La route principale n'était pas loin du sentier qu'ils avaient emprunté après avoir cueilli suffisamment de Brumesauge.
Ansel savoura la sensation du vent fouettant ses cheveux tandis que son cheval avançait sur la route bien entretenue mais rocailleuse.
Il poussa sa monture à accélérer pour rejoindre les gardes — bientôt, le rythme et le vent paisible qui caressait son visage apaisèrent son esprit ; il entendit ses pensées glisser du présent vers le moment où ils avaient rencontré les barbares.
Ces hommes faisaient deux fois sa taille. Du point de vue de l'agilité, je les surpasserais aisément. Mais encore, son agilité ne tiendrait pas longtemps face à des hommes de cette carrure et de cette nature. Même de loin, leurs auras étaient dangereuses.
La tension qui avait saisi presque toute la troupe se relâcha enfin. Plus il s'éloignait des barbares, plus il ressentait une douloureuse satisfaction dans ses muscles, due à tous les mouvements qu'il avait effectués la nuit précédente.
Il chassa toutes les pensées qui s'insinuaient dans son esprit, surtout celles concernant le combat. Deliberément, il regarda autour de lui.
Contrairement aux sentiers de montagne traîtres qu'ils venaient de parcourir, cette route était une merveille d'ingéniosité humaine. Large et lisse, elle serpentait à travers le paysage, une artère vitale reliant les régions lointaines du royaume au cœur vibrant de la capitale.
Alors qu'ils se glissaient dans le flux constant de la circulation causé par les autres voitures, le regard d'Ansel virevoltait, absorbant les spectacles et les bruits.
Des voitures de toutes formes et tailles roulaient devant eux — marchands vantant leurs marchandises, nobles voyageant dans des carrosses fastueux, et gens simples se rendant à la capitale pour diverses raisons.
Il pouvait même distinguer de minuscules brins de civilisation assez loin, avec des huttes et des serfs tentant de contrôler leur bétail. Un sourire étira ses lèvres.
Une vie entière auparavant, semblait-il, Ansel avait lui-même été l'un de ces voyageurs, un mercenaire pourchassant sans cesse le prochain frisson, le prochain monstre à abattre. Il avait sillonné la longueur et la largeur de divers royaumes, un vagabond inquiet attiré par l'inconnu. Il avait séjourné dans des villes animées, savouré la camaraderie des tavernes, et joui de la liberté de la route ouverte.
Mais c'était avant qu'il n'arrive à Veralt et ne décide de participer à l'expédition contre les larves.
Le souvenir des créatures monstrueuses et des ravages qu'elles avaient causés lui glaça le sang. Il se remémora tout du combat. La façon dont ils s'étaient battus contre elles, et le seigneur Arzan qui avait été la figure centrale, avait tenu les monstres à distance et s'était assuré que la plupart d'entre eux en réchappent vivants.
La démonstration du seigneur Arzan dans le combat contre les larves était l'une des raisons principales pour lesquelles il était resté avec les gardes après l'extermination.
Certes, ce n'était pas la même liberté exaltante qu'il avait connue en tant que voyageur, mais c'était différent. Quand il était voyageur, il s'était arrêté en quelques endroits de temps à autre, mais ce n'avait jamais été un travail. Il avait eu sa liberté en voyageant simplement, en chassant des monstres et en logeant à l'auberge.
Alors qu'ils dépassaient encore un groupe de huttes au toit de chaume nichées au milieu de champs vallonnés, Ansel sentit une pointe de nostalgie familière. Il regretait le frisson de la chasse, la montée d'adrénaline face à une créature dangereuse. Mais pour l'instant… ce n'était pas mal. Surtout depuis qu'il avait d'autres projets en tête.
Ansel se frotta la nuque.
Après si longtemps, il avait l'impression d'avoir une routine, une camaraderie où il s'intégrait, et il avait même réussi à se faire des amis et à renforcer son entraînement.
Bien qu'il ait rompu la routine pour se rendre à la capitale, cela ressemblait à un changement positif.
Voyager était aussi devenu répétitif et banal pour lui et n'avait plus beaucoup d'attrait. Il avait passé des années sur les routes, pourchassant des bêtes et duelant avec d'autres mercenaires sur le chemin.
Ce qui avait allumé une étincelle dans son esprit pour ce voyage, au point qu'il avait demandé à être l'un des gardes, c'était le fait qu'ils se dirigeaient vers la capitale.
Il n'était jamais allé à la capitale du royaume de Lancephil. Il voulait la voir, en apprendre davantage et vérifier si ce qu'il en avait entendu était vrai.
Une autre raison était aussi le seigneur Arzan. Il voulait le garder à l'œil.
Les pensées d'Ansel tourbillonnaient à nouveau.
Ce n'était pour rien d'étrange. Dans son esprit, il avait juste l'impression que le seigneur Arzan était la personne qu'il cherchait depuis tout ce temps.
Il n'avait pas été déçu jusqu'ici.
La seule vision vive d'une centaine de flèches enflammées dans les airs, visant les barbares, le tenait en haleine. Il avait vu des Mages de loin, mais il n'avait jamais vu quiconque déployer un tel pouvoir.
C'était un spectacle dont il était sûr qu'il deviendrait une grande légende dans l'une des tavernes s'il en racontait l'histoire.
De plus, avec le seigneur Arzan… il y avait un mystère.
Ansel connaissait des bribes. Fils de Duc, rumeurs murmurées d'une maison ancienne. Mais l'homme lui-même était un mystère.
Ses gardes seuls suffisaient comme preuve.
Il avait vu Killian et les autres — les Exécuteurs. Leurs mouvements étaient trop rapides et leurs réactions inhumaines. Il avait vu le pouvoir pour la première fois dans les grottes, puis chaque matin sur les terrains d'entraînement.
Un jour, il avait même eu la chance d'assister à l'entraînement de Killian, qui ressemblait sospeusement à de la magie dans la lumière de l'aube.
Ses pieds bougeaient vite, parfois en un flou. Il y avait des étincelles autour de ses jambes.
Aussi, le chevalier avait l'énergie de se mouvoir avec l'agilité d'un cheval noir et une force double même après une longue séance d'entraînement. Ansel grimça en se rappelant le duel qu'il avait eu avec lui et comment il avait été vaincu en moins d'une minute.
Apparemment, Killian s'était renforcé ces derniers mois.
C'était un secret de polichinelle que les gardes — les Exécuteurs étaient les « forces spéciales » d'Arzan, des individus d'une manière ou d'une autre dotés de pouvoir par sa magie. Ansel n'y croyait pas. Il en avait trop vu. Des hommes, pas des Mages, maniant un pouvoir qui défiait l'explication.
Principalement parce que dans sa tribu, il existait des techniques similaires ; les techniques pour lesquelles il n'était pas qualifié. Mais il en avait vu assez. Il ne savait pas pourquoi Arzan les connaissait, ni comment il en était venu à doter ses gardes de tels pouvoirs. Cependant, cela ne prouvait qu'une chose — qu'il était l'homme qu'Ansel cherchait.
S'il le pouvait, il parlerait de tout avec lui directement. Mais Ansel prenait son temps dans l'espoir de se prouver digne du seigneur Arzan, surtout avec la vague de bêtes qui se profilait à l'horizon. De quelque manière qu'il réussisse et survive à la vague de bêtes, il ferait part au seigneur Arzan de ses véritables intentions.
Ainsi, ce n'était qu'une question de temps.
Alors qu'il réfléchissait à la manière de procéder, un cri guttural déchira soudain ses tympans alors que le cheval s'arrêtait net, arrachant Ansel à sa rêverie introspective. Son regard jaillit vers le haut, scrute l'azur au-dessus. Une masse sombre d'ombres à plumes occulta momentanément le soleil.
Le sang d'Ansel ne fit qu'un tour.
« C'est un groupe de charognards ! » cria-t-il tandis que les voitures derrière lui s'arrêtaient.
Les yeux plissés, il les observa de plus près. Des oiseaux monstrueux aux ailes de cuir et aux becs mortels. Les charognards piquaient, leurs têtes chauves ornées de cornes menaçantes comme des couronnes tordues.
Une étincelle de foudre traversa les cornes tandis qu'il grimçait.
Des souvenirs d'une rencontre passée avec ces cauchemars électrifiés affluèrent dans son esprit — l'odeur de plumes brûlées, le crépitement paralysant de la foudre dans l'air qui provenait de leurs becs. En raison de leur capacité à utiliser la foudre, on les appelait aussi vautours des tempêtes dans certaines régions.
La panique scintilla dans les yeux des gardes autour de lui, leurs mains se crispant instinctivement sur leurs armes.
Ce n'étaient que des bêtes de Grade 2, mais elles n'étaient pas faciles à gérer avec toute cette foudre autour d'elles.
Une volée de flèches jaillit de la voiture derrière, une tentative désespérée de repousser la tempête qui approchait. Mais les flèches connurent une fin horrifiée — déviées en plein vol par des éclairs de foudre condensée lancés depuis les cornes des charognards.
Ansel secoua la tête, ne voulant pas avoir affaire à cela pour l'instant. Mais il n'y avait pas d'issue. Il savait que les charognards aimaient la chair humaine et que peut-être, c'était leur malchance d'avoir croisé un tel groupe sur la route de la capitale.
« Boucliers levés ! » hurla-t-il.
Sa main se porta vers le solide bouclier attaché à son dos.
La confusion et la peur marquèrent les visages des gardes un instant fugace avant qu'ils ne passent à l'action. Peut-être n'auraient-ils pas pu réagir à temps s'ils avaient été des gardes ordinaires, mais la plupart avaient l'expérience du combat contre les larves dans le nid.
Ils étaient mieux préparés à affronter des bêtes maintenant et une compréhension silencieuse passa entre eux.
Bientôt, les boucliers furent levés, formant un mur d'acier contre la tempête à venir.
« Visez leur poitrine ! » cria Ansel, sa voix rauque mais inébranlable. « Autour de la cage thoracique. C'est là que réside leur pouvoir ! »
Un garde, jeune et novice, hésita, le front plissé par l'incertitude. « Leur poitrine ? Mais ils ne vont pas juste… nous électrocuter ? »
Ansel n'avait pas le temps pour de longues explications. « Ils canalisent la foudre par ce point ! » dit-il alors que ses mains tremblaient sous le coup de la soudaine montée d'adrénaline. « Perturbez leur flux de mana, et ils sont aussi vulnérables que n'importe quel pigeon surdéveloppé ! »
À peine les mots quittèrent-ils sa bouche que les charognards piquèrent avec une intensité féroce. Les gardes levèrent immédiatement leurs boucliers, leurs épées flamboyant tandis qu'ils repoussaient l'assaut incessant. Malgré leurs efforts, les bêtes semblables à des vautours étaient déconcertantes de puissance, leurs serres et leurs becs déchirant armures et chairs.
La foudre flamba autour de leurs cornes, s'abattant sur les gardes dans une tentative de les électrocuter.
« Argh ! » cria un garde blessé tandis que la foudre secouait ses bras, envoyant des ondes de choc à travers tout son corps. Il lâcha son arme alors que le charognard fonçait sur lui.
Un éclair attira l'attention d'Ansel avant qu'il ne puisse se concentrer sur le blessé. Il illumina le chaos, lui rendant impossible de rester en arrière.
Ansel sauta de son cheval et fit tournoyer sa lance dans un large arc. La pointe tranchante trancha net un charognard, son sang aspergeant le sol de cramoisi. Un éclair vint vers lui, mais il garda ses distances, utilisant le long manche de sa lance pour transpercer la cage thoracique.
Lorsqu'un des coups porta, le charognard poussa un cri de douleur et la foudre autour de lui fut perturbée. Saisissant sa chance, Ansel bougea, sa lance traversant le centre de sa tête chauve alors qu'elle s'effondrait sans force au sol. Mais avant qu'il ne puisse savourer la mise à mort, un autre charognard fondit sur lui à une vitesse surnaturelle, ses yeux brûlant de malice pour tout ce qu'il pouvait en dire.
Il s'apprêtait à lever sa lance pour se défendre quand Killian surgit derrière lui. Il était un flou de mouvement quand son épée frappa comme un cobra maléfique, précis et mortel, abattant un charognard après l'autre.
Pendant quelques secondes, Ansel continua d'observer Killian, remarquant les étincelles autour de ses jambes. Contrairement aux charognards, elles étaient bleues, utilisant probablement le mana.
D'autres éclairs volèrent vers Killian alors que les charognards voyaient leurs compagnons mourir sous son épée, mais ils n'arrivaient même pas à l'effleurer alors qu'il sautillait, combattant les becs et les cornes des charognards.
Ne voulant pas rester en place, Ansel le rejoignit, se relayant pour les trancher, arrachant de forts cris à tous les charognards abattus.
Quelques-uns s'envolèrent, craignant probablement la mort, mais d'autres persistèrent. Leur nombre semblait démesuré — peut-être était-ce dans sa tête, mais les charognards étaient simplement comme une… tempête.
Même le ciel au-dessus semblait s'être assombri.
Mais Ansel n'était pas seul. Les gardes avaient adopté leur tactique pour se protéger de la foudre mortelle, puis attaquer. La pause après chaque deux éclairs jouait en leur faveur.
Il se recentra sur les salopards hurlants qui tourbillonnaient dans le ciel. Avec un cri de guerre qui résonna à travers le champ de bataille, il fonça.
Il tordit son corps, esquivant un éclair de riposte, et porta sa lance dans une poussée vicieuse. La créature hurla dans son agonie alors qu'il transperçait la cage thoracique.
Un éclair jaillit, mais alors qu'il coupait le flux de mana, il perturba tout autour, brûlant le charognard qui s'écrasa au sol, une carcasse en feu.
Les yeux d'Ansel furent momentanément distraits par la fumée.
Juste à ce moment, un fort cri retentit à côté de lui et il n'eut pas le temps de se retourner tandis qu'un charognard attaquait. Son cœur battait dans ses oreilles alors qu'il se protégeait à peine. L'attaque fut déviée sur son bouclier et le repoussa en arrière.
Son bras supérieur gicla tandis qu'une serre parvenait à le lacérer et le sang jaillit.
« Merde ! Ça fait mal ! » chuchota Ansel pour lui-même, mais le pire n'était même pas ça. D'autres cris retentirent et alors qu'il levait les yeux vers une chaîne de montagnes, il la vit disparaître sous le nombre immense de foutus charognards qui arrivaient.
C'était une volée entière qui semblait avoir très faim.
Le sang lui monta à la tête alors qu'il regardait de-ci de-là tous les gardes occupés à se battre. Il resserra sa prise sur le bouclier alors qu'une autre attaque de foudre s'abattait sur lui.
« N-Nous ne pourrons peut-être pas— »
Avant qu'il ne puisse finir sa phrase, un son assourdissant vint de l'une des voitures à l'arrière.
Un torrent de feu — l'image d'un dragon jaillit. Toute la zone brilla d'un orange et d'un jaune éclatants.
Les couleurs incandescentes incinérèrent presque tous les charognards sur leur passage. La chaleur était intense. La peau d'Ansel brûla sous l'impact tandis que tous les gardes se couvraient avec leurs boucliers fissurés et noircis.
Il ne savait pas si les flammes en forme de dragon étaient contrôlées car elles ne consumaient que les charognards.
Il leva lentement la tête par-dessus le bouclier. La chaleur était toujours là, presque comme si elle tentait de les étouffer avec l'odeur de charognards brûlés. Les arbres autour étaient brûlés, les feuilles grises et la fumée emplissant le ciel, remplaçant le groupe fou de charognards. Il regarda le sol pour les voir tous morts. Leurs yeux létaux ou leurs becs alimentés par la foudre n'étaient plus nulle part ; de simples blocs noirs, tous autant qu'ils étaient.
Ansel se retourna lentement pour croiser le regard du seigneur Arzan. L'homme se tenait droit tandis que la flamme monstrueuse s'apaisait lentement.
Avant que qui que ce soit ne puisse reprendre son souffle, sa voix retentit fort : « Bougez maintenant, ou d'autres viendront ! » hurla-t-il. « Récupérez les corps de ceux sur la route. »
Ansel, haletant et couvert de sang, ne put s'empêcher de sourire.
Il secoua la tête avec admiration. Encore une fois, la pensée lui traversa l'esprit que son choix n'était pas erroné.
Le seigneur Arzan était l'homme qu'il cherchait et le seul assez fort pour sauver sa tribu de leur perdition potentielle.
Tout à l'opposé du chaos de l'attaque des charognards, l'intérieur de la voiture de Kai était une oasis de calme.
Ici, Kai était penché sur une petite table, le front plissé de concentration. Dans ses mains, une fiole contenant un liquide bleu vibrant pulsait d'une lumière intérieure. C'était l'extrait de Brumesauge qu'il avait ajouté à un réactif qu'il était parvenu à fabriquer avant le voyage.
Le liquide bleu changea bientôt de couleur pour devenir rouge brique tandis qu'il tourbillonnait.
Un sourire satisfait s'étendit sur le visage de Kai. C'était ça. Avec ça en main, il ne serait pas contrôlé par les tours que la Tour pourrait utiliser.
Il doutait qu'ils aient des sorts avancés pour pénétrer son esprit et même s'ils en avaient, ils ne l'utiliseraient pas contre lui. Du moins, il en était confiant. Pourtant, il était toujours bon de se préparer, surtout contre ce qui pourrait être un groupe de Mages traitant du mana mort et ayant des moyens de l'utiliser pour se renforcer.
Ses réflexions furent interrompues par un cri soudain venant de l'extérieur de la voiture.
« Nous voyons les murs de la capitale, seigneur Arzan ! Nous y sommes presque ! »
Kai jeta un coup d'œil par la fenêtre, une vague d'émotions le submergeant.
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