Après avoir bouclé son premier voyage éclair — quatre ans, une simple mise en bouche — vers un autre monde, le véritable corps d'Yvette entrouvrit lentement les yeux dans le Pays de la Fin. Devant l'intérieur du camping-car, toujours aussi familier, elle ne put s'empêcher d'éprouver une pointe de nostalgie.
Depuis sa transmigration, elle avait vécu environ sept cents ans, pourtant les ceintures d'aurores qu'elle avait personnellement observées se comptaient sur les doigts d'une main : cinq. Les qualifier de « une par siècle » relevait de l'optimisme.
Heureusement, Moga, comme ses deux aînés, appartenait à une race longévive. Aucun souci d'espérance de vie, et les chances de se revoir restaient élevées — pourvu qu'aucun imprévu ne survienne.
Avec cette pensée en tête, Yvette réveilla l'IA du camping-car, et la tournée de récolte sur le Continent de Jade repartit de plus belle.
Comme elle était plus minutieuse que la fois précédente, cette traversée du Continent de Jade lui prit près de vingt ans, mais le mana aberrant récolté était bien supérieur — dépassant les 300 000 unités. En ajoutant ce qu'elle avait moissonné sur le continent de la Marée Noire, son total de mana aberrant avait déjà franchi la barre des 900 000.
Parallèlement, pendant ces vingt ans, elle ne cessa d'analyser les reliques de la Civilisation Originelle, et dans cet océan de fichiers et d'images
elle mit au jour bien des secrets jusqu'alors ignorés.
Par exemple, la véritable raison qui mit fin à la « Guerre Silencieuse » entre l'Alliance Corporatiste et Global International s'avéra être la possession, par les huit méga-corporations, d'une authentique arme de fin du monde.
Elles avaient mis au point une technologie contrecarrant « l'effet de siphonage runique » et l'avaient transformée en une super-bombe baptisée « Fin-du-Monde ». Si on la faisait descendre jusqu'à la zone du noyau stellaire, cinq mille kilomètres sous la surface, elle pouvait rompre « l'Espace Originel » formé de mana d'ultra-haute densité — privant ainsi la planète entière de sa gravité. Le résultat n'avait pas besoin d'être explicité : la seule gravité stellaire déchirerait l'Étoile Originelle.
Il convient de noter que, peu après les débuts du moteur anti-gravité, l'autre grande promesse du Groupe de la Faille — la technologie des « portes spatiales » — aboutit également. On construisait une porte colossale à chacun de deux points, on alignait leurs coordonnées spatiales via des opérations méticuleuses et une instrumentation complexe, et l'on pouvait franchir l'espace lui-même, révolutionnant les voyages de longue distance.
Mais le coût était massif, et les péages seuls offraient une monétisation faible. La technologie était immature, qui plus est, rongée par d'incessants problèmes mineurs. Ainsi, dans les archives historiques de la Base de la Graine de Feu, elle ne quitta jamais le stade de laboratoire — pas jusqu'au bout.
Pourtant, Yvette la trouvait fascinante, surtout la magie spatiale potentielle qui la sous-tendait.
Malheureusement, le Conseil de Continuité ne parvint jamais à mettre la main sur la techno-magie spatiale du Groupe de la Faille. Elle fouilla cette vaste archive longuement sans succès, n'apprenant que lorsque le déploiement commercial fut envisagé pour l'avenir, le nom provisoire de l'appareil géant de porte spatiale semblait être « Pont Arc-en-ciel ».
Arc-en-ciel — arc-en-ciel. Yvette pensa immédiatement aux aurores et sentit que les deux avaient beaucoup en commun.
Bien sûr, le Pont Arc-en-ciel était un dispositif de pointe à investissement élevé qui exigeait de construire un « pont » aux deux extrémités pour l'utiliser — bien différent des aurores, phénomène naturel rare qui se renouvelle librement à travers le globe.
Toutefois, « arc-en-ciel » comme nom suggère une explosion de couleurs, ce qui correspond bien aux teintes magnifiques des ceintures d'aurores. Était-ce parce que
toutes deux étaient enracinées dans la magie spatiale ?
La naissance des ceintures d'aurores pourrait-elle être en réalité une forme de pollution élémentaire dans le domaine de la magie spatiale ?
De cette façon, la découverte du Pont Arc-en-ciel guida Yvette vers une explication plausible des ceintures d'aurores et de l'Abîme des Vestiges.
Comme on le sait, l'usage excessif d'une magie mono-élémentaire altère la distribution des runes dans l'espace jusqu'à provoquer une pollution élémentaire. À petite échelle, elle cause un « rayonnement thermique » dans les lignes et équipements magitech, nécessitant des dissipateurs ; à grande échelle,
elle peut déclencher occasionnellement des tempêtes élémentaires — blizzards polaires ou super-ouragans dans les plaines.
Si le Pont Arc-en-ciel avait été véritablement déployé par la suite et était devenu la norme de déplacement de la Civilisation Originelle, remplaçant les aéronefs, alors son utilisation à haute fréquence aurait inévitablement remodelé la structure spatiale et produit une forme alternative de pollution élémentaire.
Dans ce cas, les aurores ne seraient-elles pas parfaitement naturelles ?
La seule énigme pour Yvette était que, selon sa compréhension antérieure, sur le Continent Lumineux l'histoire des aurores et de l'Abîme des Vestiges était bien plus ancienne.
S'il s'agissait de pollution élémentaire, l'autre monde avait dû subir une contamination d'une telle ampleur il y a plusieurs millénaires — cause inconnue.
Si l'occasion se présentait à l'avenir, elle comptait examiner l'histoire des Démons du Flétrissement sur le Continent Lumineux pour voir quand ces aberrations étaient apparues pour la première fois — était-ce dans les derniers mille ans ? Si la chronologie concordait, toute la chaîne de cause à effet aurait du sens.
Après avoir achevé la récolte sur le Continent de Jade, avec encore du chemin avant sa prochaine évolution, Yvette hésita sur sa destination suivante.
Le continent du Miroir d'Argent était le berceau du Royaume Mécanique ; par prudence vis-à-vis du Dieu Mécanique, elle l'écarta. Naturellement, son regard se porta vers la mer.
Grâce aux échanges avec des aberrations de haut niveau, elle avait appris que si les trois continents n'avaient pas de monarques, les quatre Monarques Océaniques, eux, étaient nés depuis longtemps.
Après mûre réflexion, elle décida de faire un circuit des mers peu profondes au large des continents de la Marée Noire et de Jade — la zone du plateau continental. La profondeur moyenne y est de moins de deux cents mètres, et son étendue considérable ; le plateau de Jade couvre à lui seul près d'un quart d'un océan.
Ainsi, même si elle entrait en conflit avec un monarque aberrant des mers, elle pourrait encore battre en retraite à temps.
Oui — jusqu'ici, Yvette n'était toujours pas sûre de pouvoir affronter un monarque aberrant.
Sur ce tronçon, son mana total avait dépassé 12 000, son mana aberrant atteint 900 000, et elle avait acquis de nombreuses capacités utilitaires. Mais en stats brutes, l'attaque et la défense n'avaient pas bondi ; c'était son endurance qui avait explosé — elle excellait dans les guerres d'usure.
Elle ignorait quelle puissance cachée un monarque aberrant pouvait détenir, seulement qu'elle serait bien des fois supérieure à celle d'un commandant de sixième ordre. Ajoutez à cela qu'ils peuvent mobiliser les légions aberrantes d'un océan entier pour l'assiéger, et même si elle reconstituait son mana aberrant en dévorant au cœur du combat, le bilan net serait une érosion constante.
En bref, elle ne voyait pas l'utilité de risquer un contact avec un monarque aberrant. Un balayage le long du plateau continental pour récolter suffirait ; le reste pouvait attendre après sa prochaine évolution.
Le voyage océanique d'Yvette dura une dizaine d'années et s'acheva sur une déception : elle en retira à peine 50 000 mana aberrant — misérablement peu.
Les deux premières années, elle ne sentit rien d'anormal, ne faisant que constater à quel point les groupes aberrants étaient clairsemés en mer. Les aberrations de bas niveau étaient réparties uniformément partout, contrairement aux cités en ruine sur terre, qui formaient naturellement des points de nidification nets autour des aberrations de haut niveau — parfait pour frapper droit au cœur.
Mais à la cinquième année, après qu'elle eut enfin mis la main sur un seigneur aberrant de cinquième stade, quelque chose clochait.
Ces aberrations de haut niveau savaient d'avance qu'une mystérieuse fille allait « passer en voiture » à la surface de la mer — et lui avaient ordonné de dégager à temps !
Seulement, ce seigneur était un peu bête et prit un mauvais virage, laissant Yvette le croiser et lui extorquer un renseignement clé.
C'était alors évident : la rareté des grands bastions et des ressources aberrants en mer n'était pas le problème. Une aberration de haut niveau avait eu vent d'elle et dirigeait à distance ses subordonnés pour l'éviter, réduisant ses gains à néant — pire que le Continent de Jade, sans parler du continent de la Marée Noire, qui est deux fois plus vaste.
Qui donnait les ordres ?
La réponse semblait claire. Tout comme elle ne voulait pas provoquer les monarques aberrants, les Monarques Océaniques la surveillaient de près : où qu'elle aille, les subordonnés locaux recevaient l'ordre de se retirer à l'avance, si bien qu'elle ne trouvait de grosses moissons nulle part.
Refusant de s'avouer vaincue, Yvette, se sentant ciblée par les Monarques Océaniques, s'attarda encore cinq ans dans les eaux peu profondes et tenta même quelques sorts de déguisement pour masquer ses mouvements.
Mais la mer est leur terrain ; chaque poisson peut être un œil. Devant des retours si maigres, elle finit par abandonner la récolte en mer et, faute de mieux, regagna une fois de plus le continent de la Marée Noire.
Ce n'était pas qu'elle veuille vider la Marée Noire — mais elle sentait vraiment sa prochaine évolution proche. Une fois commencée, elle durerait au moins un siècle, bien assez pour que l'écosystème aberrant de la Marée Noire se rétablisse.
En résumé : un dernier tour sur la Marée Noire.
Le temps vola ; vingt ans de plus passèrent, et la tournée de récolte d'Yvette prit enfin fin.
Pendant ces deux décennies, elle désamorça à elle seule les modes de guerre entre les puissances aberrantes sur l'ensemble du continent de la Marée Noire.
Dans l'ancienne écologie aberrante, quand les trente-et-quelques forces de niveau commandant de la Marée Noire s'affrontaient, cela signifiait des bains de sang à millions d'hommes, des fleuves de sang teignant des zones de guerre entières d'un pourpre profond.
Désormais, c'était différent. Plus personne ne pouvait aligner d'armées. Quand des conflits éclataient, les aberrations de haut niveau s'affrontaient en duel, retenant leurs coups — un peu comme les joutes entre généraux devant les lignes à l'époque des Trois Royaumes. Ni sanglant, ni brutal — d'une civilité remarquable.
Abella était aux anges. Elle avait sacrifié la moitié de ses troupes et le vivait mal — rongeant son frein en secret et imaginant des scènes pour évacuer sa frustration, tout en faisant semblant de n'en avoir cure, comme si servir son maître était le plus grand honneur.
Mais quand elle réalisa que le maître avait anéanti quatre-vingt à quatre-vingt-dix pour cent des autres puissances, elle comprit soudain qu'elle était devenue la plus grande force de la Marée Noire. Elle se hâta de s'emparer de villes et de s'étendre, déclarant la guerre à toutes les puissances voisines de niveau commandant simultanément.
Yvette la trouva trop gourmande, ce qui ne manquerait pas de pousser les autres à s'allier contre elle. Mais considérant qu'Abella avait probablement son propre calcul stratégique, Yvette le lui fit remarquer une fois et n'insista pas. En bref — bonne chance.
Ainsi, après environ soixante-dix ans, la tournée de récolte s'acheva définitivement. Yvette retrouva une fois de plus l'Île Ish pour préparer un long sommeil.
Ne voulant pas perdre de temps, elle créa davantage de Crânes A1, étendit les champs d'herbes et construisit de petites usines pour récupérer et raffiner les métaux — de façon à pouvoir sécuriser rapidement des matériaux de qualité pour ses futures constructions magitech.
Après un an à tout mettre en ordre, elle se rendit au centre du manoir, prit sa place habituelle, et se transforma en un cocon gris, s'y enfonçant.
Elle avait le pressentiment que ce long sommeil durerait un peu plus que les deux précédents.