Ling Mohan ignora complètement la personne qui marchait derrière lui et ne fit qu'allonger le pas pour poursuivre sa route. Il pensait en lui-même que cette petite mendiante était sans doute une jeune maîtresse de riche famille partie s'amuser en secret. Depuis le moment où elle s'était accrochée à sa jambe, il n'avait senti chez elle aucune trace de modestie humiliée, mais bien des yeux vifs, intelligents et perçants, tout l'inverse du regard qu'on aurait attendu d'un mendiant. Dès qu'il avait appris qu'elle comptait se rendre dans les Bois des Neuf Pièges, il n'en avait été que plus convaincu : ce jeune homme n'y allait que par pure fantaisie.
Si le jeune homme n'avait vraiment aucune crainte de la mort et suivait aveuglément jusqu'aux Bois des Neuf Pièges, il ne serait pas de ceux à courir à son secours en cas d'incident.
Voyant que l'homme qui marchait devant elle l'ignorait sciemment, Feng Jiu se tut et adopta un rythme de course court pour rester à quelques encablures derrière lui. Pourtant, si l'on observait attentivement, ses foulées présentaient une légère anomalie : sa vitesse n'était déjà guère inférieure à celle de Ling Mohan en tête.
Ils avançaient l'un après l'autre. Ling Mohan, en première ligne, ne s'arrêta jamais pour prendre haleine, et Feng Jiu, derrière lui, ne manqua pas de faire de même. Le temps pressait : elle devait gagner les Bois des Neuf Pièges pour trouver les herbes indispensables afin de purger le poison qui la rongait, sinon sa vie s'achèverait bel et bien là, pour rien.
Mais ce corps avait pourtant appartenu jadis à une jeune demoiselle issue d'une grande maison. Après avoir couru jour et nuit sans boire ni manger, il atteignait désormais ses limites. Ses jambes douloureuses et lourdes ralentissaient progressivement son allure, tandis que la silhouette de Ling Mohan, en avant, disparaissait peu à peu à l'horizon.
Néanmoins, elle finit par atteindre les lisières des Bois des Neuf Pièges à l'aube du lendemain, sans apercevoir la moindre trace de l'homme nulle part.
« Whouh ! Je suis à plat ! » Elle s'affala brutalement sur le sol, haletant à pleins poumons. La sueur coulait en longs filets, elle mourait de faim. Un léger vertige lui tournait la tête et une forte nausée lui serrait l'estomac.
Depuis la veille, le seul aliment en sa possession avait été une pomme récupérée à la hâte sur un étal de fruits, déjà entièrement digérée dont on ne retrouvait plus la moindre goutte de suc. Son estomac vide réclamait cruellement à être comblé et, dans cet instant précis, tout ce dont elle rêvait désespérément, c'était une cuisse de poulet juteuse à dévorer. Elle posa un instant ses genoux au sol pour souffler, essuya la sueur qui coulait sur son visage, se remit sur pied et fixa les Bois des Neuf Pièges qui s'étendaient devant elle. Un sourire d'anticipation illuminait ses traits. « Hé hé… Je devrais bien réussir à me glaner du gibier dans les Bois des Neuf Pièges… » Rien qu'à y penser, elle avala une rasade de salive, et marcha aussitôt vers l'intérieur de la forêt.
La canopée était dense et la végétation y fourmillait. Les rayons solaires, venus du-dessus, ne traversaient qu'à demi. L'air humide portait l'odeur de la terre fraîche et le parfum de l'herbe envahissait doucement ses narines, porté par une brise légère.
Feng Jiu tenait une brindille détachée d'un arbre et la faisait aller de gauche à droite devant elle en marchant. Cette technique lui permettait d'une part de débarrasser le sol de certaines herbes folles et, d'autre part, de faire fuir les éventuels serpents venimeux cachés dans les buissons.
Sa progression restait lente, ses yeux balayant attentivement chaque recoin pour repérer les plantes médicinales dissimulées sous les feuillages.
Elle avait analysé ce poison qui la minait et savait qu'il pourrait bien défier nombre de médecins, mais pour une spécialiste expérimentée des remèdes et des toxiques telle qu'elle, la tâche paraissait relativement simple. Bien sûr, tout dépendait d'une condition sine qua non : dénicher préalablement les herbes requises. Autrement, même proclamée Divinité de la Médecine, elle n'aurait pu purger son corps de ce venin avec seulement du vide.
Peut-être cela tenait-il au fait qu'elle fouillait encore la périphérie. Si elle parvenait à identifier quelques plantes, elles se réduisaient toutes à des variétés courantes. Quant à la nourriture sauvage dont elle salivait, l'espoir semblait quasi nul. Malgré plus d'une heure de marche, aucun signe tangible d'un animal comestible et vivant ne s'était offert à ses regards ; à peine quelques lézards reposaient-ils au creux des branches.
Une faim dévorante la vidait de ses forces. Apercevant parmi les ronces de l'Oseille des bois rampante, comestible, elle en rassembla une belle botte et commença à les mâcher en marchant. La tige affichait un goût âpre, mais les fleurs dévoilaient un arôme subtil. Ce n'était certes pas une grande trouvaille, mais ça consolait néanmoins son estomac vide.
« Hein ? On tombe réellement sur des Baies des racines d'arbre, ici ? » Ravie de sa trouvaille, elle s'avança précipitament. Cette plante, croissant au pied du tronc, comptait précisément parmi celles qu'elle recherchait activement pour confectionner son antidote.