La nuit où le groupe de Weiss quitta le village, Roy appela Ren dans le jardin du manoir.
« Grave cela dans ta mémoire, Ren. »
Les monstres puissants ont tendance à viser les endroits où se trouve de la nourriture. Qu'il s'agisse de monstres plus faibles qu'eux ou d'animaux, y compris le bétail, peu importe.
Roy, de retour de la forêt depuis peu, inculqua cela à Ren.
Il ajouta pour finir que la différence entre un monstre et un animal réside dans la présence ou non d'une pierre magique dans leur corps.
Devant Ren, qui écoutait cette explication, les dépouilles de Little Boar que Roy avait ramenées étaient alignées en vrac.
'(Y a-t-il beaucoup de Little Boar dans ce coin ?)'
« C'est pourquoi, à partir d'aujourd'hui, je vais en chasser davantage. »
« Pour réduire la nourriture, n'est-ce pas ? »
« Exactement. J'ai donc décidé de réduire le nombre de créatures qui servent de proie pour qu'elles n'approchent pas ne serait-ce qu'un peu de ce secteur. »
Roy dit qu'il continuerait ainsi pour l'instant, jusqu'à l'arrivée des renforts dans vingt jours.
« Cependant, quel monstre encombrant a fait son apparition... »
Roy fouilla dans sa poche, déplia le parchemin reçu de Weiss et l'examina.
Curieux de savoir quel monstre y était inscrit, Ren se mit sur la pointe des pieds pour jeter un coup d'œil, mais Roy lui plaqua la tête pour l'en empêcher.
« Tu n'as pas besoin de voir ça. »
« Eeh... Ce n'est pas grave, si ? »
« Non. Mieux vaut pas que tu t'y intérêts mal à propos. »
Ren, touché en plein dans le mille, grogna : « Uguh... »
Cela dit, ce n'était pas comme s'ils partaient en mission secrète d'extermination, et Ren aurait bien voulu qu'on lui permette au moins de regarder le parchemin.
« Cela dit, qu'est-ce que t'en penses ! Le butin d'aujourd'hui est impressionnant, non ! »
Roy désigna les dépouilles des monstres et le dit avec une mine réjouie.
C'était effectivement une quantité impressionnante. Environ le double d'habitude.
Mais plus encore que le fait que Roy ait tout chassé seul, ce qui choqua Ren, ce fut qu'il ait porté les monstres jusqu'ici tout seul.
***
À partir de ce jour, la vie de Roy devint incomparablement plus trépidante qu'à l'accoutumée.
Il se levait plus tôt que d'habitude et rentrait plus tard. De tels jours passèrent, un jour, puis une semaine, et la fatigue commença à marquer son visage.
« ... Dis, tu ferais mieux de te reposer ne serait-ce qu'une journée, non ? »
Au dîner du soir, Mireille fit cette proposition, mais Roy ne l'accepta pas.
Roy dit en riant qu'il n'avait plus qu'à patienter treize jours.
'(Si c'était pour en arriver là, j'aurais dû lui faire faire de l'entraînement au combat contre les monstres dans la forêt.)'
Regretter ne servait à rien, mais Ren ne put s'empêcher de le penser.
Et puis, le dixième jour après le retour de Weiss.
Ce jour aussi, le rideau de la nuit commença à tomber comme toujours.
Le ciel couleur rouille commençait à être rongé par l'obscurité ; dans quelques dizaines de minutes, ce serait la nuit complète.
« Maman. »
Trouvant suspect que son père ne soit pas encore rentré, Ren se rendit à la cuisine et appela Mireille.
« Papa n'est pas encore rentré. N'est-ce pas trop tard, même pour lui ? »
« C'est vrai... Il se donne peut-être plus de mal qu'à l'habitude aujourd'hui... »
Mireille dit cela une première fois, mais elle devint vite inquiète à son tour.
« Mais c'est inquiétant. Je vais aller jeter un coup d'œil. »
« Dans ce cas, j'irai. »
« Non. Il est déjà tard dans la nuit, c'est dangereux. »
« Mais je sais mieux me battre que toi, Maman. »
« Ça ne change rien. Quel parent enverrait son enfant seul ? »
Face à Mireille qui parlait d'un ton qui n'admettait pas de réplique, contrairement à son habitude, Ren ne put se résoudre à acquiescer. Le danger était le même pour Mireille. Surtout la nuit.
« — Alors, allons-y ensemble. »
C'était un compromis qui lui venait à l'esprit sur le coup.
« Si tu y vas seule, je te suivrai même en me cachant. Alors autant y aller ensemble, non ? C'est plus sûr. »
« Haa... Ce Ren... Pourquoi a-t-il toujours ces idées tordues ? »
Mireille n'avait pas l'éloquence nécessaire pour gronder Ren.
Elle songea bien à le laisser de force, mais, comme l'avait dit Ren, le laisser la suivre en cachette était plus dangereux, et elle finit par acquiescer à ce qu'il l'accompagne.
« C'est bon. Mais seulement jusqu'à l'entrée de la forêt. »
Elle dit cela et ordonna à Ren de s'équiper de son matériel d'entraînement. On lui dit aussi d'emporter le couteau de cuisine par précaution, et Ren, docile, se prépara rapidement.
De même, Mireille s'enveloppa d'une armure qu'elle ne portait pas d'habitude.
Mais ce n'était pas à sa taille ; ça ne lui allait pas. C'était probablement celle de Roy.
'(Sortir la nuit... C'est la première fois depuis que je suis devenu Ren.)'
En sortant par le sol en terre de la cuisine, un vent frais caressa sa joue. Comme le climat est frais par ici, c'est agréable même au début de l'été.
« Ren, donne-moi la main. »
Tous deux se prirent la main et se mirent à marcher.
Les parfums d'herbe, de fleurs et de terre portés par le vent chatouillèrent leurs narines.
Le chant des insectes était tout aussi grandiose. Cette immense chorale qui s'élevait de partout fit penser à Ren qu'il aurait préféré l'entendre en temps de paix.
'(Tout le monde est déjà rentré chez soi, j'imagine.)'
Pas un villageur ne travaillait aux champs à l'aube.
Comme ils marchaient déjà sur un chemin de champs plongé dans le noir total, le silence était tel qu'il en devenait angoissant.
« Fais attention à ne pas tomber. »
Mireille dit cela en agitant sa torche.
Pour l'instant, la seule vraie lumière, c'était cette torche. La lumière des étoiles qui remplissaient le ciel et celle des maisons n'atteignaient que faiblement le sol, pas assez pour éclairer leurs pieds.
On ne voyait qu'à quelques mètres, et un moment d'inattention suffisait à se faire emporter.
« Ah... »
« ... Maman. Tu me le dis, mais toi tu vas tomber, c'est pas croyable. »
« A, ahaha... Désolée. »
Mireille, qui avait failli tomber, remarqua que Ren lui serrait fortement la main, et songea : « Depuis quand a-t-il grandi comme ça ? »
À côté d'elle, Ren laissa échapper une exclamation en apercevant la scène qui se rapprochait.
« ... C'est... »
Après une trentaine de minutes de marche depuis le manoir, un chemin bordé de torches de chaque côté apparut.
« C'est l'entrée de la forêt. Cette rivière là-bas sépare le village de la forêt. »
Le chemin encadré de torches était un pont en bois.
Ce n'était pas un pont qui laissait deviner le savoir-faire d'un artisan, mais son aspect, fait de gros troncs assemblés, laissait deviner sa solidité.
Sa longueur laissait deviner que la rivière n'était pas très large.
'(Le courant a l'air rapide.)'
Entendant un bruit d'eau trop fort pour un simple murmure, Ren en déduisit cela.
« Mais où est-il passé, celui-là... Ah ? C'est peut-être... !! »
À côté de Ren qui observait le pont et la rivière, Mireille remarqua quelque chose au bout du pont.
Ren porta son regard dans la même direction et vit, contre un arbre au-delà du pont, quelque chose qui ressemblait à un humain, assis en s'appuyant contre le tronc.
Tous deux comprirent immédiatement que c'était Roy.
« Qu'est-ce qu'il fait à se reposer dans un endroit pareil, celui-là. »
Mireille se mit alors à traverser le pont en courant. Elle a dû se dire que puisque Roy était là, c'était sans danger.
'(… Bizarre.)'
Ren se mit aussi à marcher, mais un malaise rongeait son esprit sans le quitter. Ce qui le intriguait, c'était que Roy ait à peine réagi alors qu'ils arrivaient.
Sa seule réaction fut de remuer légèrement la tête pour tourner le cou de leur côté.
Sans lever la tête pour les regarder, il respirait bruyamment et irrégulièrement, les épaules soulevées.
« Toi ! On s'est fait du souci... po... ur... »
Mireille en resta sans voix.
Effectivement, il s'était passé quelque chose.
Ren traversa le pont en hâte et courut droit vers Roy.
« — To... Papa !! »
Il pensa : « Pas possible. »
Ce Roy qui était parti chasser ce matin comme d'habitude, plein d'énergie, gisait maintenant le corps couvert de sang, le sol trempé de sang frais couleur cuivre.
« Mire... ... Yu... ... Ren... »
« Ne parle pas ! On t'emmène au manoir tout de suite, alors ne bouge pas ! »
« In... u... tile... »
Un bras tremblant s'étendit.
Ce bras couvert de sang qui commençait à sécher saisit l'épaule de Ren.
« ... Fu... is... »
« Papa !? »
« Mon... sang... l'odeur... les monstres... »
Roy dit cela avec difficulté, puis ne bougea plus du tout. Mais quand Ren posa la main sur sa poitrine, il sentit encore les battements de son cœur.
'Ça va. Il n'est pas mort.'
'Une fois cela établi, il fallait quitter les lieux le plus vite possible, ne serait-ce que d'une seconde.'
« Maman ! Dépêche-toi, Papa ! »
« E, euh ! »
Elle dit cela et tenta de faire demi-tour sur le pont, mais un phénomène étrange se produisit.
Des souffles excités se mirent à se faire entendre entre les arbres alentour.
Entendant cela, Ren se rappela les mots de Roy.
'(L'odeur du sang attire les monstres... !!)'
Ils étaient venus.
Attirés par l'odeur du sang de Roy blessé, ils étaient venus pour le dévorer.
*Buruu !*
*Ha, haa... !*
*Buruwa !*
Ce qui apparut étaient trois Little Boar.
Leur pelage, qui recouvrait des corps de la taille de gros chiens, était sali de boue. Il était épais et solide comme une armure. Les défenses qui dépassaient de leur gueule étaient acérées ; on comprenait qu'une morsure ne laisserait pas indemne.
*Aaaaah !*
En un instant qui ne laissa à Ren ni le temps de choisir entre combattre ou fuir.
Un Little Boar chargea vers Ren.
« Tch... ! Maman ! Emmène Papa et recule ! »
« Ren !? »
« Pas de discussion, vite ! »
Il n'y avait plus qu'à se battre.
Vu l'état de Roy, pas une seconde d'hésitation n'était permise.