
Chaque geste de son comportement était consigné au détail par les espions du vieil empereur, puis rapporté sans filtre. Ce dernier garda le silence un long moment, exactement au moment où le prince Xiang franchissait la porte en rasant les murs.
« Père Impérial, les rapports d’aujourd’hui ont été traités. » Le prince Xiang s’agenouilla aussitôt.
Le vieil empereur leva les yeux sur lui. « Traité ? Ouvre tes yeux de chien et vérifie toi-même. C’est ainsi que tu remplis tes obligations ? » Sans attendre, il lança quelques petits dossiers vers lui. Le prince Xiang les rattrapa, les feuilleta pendant un moment, et son visage se fit encore plus sombre.
Il s’écroula lourdement à même le sol. « J’en peux plus ! Trop de rapports exigent que je les supervise un par un, sans compter les autres corvées. Quelqu’un peut vraiment gérer tout ça en solo ? »
« Ton frère aîné pourrait s’en charger. »
« Mon frère aîné ? Mais ça… » Le prince Xiang eut envie de répliquer, mais les mots se bloquèrent dans sa gorge.
« Alors pourquoi tu traînes encore là ? Tu ne disais pas constamment que tu valais mieux que ton frère aîné ? »
« Oui… » Le prince Xiang ramassa les rapports avec un air amer et déguampa. Cette nuit serait probablement une nouvelle nuit blanche.
En suivant des yeux son dos qui s’éloignait, le vieil empereur soupira. « Qui a prétendu que le prince héritier manquait de stratagèmes ? Hum ? »
Zhang Dafu émit un petit rire rauque. « Même si Votre Altesse cache des stratagèmes, c’est uniquement pour épargner Votre Majesté. »
« Il finit par comprendre. »
Endormi dès la sortie du carrosse, le prince Xiang ne se réveilla que lorsque son domestique vint le tirer de son sommeil.
« Hein ? On est arrivé ? » Il jurait pouvoir sombrer dans le coma debout.
« Votre Altesse, ce n’est pas notre destination. »
« Alors pourquoi tu me réveilles ? »
« Euh… »
« Deuxième frère, dépêche-toi de sortir ! »
Au son de la voix de , le prince Xiang retrouva enfin un semblant de clarté mentale. Il se donna quelques tapes sur les joues et passa la tête par l’habitacle. « Oh, prince héritier, tu viens vraiment m’attendre ici en pleine nuit ? »
Le visage de rayonnait. « Attendre Dieu de la Prospérité, évidemment. »
« Dieu de la Prospérité ? »
ne perdit pas son temps en formalités : il sauta directement sur le marchepied et se faufila à l’intérieur.
« Hé ? Hé ? »
« Décale-toi un peu. »
« Qu’est-ce que ça signifie ? » Le prince Xiang resta confus.
lui lança un clin d’œil complice. « Encore une engueulade ? »
Le prince Xiang ne répondit pas. Il avait l’impression que n’était venu que pour se payer sa tête.
« Et si je te tracais une route claire ? »
Le prince Xiang observait son frère aîné avec méfiance. Il ne l’aurait jamais cru aussi retors.
« Je t’aide à passer en revue un tiers des rapports, mais en échange il faut… » frotta prestement ses doigts l’un contre l’autre dans un geste éloquent pour de l’argent.
Le prince Xiang ne savait pas s’il devait rire ou pleurer. Depuis quand la lecture des rapports mémoriels était-elle devenue une transaction commerciale pour son frère aîné ?
« Ou oublie si ça ne te tente pas. Je voulais juste rapporter un peu d’argent de poche… » lança en se levant pour partir. « Et voilà que je me donne tant de mal pour te rendre service. »
Le prince Xiang jeta un coup d’œil aux rapports qu’il reprendrait, et une douleur lui traversa immédiatement le crane. « Prince héritier, non, non, Grand Frère, on peut discuter ! On peut discuter ! »
Il n’avait tout simplement pas le choix. Même quelqu’un d’aussi appliqué que ne parvenait qu’à extirper quelques heures de sommeil. Sans parler de lui, homme balancé dans le rôle à la dernière minute. Passé ses journées dans le brouillard, le moindre faux pas lui valuait une convocation immédiate et une volée de bois vert du vieux. Pour l’instant, il ne voulait qu’une chose : rentrer dormir.
Le vieil empereur n’aurait jamais imaginé que ses deux fils concluraient réellement un marché commercial. Avec l’aide de , le prince Xiang finit par récupérer quelques heures de sommeil supplémentaires, mais cela lui coûtait une forte somme en espèces sonnantes et trébuchantes. Il peinait tout de même à comprendre comment un prince héritier pouvait être à ce point dans la misère.
Après un mois passé à survivre tant bien que mal, le vieil empereur sembla trouver cet arrangement assez divertissant. Ou peut-être, constatant que continuait de plaider la maladie et refusait l’audience, nomma-t-il d’humeur massacrante le prince Qi à sa place.
Toute la cour, du haut en bas, en resta quelque peu sidérée.
Seul le visage du prince Xiang traduisait l’exubérance ; on y lisait une libération totale.
« Troisième frère, bonne chance. » Une fois l’audience levée, il tapota l’épaule du prince Qi. Ce dernier comprit mal le sens de la plaisanterie, mais répondit par un sourire poli. À ses yeux, cette opportunité était une occasion unique de prouver sa valeur, et il comptait bien donner le meilleur de lui-même.
Songeant à ce siège impérial suprême, le prince Qi se jurait, quoi qu’il advienne, de tenir le choc.