« Jusqu'à quand tu comptes dormir, toi ?! Cet abruti ! »
Un tel cri s'éleva en même temps qu'on m'arrachait ma couette.
« … Hein, heu, quoi ? »
Devant tant de soudaineté, j'écarquillai les yeux, et la personne qui avait tiré ma couverture me dévisagea.
« Quoi ?! pas "quoi" ! Combien de fois je t'ai appelée sans que tu te lèves ! Tu vas encore être en retard à l'école ! »
« … Heu, m, maman ? »
« Maman ? … Qu'est-ce qui t'arrive, c'est bizarre. Tu es encore dans le brouillard ? »
« … Heu, alors… b, bonjour. Maman »
Je levai les yeux vers ma mère, plantée là, les mains sur les hanches.
Ses yeux légèrement tombants et son visage rond rappelaient un tanuki.
Et dans le miroir en pied qu'on m'avait « forcément » installé dans ma chambre avec l'injonction « Maintenant que tu es lycéenne, fais attention à tes cheveux et à tes vêtements », se reflétait mon visage, banal, sosie de celui de ma mère.
Qu'est-ce que c'est que cette impression bizarroïde ?
J'avais ce visage, non ?…
Non, c'est bien mon visage… mais mon visage actuel devrait être plus…
« Qu'est-ce que tu traines ! Dépêche-toi sinon tu vas encore être en retard ! »
Hurlée par ma mère, je jetai un œil à l'horloge… c'était vraiment la limite absolue.
Je bondis hors du lit en catastrophe et commençai mes préparatifs pour l'école.
J'enfilai mon uniforme par-dessus mon pyjama jeté n'importe comment, me lavai le visage à l'eau vite fait, et c'était prêt.
Ma mère me rabache souvent « Au moins, peigne-toi les cheveux », mais mes boucles récalcitrantes ne s'ordonnent pas un millimètre même peignees, alors j'ai laissé tomber.
En fin de compte, mes cheveux actuels sont plutot soyeux, et Anne me les coiffe bien chaque matin, donc c'est toujours nickel…
Hein ? Mes cheveux « actuels » ? Anne me les coiffe ? Anne, c'est qui ?
Une nouvelle fois, un violent malaise m'envahit. Quelque chose cloche. J'ai… oublié quelque chose d'important ?
Ah ! Déjà cette heure ?! Faut vraiment que je me bouge, là !
L'instant de doute qui traversait mon esprit fut balayé par les aiguilles de l'horloge qui venaient de croiser mon regard.
Plus le temps de gamberger.
Je filai vers le salon en vitesse, où mon frère étudiant prenait son petit-dejeuner avec elegance.
Mon frère travailleur et mon père étaient déjà partis.
« Oh, bonjour. Tu comptes te faire tirer du lit par la couette jusqu'à quand, toi ? »
Dit-il en souriant amère.
Sur ce, ma mère me tendit illico un bento.
« Merci »
Je le pris en le remerciant, et mon ventre grogna « gargouill » pile à ce moment-la.
Devant le petit-dejeuner appétissant dressé sur la table, une faim féroce me saisit, mais pas le temps de manger.
Je scrute la table, cherche un truc qu'on peut manger en marchant, rien.
Tant pis, je fouille le frigo à la va-vite, tombe sur un truc qu'on peut croquer en pédalant, et l'engloutis.
« Ittemasshu~ »
Je lance mon salut en direction de l'entrée, et ma mère se retourne avec une tête ahurie.
Derrière elle, mon frère explose de rire.
« Heu… tu croques quoi, toi… »
Ma mère tente de dire quelque chose, mais vu l'heure, je fais la sourde oreille.
Je quitte la maison, enfourche mon vélo fidèle depuis le collège.
Alors que je pédalais bon train, le cri de ma mère me rattrapa.
« Si c'est pour manger en route, prends au moins du pain !! Pourquoi un concombre ――― !! »
En pédalant, je mâchai le concombre qui me servait de petit-dejeuner.
Probablement frais du potager de grand-mère, il était croquant et bon, mais nature c'est fade, j'aurais dû y mettre du miso, je regrettai un peu.
Le concombre dans les joues, aboyé par les chiens du quartier, j'atteignis l'école juste au moment où la cloche de la classe de début sonnait.
Je me ruai vers la salle de classe, qui était encore un peu bruyante.
Le prof principal n'est pas la encore.
« Juste à temps »
Dis-je en entrant légèrement par la porte du fond.
« Dommage, t'es out »
Le prof principal, sur l'estrade, m'adressa un regard glacial.
Et moi, qui avais fait exploser mon compteur de retards… à la pause de midi, je me fis convoquer par le prof principal pour une belle leçon de morale.
La pause de midi amputée de moitié par le sermon terminée, je trainai les pieds vers la classe d'Atchan.
Mon amie d'enfance et complice otaku depuis le collège, Atchan, et moi étions dans des classes différentes en seconde, mais notre routine était d'aller dans sa classe à la pause pour manger en papotant otaku.
En me voyant arriver bien plus tard qu'habituellement, Atchan —
« Encore en retard et convoquée, hein. Jusqu'à quand tu seras incapable d'arriver à l'heure ? »
— savait déjà pour mon retard et ma convocation d'aujourd'hui, et me le lança avec un air effaré.
« Hier, j'ai veillé un peu, du coup ce matin j'ai pas pu me lever »
Quand je me justifiai ainsi, l'air d'Atchan devint encore plus effaré.
« Encore joué jusqu'tard ? Gère ton temps, voyons. »
« … Heu, j'me suis juste trop prise au jeu »
Devenue lyceenne, j'avais plongé la tête la première dans les otome games.
Des que je mettais la main sur une nouveaute, j'oubliais l'heure et m'y plongeais a corps perdu.
« Et du coup t'as encore veillé pour… "FORTUNE LOVER", t'as un peu avance ? »
"FORTUNE LOVER" c'est l'otome game que j'ai achete recemment, celui pour lequel je grignote meme mon temps de sommeil.
« Ouais, j'vais bientot pouvoir capturer Alan, le prince "ore-sama" »
Alan, personnage capturables de "FORTUNE LOVER", est un prince "ore-sama".
… Ceci dit, il a bien un cote un peu hautain… mais en fond il est gentil, et en vrai il n'a pas ce cote "ore-sama" si marque que dans le 설정 du jeu.
… Heu ?… "En vrai" ? Qu'est-ce que je suis en train de penser, moi ?
On dirait que j'ai vraiment rencontre les personnages du jeu…
« Qu'est-ce qu'il y a ? »
Soudain, me voyant reflechir, Atchan s'inquieta en penchant la tete.
« Ah, non, rien. Ah, faut vite que je mange mon déjeuner ! »
La pause de midi, ampute pres de la moitie par le sermon, il faut que j'avale mon repas sinon je vais le louper.
Deja que ce matin je n'ai eu qu'un concombre, je suis affamee. J'engouffrai le bento fait main de ma mère.
Une fois fini, je profitai comme d'habitude du bavardage otaku avec Atchan.
Se lever le matin, prendre le bento de ma mere, aller a l'ecole, papoter gaiement avec mon amie.
C'est mon quotidien habituel. Des jours qui ne changent pas — et pourtant.
Pourquoi, aujourd'hui, tout cela me sembla-t-il si nostalgique, si precieux ?
Qu ces jours durent pour toujours. Je ne sais pas pourquoi, mais c'est ce que je pensai.
Et au fil des jours, l'otome game avança bien.
Maintenant, j'en suis a la capture de Geordo, le prince "hara-guro do-S".
Mais… qu'est-ce que c'est ? J'ai toujours un malaise.
Surtout quand je joue a "FORTUNE LOVER", il est plus fort.
Comme si j'avais oublie quelque chose d'essentiel…
Une etrange sensation m'etreignait.
Pourtant… reflechis autant que je veux, je ne parviens pas a me rappeller ce quelque chose.
De tels jours se succederent, jusqu'a une certaine pause de midi.
Comme d'habitude, je dejeunais avec Atchan.
« "FORTUNE LOVER", t'en es ou ? »
« La, je capture Geordo, le prince "hara-guro do-S" »
A ma reponse, Atchan fit une tete un peu genee.
L'Atchan d'aujourd'hui a un truc de different, je ne sais pas quoi.
Je ne saurais le dire concretement, mais elle a l'air plus mature que d'habitude.
« L'ecole, ca va, c'est marrant ? »
« … Heu, ah… ouais »
La question qui suit est encore plus etrange.
Je reponds tout en fixant Atchan, qui n'a pas son air habituel.
C'est bien le visage d'Atchan, celui que je connais depuis le collège… c'etait cense etre ca, en tout cas…
« … Hein !? »
Je poussai un cri de surprise involontaire.
L'espace d'un instant, le visage d'Atchan m'est apparu comme celui d'une belle fille aux cheveux blancs et aux yeux rouges.
Tellement c'etait brutal… je me dis que mes yeux ont dû deconner, je me les frotte vigoureusement, et regarde a nouveau le visage de mon amie.
La, c'est le visage habituel, familier.
Qu'est-ce que c'etait… ?
Une illusion ?
Tandis que je reste hébetee a fixer mon amie, Atchan m'adresse un sourire tres mature.
« Moi, je m'amuse beaucoup. De t'avoir revue, de pouvoir passer encore du temps comme ca. Mais… ton monde n'est plus ici, n'est-ce pas ? »
« … ? »
Mon monde n'est plus ici ? De quoi parle Atchan ?
« Ton monde est ailleurs, maintenant. Et la-bas, plein de gens t'attendent. »
« … Atchan… c'est quoi ce truc ? »
Devant ma confusion, Atchan sourit doucement.
« Ecoute. Tout le monde t'appelle. »
« … Hein ? »
Sur ces mots d'Atchan, soudain, des voix commencerent a se faire entendre.
« Catarina, reveille-toi ! Une vie sans toi est inconcevable ! »
« Reveille-toi ! Grande sœur ! Tu as promis qu'on serait toujours ensemble ! »
« Catarina-sama ! Reveillez-vous ! Sans vous, je ne peux pas faire d'efforts ! »
« Reveille-toi ! Jusqu'à quand tu comptes dormir comme ca ! Cette abruti de fille noble ! »
« … Catarina, ouvre les yeux. »
« … Je vous en prie. Catarina-sama, ouvrez les yeux. »
C'etait des voix terriblement nostalgiques…
Des voix familieres, toujours la depuis toujours.
La brume qui m'empechait de me souvenir, ce fort malaise.
La brume qui planait depuis toujours se dissipe.
Des voix nostalgiques… mon frere adoptif et mes amis… mes gens precieux…
Pourquoi avais-je oublie des gens aussi importants ?
La brume disparut completement, les souvenirs revinrent avec une netete parfaite.
Je m'aperçus que je me souvenais de tout.
Atchan avait raison.
Un peu bruyante mais gentille famille, une amie otaku, mon otome game prefere, ce monde est terriblement confortable.
Mais… ce n'est plus mon monde.
J'ai un nouveau monde.
Une nouvelle famille, de nouveaux amis… dans ce nouveau monde aussi, plein de choses precieuses sont nees.
Et tout le monde m'attend.
« Il faut que je rentre dans mon monde actuel. Dans le monde ou mes gens precieux m'attendent. »
Je le pensai tres fort. Alors, un etrange bruit, comme quelque chose qui pete, resonna dans la classe.
Surprise, je regarde autour de moi : les camarades qui devaient etre la avaient disparu on ne sait quand.
La classe, juste Atchan et moi. Le sol commence a s'effriter, a s'effondrer par morceaux.
Et la-bas, en dessous, une lumiere vive est visible.
Ah, si je tombe la comme ca, je pourrai retourner dans mon monde d'origine, je le compris.
« Ah, c'est vrai !? Atchan ! Si je retourne dans mon monde, je dois aller sauver Maria ! Atchan, tu dois savoir ou est Maria, non ? Dis-le-moi ! »
Atchan qui a tout cleare du jeu doit surement savoir.
« Je sais. Maria est dans l'academie. Il y a une piece cachee dans l'academie. L'endroit c'est — »
Et Atchan m'indiqua l'endroit tres soigneusement.
Le sol s'effondre de plus en plus, nous aspirant dans la lumiere.
Pas le temps… si j'avais pu me souvenir plus tot, j'aurais pu demander plein d'autres choses.
« Ah, et aussi. Le president du conseil des eleves, pourquoi… »
Pourquoi pleurait-il avec une telle douleur, allais-je demander, quand.
Enfin, le sol sous mes pieds commence a s'effondrer a son tour.
Avec le sol qui s'effrite, je suis moi aussi aspiree dans la lumiere.
Vers moi qui tombe, Atchan adresse un regard d'une grande douceur.
« Toi, tu vas y arriver. Comme tu nous as sauves, sauve le president aussi. Son vrai nom c'est — »
« He !? Sauver, c'est quoi ? Vrai nom, c'est quoi ? »
Des mots incomprehensibles, je demande dans la confusion, mais mon corps est deja presque entierement tombe dans la lumiere.
Le visage d'Atchan aussi est a peine visible. C'est surement la fin, la derniere separation avec Atchan.
Mon amie d'enfance, toujours la depuis le collège. C'est grace a Atchan que j'ai pu devenir lyceenne sans encombre.
Elle m'a aidee une quantite incroyable.
Et pourtant… d'un coup, a cause d'un accident — je n'ai meme pas pu dire au revoir, ni merci.
C'est la derniere chance.
« A, Atchan ! Ca m'a fait super plaisir de te revoir ! Au revoir, merci vraiment pour tout ! »
Vers l'Atchan qui s'efface, je hurlai de toutes mes forces, mais est-ce que ca l'a atteinte ?
« Moi aussi, j'etais tres heureuse. La prochaine fois, je serai tout le temps a tes cotes en tant que Sofia. Au revoir, merci, ma precieuse amie. »
Les derniers mots d'Atchan ne m'ont pas reachie.
J'ouvre les yeux, et devant moi se trouve le visage de Sofia, en larmes, en pieces.
Et derriere elle, Geordo, Keith, Mary, Alan, Nicol.
Mes gens precieux. Ah, je suis revenue dans mon monde.
Sofia se jette sur moi en sanglotant encore plus fort.
Mary, d'habitude si calme, pleure a grosses larmes en m'embrassant.
Les autres me regardent avec des visages soulagés.
Je compris a quel point je les avais inquiets.
Mon monde est ici.
La ou sont mes gens precieux, c'est la mon monde.
C'est pour ca que ce monde, mes gens precieux — je veux les proteger.
Une fin aussi atroce, je ne la laisserai jamais arriver !