À la vue du groupe qui faisait irruption, les nerfs tendus de Fang Qingci se détendirent aussitôt. Le patron Wu porta soudain la main pour lui arracher la paire de ciseaux des doigts. Elle recula instinctivement, son regard redevint méfiant.
Le patron Wu parut quelque peu mal à l’aise. « Votre main… »
Ce n’est qu’à ce moment-là que Fang Qingci baissa les yeux. Lorsqu’elle s’était saisie des ciseaux un instant plus tôt, elle avait saisi les lames. Elle ignorait même comment elle s’était coupée.
Le visage crispé de fureur, Xiao Wu jeta un regard noir au patron Wu, puis étendit le bras pour reprendre délicatement les ciseaux. En voyant la main ensanglantée de Fang Qingci, il se retourna et hurla : « Fang Mingshan ! Et vous, vilaine femme ! L’affaire n’est pas finie, je vous préviens ! »
Devant les villageois retournés par les petites attentions de Fang Zhiyi, l’arrogance de Fang Mingshan s’évapora. Il était même légèrement apeuré ; il ne connaissait que trop bien ce genre d’hommes qui ne sont forts que chez eux.
Liu Wenxia, en revanche, après une brève fraction de panique, posa brusquement les mains sur ses hanches et se mit à aboyer. Sa voix stridente couvrit le brouhaha de l’assistance.
« Vous vous mutinez ? Vous envahissez ma maison à coups de bâtons et défoncez la porte ! Vous avez envie de crever ? »
Son cri fit momentanément retomber le calme. Liu Wenxia ne put s’empêcher de ressentir un soupçon de suffisance. « Fang Zhaodi est ma fille ! Personne ne peut contredire ça ! Les cieux me servent de témoin : c’est à moi, sa mère, de disposer de son mariage. Voyons qui ose intervenir ! »
« Harpie ! » lanca brièvement le patron Wu.
Liu Wenxia se tourna vers lui. « Patron Wu, ne croyez pas nous faire peur parce que vous crachez de l’argent sale ! Notre famille est pauvre, oui, mais nous avons du caractère ! »
Le patron Wu en resta bouche bée. Il eut beaucoup de mal à ne pas éclater de rire. D’où sortait donc ce mot, « du caractère » ?
« Allez-y, allez-y, tuez-moi si vous avez le cran ! Vas-y ! » Liu Wenxia lança sa tête en avant, l’enfermant pratiquement sous le bâton de Xiao Wu. « Si vous me battez à mort, vous paierez de votre vie ! Allez-y ! »
Xiao Wu n’était pas un modèle de vertu, et il sentit immédiatement le sang monter à sa tête. Mais soudain, Fang Qingci le retint depuis derrière. Il reporta la tête en arrière : elle secoua la sienne avec légèreté. Il serra les dents. « Très bien, attendez voir ! On déménage ! »
Puisqu’il avait parlé, il devenait encore plus impossible pour les autres d’intervenir. Ils n’avaient franchement pas imaginé que Liu Wenxia jouerait la comédie du voyou éhonté.
En les voyant s’éloigner, Liu Wenxia resta plantée là, mains sur les hanches, tel un coq victorieux. « Attendez donc ! Je n’ai pas peur de vous ! »
Fang Qingci jeta un rapide regard en arrière, et Liu Wenxia soutint son regard.
« Petite garce, ne crois pas pouvoir t’en sortir comme ça ! »
Après avoir reçu sa leçon, Fang Zhiyi reprit le chemin du logis, l’esprit léger. Petit Hei restait également beaucoup plus silencieux, bien qu’il lançât parfois quelques critiques.
Quand Fang Zhiyi poussa la porte, Fang Qingci, la main bandée, se figea un instant en le découvrant. Ses yeux rougirent aussitôt, mais elle garda le silence, se contentant de se retourner vers la cuisine pour y chercher les plats.
« Frère Fang, te voilà enfin… » Xiao Wu se leva. Depuis deux jours, il dormait presque dans la cour, les cernes soulignant profondément ses yeux.
Fang Zhiyi lui tapa dans l’épaule. Vieux Yao sourit à Xiao Wu. « Ce déplacement fut vraiment profitable… »
Tandis que Vieux Yao passait un bras autour des épaules de Xiao Wu pour sortir en ne tarissant pas d’éloges, Fang Qingci fit de même en apportant la vaisselle. Fang Zhiyi ne se priva pas de politesse : il s’assit et attendit qu’on serve.
Pendant le repas, il ne posa aucune question, et Fang Qingci ne prononça pas un mot, comme si de rien n’était.
Ce n’est qu’une fois son bol posé que Fang Zhiyi lança : « Rassemble tes affaires, on déménage demain. »
Fang Qingci hésita, puis détailla Fang Zhiyi du regard. « Oncle aîné, moi… » Elle souhaitait lui faire comprendre que vivre ici ne la dérangeait nullement.
Mais Fang Zhiyi l’interrompit. « C’est une manœuvre. »
Fang Qingci se tut et acquiesça docilement. Fang Zhiyi se retourna vers l’extérieur et cria : « Assez de vantardises ! Dépêchez-vous de venir aider à emballer ! »
Quand Fang Zhiyi emmena Fang Qingci, ils ne cherchèrent pas à passer inaperçus. Au contraire, ils mirent tout en œuvre pour que la chose se sût de tous, ce qui valut à la famille de Fang Mingshan un sentiment de triomphe.
« Tu vois ? Peu importe s’il est dur, il fini par plier ! » annonça Fang Mingshan à son fils. « Alors à partir d’aujourd’hui, faut être comme ton père, ne craindre personne ! On a du cran, c’est ça qui compte. »
Fang Tianqi hocha la tête à tout va. « Il file ! Fang Zhiyi se fait expulser ! »
Fang Zhiyi se moqua éperdument des visages satisfaits de leur parentèle, car il savait que la famille de Fang Mingshan allait rapidement traverser une période difficile.
Le soir même, la famille de Fang Mingshan avait préparé deux plats supplémentaires pour fêter l’événement, mais à peine s’apprêtèrent-ils à manger que la porte, fraîchement raccommodée, vola en éclats sous un coup de pied. Liu Wenxia tourna la tête et aperçut tous les villageois amassés sur le seuil.
« Qu’est-ce que vous faites ? Vous regardez quoi ? Votre Patron Fang s’est barré en catimini, vous pensez aller mendier votre soupe après lui ? »
Ces mots firent exploser la colère des villageois les plus exaltés.
« Liu Wenxia ! Si ce n’était pas toi, Fang Zhiyi ne serait pas parti ! Maintenant qu’il est fichu dehors, où est l’argent pour refaire nos routes villageoises ? »
« Refaire des routes ? Quelles routes ? » Liu Wenxia eut l’air consternée.
Elle n’y était pour rien de ne pas savoir, car cette information n’avait été divulguée qu’au moment du départ de Fang Zhiyi. Ce dernier avait annoncé que, puisqu’il habitait lui aussi le village et pour le confort de tous, il prendrait tout sur son propre argent pour réparer les routes, mais désormais…
« Liu Wenxia ! Fang Mingshan ! Je vous préviens : si cette route ne se construit pas, votre famille en assumera la responsabilité ! »
« Pourquoi on devrait assumer quoi que ce soit ? Hein ? Pourquoi ? » Liu Wenxia déversa sa colère. Elle ne comprenait vraiment pas ce qui arrivait à ces gens. Avant, quand Fang Zhiyi se faisait lyncher, ils se contentaient de regarder le spectacle. Pourquoi se mettent-ils soudain à le défendre ?
Dans la mêlée, quelqu’un se fraya subitement un chemin hors de la foule. Fang Mingshan eut un tressaillement à la vue de l’intrus. « Deuxième oncle, vous… »
Il reçut en réponse une gifle retentissante en pleine figure.
Le claquement sonore procura une vive satisfaction aux villageois.
« Deuxième frère Fang ! Pourquoi vous prenez-vous à mon fils ! » s’exclama Vieille Madame Fang, furieuse.
« Le cogner ? Il le mérite bien ! »
« Vieil entêté ! » Liu Wenxia voulait riposter, mais aussitôt, deux autres cousins portant le nom de Fang firent un pas en avant. L’un la saisit fermement tandis que l’autre, une femme grosse et forte comme elle, lui colla une gifle en pleine gueule.
« Fang Zhiyi avait pourtant juré que tant qu’il serait là, il distribuerait des enveloppes rouges aux membres de notre famille pendant les fêtes, et il comptait même trouver du travail à mes deux fils. Regardez maintenant : votre famille a tout foutu en l’air ! »
Liu Wenxia resta muette une seconde, puis tenta désespérément de se dégager de l’étreinte. « Ça me regarde en rien ! Ne me crachez pas venin dessus ! »
« Venin ? Vous avez forcé la fille de quelqu’un à épouser un estropié trentenaire, vous n’avez pas de remords ? Je vous préviens : vous devez me compenser pour les emplois de mes deux garçons ! »
« Lâchez ma mère ! Vieille sorcière ! » Fang Tianqi, dont le cerveau venait d’être lavé par son père ce jour-là même, estimait que c’était à lui de prendre la vedette. Cependant, à peine se leva-t-il qu’un jeune homme lui planta un coup de pied qui l’envoya valser par terre.
« Petiot, si tu continues à tenir ce langage immonde, je te tue ! »
« Ô Ciel ! Plus de justice ! Vous brutalisez les gens ! » Vieille Madame Fang se mit à geindre vers le ciel en battant la terre du poing. Vieux Monsieur Fang voulut s’avancer mais n’osa point. En revanche, Liu Wenxia se libéra de ses liens et, hurlant de rage, s’engagea dans une mêlée avec la femme qui lui avait asséné sa gifle.