À en juger par son dos large, l’homme qui se tenait devant elle incarnait à lui seul ce que pouvait être un véritable masculin. Pourtant, lorsque ses yeux croisèrent son visage, elle eut simplement envie de se gifler le front pour soupirer d’un air exaspéré : « Allez, sérieusement ! On dirait bien évident qu’un oncle avancé, déjà dans la trentaine ! »
Ses traits marqués, robustes et carrés étaient à moitié englobés par une barbe, au point qu’on ne devinait pas vraiment la forme de son visage ni la fixité de son regard. Quoique ses yeux pussent paraître d’une profondeur mystérieuse, peu importait l’angle sous lequel on l’examinait : il dégageait immanquablement une allure d’oncle dans la trentaine, bien loin du profil du beau-frère auquel la jeune fille pouvait aspirer.
Cependant, face à l’urgence de sa situation, elle n’avait pas le choix et s’accrochait bien trop à la jambe qui venait de la recevoir pour envisager de s’en détacher. Elle poursuivit donc ses pleurs : « Beau-frère ! Nan nanan… Je t’ai enfin retrouvé… Ah, mon beau-frère… »
Les sourcils relevés de Ling Mo Han se froncèrent tandis qu’il contemplait ce mendiant accroché à sa jambe tel un koala. Accoutumé à ne subir aucun contact, tout son corps était complètement figé. Il essaya de secouer le mendiant pour le dégager et lança d’une voix sourde : « Tu te méprends ! Lâche-moi ! » Or, le petit miséreux s’était accroché avec une telle force qu’il était impossible de s’en débarrasser.
« Snif… Beau-frère, je ne me suis pas trompée. Ma sœur m’a parlé de ta superbe barbe. Je t’ai connu depuis mon plus jeune âge et je sais parfaitement te reconnaître. Nan nanan… Beau-frère, ne me rejette pas, il n’y a plus âme qui vive à la maison et ma belle-mère veut me vendre ! Pleurnichements… Beau-frère… »
« Je ne suis pas ton beau-frère ! Tu te méprends complètement ! »
Le visage de Ling Mo Han se glaça et l’aura glaciale qui émanait de lui commençait à s’amplifier dangereusement. Pourtant, le petit mendiant qui s’accrochait à sa jambe ne relâchait pas sa prise d’un pouce. Après avoir tenté plusieurs autres mouvements de va-et-vient pour le dégager, il y renonça toujours. Quand il tendit la main pour décrocher le petit miséreux, celui-ci poussa soudain un cri aigu et se cramponna avec une vigueur accrue, son visage heurtant même un point sensible situé entre ses cuisses. Tout son corps se contracta instantanément, son visage s’assombrit aussitôt.
« Jamais de la vie ! À moins que tu acceptes de m’emmener avec toi. »
Agrippée sans la moindre pudeur à la jambe de l’homme, et ignorant totalement que son crâne frottait contre une zone particulièrement sensible, elle laissait monter en elle une satisfaction muette. Si l’oncle affichait effectivement une certaine froideur dans le geste, il se révélait par chance uniquement verbalement sévère, semblant plutôt réticent à employer ses techniques contre un simple roturier qui ne pratiquait nullement la cultivation.
Maîtrisant tant bien que mal le désir impérieux de mettre fin à cette nuisance, Ling Mo Han inspira profondément avant de trancher : « Lâche prise ! Je te permettrai de m’accompagner ! »
« Snif… Beau-frère, je savais que tu ne m’abandonnerais pas ! » Elle passa un doigt nerveux sur ses yeux parfaitement secs, qui n’avaient jamais été humides, puis se hissa vivement sur pied. Apercevant que l’homme tournait déjà les talons pour s’éloigner, elle s’élança sans délai pour le suivre.
Devant l’écart grandissant qui les séparait, les prunelles de Feng Jiu étincelèrent et un sourire aux lèvres naquit discrètement. De là venait donc sa facilité à accepter qu’elle le suive. En réalité, son plan était-il simplement de la semer en cours de route ?
Heureusement pour elle, il s’était lourdement trompé. Il était absolument impossible qu’elle ne puisse pas conserver le même pas ! Pourvu qu’elle atteigne les portes de la Cité de Da Lang, elle devait demeurer à ses côtés. Cet homme possédait une origine trop prestigieuse pour être ordinaire ; en suivant ses traces, les sentinelles n’oseraient sûrement pas interférer.
« Beau-frère ! Attends-moi, je ne peux pas suivre ! Beau-frère… » Elle trotta derrière lui, assez lentement, mais dès qu’elle remarqua qu’il fonçait droit vers les portes citadines, un souffle de joie lui gonfla la poitrine et elle pressa le pas pour le rejoindre.
Le pas de Ling Mo Han vacilla, et il reporta brièvement son regard en arrière. Il aperçut la petite main écorchée du mendiant qui tirait nerveusement sur une manche de sa robe. D’un mouvement sec du poignet, il chassa cette main envahissante et reprit son chemin, allongeant désormais ses enjambées.
« Beau-frère ! Beau-frère, ne te fâche pas contre moi, je promets de ne plus toucher à ta robe dorénavant… Beau-frère ! »
Tandis qu’elle avançait d’un pas léger en lançant ces appels plaintifs, elle remarqua du coin de l’œil que les sentinelles postées aux portes citadines se raidissaient brusquement en reconnaissant l’homme qui précédait la fillette, abaissant aussitôt la tête en signe de déférence. Celles qui s’avançaient jusque-là droit sur elle gelèrent net sur place en l’entendant nommer cet homme « beau-frère », leur mine perplexe étudiant discrètement la paire.