Lors de cette grande cérémonie, le moment le plus marquant fut en réalité l’apparition de la Fée Li Tang, qui servit à annoncer au monde que, dès ce jour, la Montagne Invitant-Lune passait en de nouvelles mains.
Une fois cet acte achevé, le reste ne comptait guère, ou du moins pas aux yeux de Li Tang.
Rentrée dans la haute tour, Li Tang s’apprêtait à prendre la parole, mais l’intercéda : « Puisqu’il nous faut discuter, pourrions-nous changer de lieu, Fée Li Tang ? Pour l’instant, nul ne sait combien d’yeux se posent sur nous, et j’avoue trouver cela assez inconfortable. »
Li Tang demanda avec curiosité : « Le Seigneur Commandant des Prévôts est toujours au centre de tous les regards, et voici que vous rougissez maintenant ? »
Même formulée ainsi, sa remarque n’en empêcha pas moins Li Tang de le conduire vers l’étage inférieur. leva les yeux vers Tante Gan et ajouta en souriant : « Je ferai donc confiance à Tante Gan pour veiller un instant sur mon disciple. »
Tante Gan caressa la tête de He Liang et sourit : « Allez sans crainte, Seigneur Commandant des Prévôts. Peut-être qu’à votre retour, ce petit sera déjà bien plus redoutable que vous. Après tout, notre Montagne Invitant-Lune n’a pas grand-chose, mais elle regorge de cultivatrices. »
En percevant la sous-entendu dans ces mots, fronça les sourcils et plissa le regard. Si He Liang avait réellement l’audace d’aller jusque-là, il lui infligerait une raclée mémorable dès qu’il en aurait vent !
Apprenti déjà à corrompre ses goûts à son âge, il méritait bien une correction !
Les deux quittèrent la haute tour et longèrent lentement un sentier bordant le bâtiment. Bientôt, ils arrivèrent devant un bosquet de bambous verts. Un passage assez large pour permettre à deux personnes d’avancer côte à côte serpentait à travers la végétation.
La femme en robe écarlate et l’homme en habits noirs avançaient de pair ; à les voir, ils faisaient finalement assez bon couple.
s’adressa à elle soudain avec un sourire : « Quel âge avez-vous aujourd’hui, Fée Li Tang ? »
Dans le fascicule illustré, son âge n’avait été qu’estimé : on y indiquait simplement qu’elle approchait la trentaine, sans dépasser la quarantaine.
Li Tang le fixa et lança sur un ton taquin : « À ma connaissance, dit-on dans le peuple qu’on ne questionne pas impunément l’âge d’une jeune fille encore à marier. »
sourit. « L’officier aura donc mal exprimé sa pensée. »
Elle plaisantait. Les cultivateurs se souciaient rarement de telles convenances. Elle réfléchit un instant avant de répondre : « Trois mois me séparent de mes trente-cinq ans pleins. »
soupira d’admiration : « Trente-cinq ans et déjà parvenue dans le Royaume du Néant. Il y a dix ans, vous auriez alors figuré parmi les prodiges les plus brillants de votre génération. »
Ces dernières années, le monde s’était pourtant rempli de talents exceptionnels. Ceux qui brillaient le plus avaient accaparé toute la lumière, reléguant les autres dans une relative banalité.
Li Tang sourit. « Si d’autres le disaient, j’y verrais une pure sincérité. Mais lorsque le Seigneur Commandant des Prévôts le formule, je ne puis m’empêcher de méditer plus profondément. »
Sur le plan du royaume, celui qui se tenait devant elle était supérieur ; quant à l’âge, il était plus jeune.
renvoya la remarque à rire.
« Vous avez effectué votre percée sans en informer le monde entier, quelle prudence. De quoi comprendre que la Montagne Invitant-Lune vous ait choisie pour prendre la tête de la secte. »
À l’heure actuelle, le monde croyait encore que la Fée Li Tang n’était qu’une cultivatrice du Grand Au-Delà et n’avait point franchi cette barrière. Une preuve manifeste qu’elle dissimulait volontairement sa force.
« Parmi les arbres de la forêt, c’est toujours le plus haut qui reçoit le premier les coups du vent. Ce principe, je le comprends fort bien. »
sourit : « Alors, si un individu aussi en vue que cet officier se rend visible à ce point, ne peut-on conclure qu’il ne pense point du tout ? »
Li Tang répondit doucement : « La situation n’est pas pareille. »
Les circonstances différaient, les choix devaient donc suivre. Parmi les affaires du monde, rien ne convenait moins que de juger tout à l’aune d’une seule règle.
hocha la tête.
Li Tang reprit : « En vérité, la Montagne Invitant-Lune conserve quelques Pierres de sang de dragon. Nous les avons acquises au fil des ans auprès de différentes sources, mais le stock demeure modeste. Je vous prie donc d’agréer que le Seigneur Commandant des Prévôts dépêche quelqu’un pour les récupérer. »
dévisagea cette nouvelle titulaire de la montagne et garda le silence un instant.
Li Tang sourit : « Rendre le fruit échangeant est la seule politesse acceptable. On ne peut attendre que Votre Excellence accomplisse tant de démarches sans contrepartie. »
n’entravait aucune formalité et accepta avec un sourire : « Dans ce cas, l’officier les réceptionnera en bonne et due forme. »
Les Pierres de sang de dragon étaient en effet cruciales pour les Grands Liang en cette période. Pour équiper une armée neuve de toutes pièces, elles étaient indispensables, et mieux valait accumuler ce genre de trésors.
Dès la prise du mont Genglou, avait en réalité envoyé des lettres à plusieurs sectes avec lesquelles il entretenait des liens satisfaisants, sondant leur intérêt pour cette marchandise. Les Grands Liang auraient pu régler en pièces d’or céleste ou procéder à des échanges en ressources de cultivation. Payer cher ne serait même pas un obstacle.
Si la puissance de combat de l’armée de la Frontière du Nord gagnait ne serait-ce que peu, cela signifierait autant de vies épargnées et davantage de chances de remporter la victoire.
Par moments, avait l’impression d’endosser le rôle d’un grand intendant : il s’inquiétait de tout, exécutait chaque idée venue à l’esprit, et lorsqu’autrui suggérait des mesures qu’il n’avait pas envisagées mais qui semblaient pertinentes, il les mettait tout de même en œuvre.
Il représentait bien davantage qu’un simple Seigneur Commandant des Prévôts.
Point étonnant si, dans la cour actuelle des Grands Liang, beaucoup murmurent que ce Seigneur Commandant des Prévôts fait figure de véritable deuxième empereur.
De telles rumeurs eussent constitué un péril majeur s’il se fût trouvé au-dessus de lui un souverain au caractère étroit.
Heureusement, sous la dynastie des Grands Liang actuelle, le prince héritier qui lui succède témoigne à la plus haute estime.
Soudain, Li Tang lança : « Et si, un jour venu, un groupe de cultivateurs de la Montagne Invitant-Lune devait gagner la Frontière du Nord, la cour impériale leur réserverait-elle un traitement identique ? »
jeta un coup d’œil à Li Tang, réfléchit, puis demanda : « Lorsque la Fée Li Tang parle d’égalité de traitement, souhaitez-vous dire qu’on ne considérerait pas les cultivatrices de la Montagne Invitant-Lune comme de simples femmes ? »
Li Tang hocha la tête. Elle ne redoutait nullement que la Frontière du Nord ne les traite comme du bois mort. Avec présent, une telle éventualité était exclue.
Son seul souci était que la Frontière du Nord ne surestime ces cultivatrices au point de contourner son intention première.
secoua la tête et répondit calmement : « À mon sens, il n’est nul besoin de s’en passer. Les cultivatrices demeurent des femmes. Tant que les hommes tiennent encore bon, il n’y a aucune raison d’envoyer les femmes à la mort. »
Li Tang esquissa un léger sourire. « Et mademoiselle Xie, dans tout cela ? »
D’un mot, elle touchait droit au vif de , lui coupant net toute réplique.
« De mon avis, puisque nous habitons tous ce monde, homme ou femme, il s’agit d’un foyer commun. Les femmes n’ont aucune obligation de se réfugier derrière les hommes. Que pensez-vous de cela, Seigneur Commandant des Prévôts ? »
Li Tang poursuivit sur un ton souriant : « De plus, cette démarche relève de la volonté propre, non d’une contrainte extérieure. Dès lors, le Seigneur Commandant des Prévôts semble n’avoir aucun motif de s’y opposer. »
resta bouche bée.
Li Tang alla directement à l’essentiel : « En réalité, ce n’est pas seulement parce que nous faisons partie de la race humaine. J’avoue avoir des motifs plus personnels. À terme, si nous aidons la cour impériale, et si celle-ci survit à l’avenir, elle nous conservera inévitablement certaines faveurs. »
n’avait vraiment pas anticipé une telle franchise de la part de la femme qu’il avait sous les yeux, mais cette ouverture lui jouait des tours : elle finissait par le disposer à les juger plus favorablement.
« Puisque la Fée Li Tang fait preuve d’une telle loyauté de cœur, il semblerait que l’officier n’ait d’autre choix que d’accepter. »
réfléchit un instant, et le dossier fut clos.
Li Tang sourit. Tout ceci entrait dans ses calculs, il ne s’en étonna nullement.
Enfin, après une hésitation, la Fée Li Tang aborda sans détour la question finale : « Seigneur Commandant des Prévôts, si la Montagne Invitant-Lune ambitionnait de devenir la première secte itinérante du monde, la cour en jugerait-elle recevable ? »
ne répondit pas aussitôt. Bien qu’il ne connût la Fée Li Tang que depuis peu, il avait d’ores et déjà perçu qu’elle ne relevait nullement du fragile camélia de salon.
Ses desseins dépassaient ceux de nombre de femmes.
C’en n’était pas moins un atout. Porter l’ambition en poitrine rehaussait la prestance d’une femme, loin de la diminuer.
sourit et expliqua : « Feng Liu, en fondant la Secte de la Rosée Matinale dans la préfecture de Ying, poursuit une visée similaire. Pourtant, à mon sens, chacune possède ses propres atouts et ses limites. La Secte de la Rosée Matinale tire sa force du pilier au seuil du Royaume du Néant qui la supervise, tandis que la vôtre repose sur des fondations plus solides. Demain, laquelle trônera en position dominante ou surgira en seconde position, nul ne saurait le prédire. Mais lorsque cet officier incarne la voix de la cour impériale, il ne saurait faire pencher la balance ni vers l’un ni vers l’autre camp. »
Voyant que Li Tang retenait la parole, secoua la tête et ajouta sur un ton calme : « Ce type de privilège ne se décrète pas. »
Face à ces mots, Li Tang refoula ce qu’elle s’apprêtait à formuler. L’échec de cette requête ne la chagrinerait guère. Elle inclina légèrement la tête pour manifester son assentiment.
Malgré quelque regret, les événements de la journée s’étaient globalement déroulés selon son vœu, ce qui faisait de cet échange un rendez-vous satisfaisant pour les deux partis.
Li Tang prit les devants : « Si le Seigneur Commandant des Prévôts n’a nulle urgence pressante, il pourrait demeurer un jour ou deux de plus sur la montagne. La Montagne Invitant-Lune accueille à présent nombre de disciples ; nous aimerions solliciter vos yeux pour les examiner. »
déclina poliment en secouant la tête : « Le nombre d’affaires à traiter est trop élevé. Je dois faire route vers la Capitale Divine sans tarder. Si l’occasion s’en présente un jour, je reviendrai en visite. »
Li Tang n’insista pas pour le retenir, mais, comme prise d’un élan, elle bomba : « Seigneur Commandant des Prévôts, face à cette demoiselle Xie, comment suis-je jugée ? »
Étonné, observa cette nouvelle titulaire de la montagne avant de lâcher une réponse prudente : « Vous disposez chacune de vos propres attraits. »
Li Tang sourit : « Le Seigneur Commandant des Prévôts ménage parfaitement les formes. »
pouffa maladroitement, songeant surtout à la chance qu’il avait de ne pas voir là-bas. Si celle-ci avait été présente, la Fée Li Tang n’aurait peut-être pas obtenu une riposte aussi hermétique.