'Moi ?'
'Avec ce type ?'
Vos visages sont un livre ouvert.
« Si vous ne voulez pas, ce n'est pas grave. Si vous devez vous disputer, Lulu dormira toute seule. »
Au bout du compte, nous nous sommes retrouvés tous les cinq allongés côte à côte sur le lit de Papa, grand comme une cour de récréation.
Pff, aujourd'hui encore, j'ai protégé la maison avec ma mignonnerie !
Immobile, les yeux au plafond, je sentais la chaleur qui m'entourait.
'Ça fait tout drôle.'
Sentir toute la famille allongée ensemble, aussi paisiblement, me chatouillait jusqu'au bout des orteils.
« Bonne nuit. »
« Dors bien. »
« À tout à l'heure dans mes rêves, ma petite sœur. »
« Dors. »
« ...Bonne nuit. »
Mon cœur s'est gonflé en entendant le murmure doux de Zeon à mon oreille.
Ah.
C'est ça, le bonheur.
Une nuit heureuse, et même sans cacao.
La dernière saison de ma cinquième année s'achevait ainsi.
…
C'est un rêve.
Je l'ai compris dès que j'ai vu la source devant moi.
Non : l'échelle n'était plus celle d'une source.
J'ai contemplé cette source devenue un bel étang, et j'ai tendu la main.
L'eau froide m'a chatouillé entre les doigts, et des rides se sont propagées sur l'étang.
Plouf !
L'eau a défié la pesanteur et s'est déversée vers moi.
Le monde s'est renversé, et un nouveau paysage s'est déployé.
L'autel sacré, pareil aux ruines antiques que j'avais vues autrefois.
La première fois, il était en partie détruit ; à présent, il était largement restauré.
Dans ce décor magnifique et majestueux se tenait le démon.
Il paraissait plus grand que la dernière fois, et ses vêtements comme ses parures étaient devenus plus somptueux.
« Cela faisait longtemps, Lectrice. »
Le démon souriait de toutes ses dents.
« Alors ? Maintenant que je suis plus grand, je suis plutôt pas mal, non... »
« Qu'est-ce qui s'est passé ? »
Je suis allée droit au but, parce qu'il allait encore dire quelque chose d'inutile.
Je ne pouvais pas repartir sans avoir entendu l'essentiel : le temps m'était compté.
« De quoi parlez-vous ? »
« Je ne suis pas née enfant ordinaire, sans magie ? C'est quoi, exactement, mon pouvoir ? »
« Pourquoi croyez-vous être née dans cette famille-là, Lectrice ? »
« Ce n'est pas juste parce que j'ai une cuillère d'or, un père magnifique et des frères magnifiques ? »
Parce que c'est ça, le contrat.
« Il existe beaucoup de familles avec un père et des frères. »
« Mais il n'y a nulle part ailleurs un père et des frères aussi beaux que les miens. »
J'ai mis la main sur la hanche et bombé le ventre.
« ...C'est vrai », a dit le démon, un peu gêné.
« Mais à vous entendre, on dirait qu'il n'y a pas que ça. »
« Exactement. Comment croyez-vous pouvoir invoquer des romans et emprunter les capacités de leurs héroïnes, Lectrice ? »
Je pensais que c'était seulement parce qu'on m'avait arnaquée avec un contrat.
« Si vous étiez vraiment une personne ordinaire, sans le moindre pouvoir, vous n'auriez jamais pu vous éveiller. »
« Tu veux dire que j'ai pu éveiller mes pouvoirs grâce au sang des Paeraton ? »
« Exactement. »
« Donc, être née dans cette famille, ce n'était pas un hasard ? »
Les yeux du démon ont brillé, comme s'il venait d'entendre quelque chose d'intéressant, et il a souri.
« Un hasard ? Tout est une nécessité issue du karma, Lectrice. »
« ...... »
« La seule exception, c'est le chemin que vous parcourez. »
J'avais déjà entendu des mots semblables plusieurs fois.
La seule qui puisse marcher aux limites de la causalité.
« Croyez-le ou non, je mise très sincèrement tout sur vous, Lectrice. »
« Attends une seconde. »
En parlant, je venais de me rendre compte d'un fait très important.
« Donc, depuis le début, j'étais censée naître avec une cuillère d'or, un père et des frères magnifiques, et même des pouvoirs ? »
« Hein ? Eh bien... c'est bien ça, non ? »
« Mais tu faisais comme si c'était toi qui m'avais donné tout ça ? C'étaient des options déjà présentes ? »
« Ah, haha, ça donne cette impression ? »
« Viens ici. Juste un coup, un seul ! »
« Pas question ! »
Le démon a battu des ailes et s'est envolé.
Ses grandes ailes d'un blanc pur fendant le ciel lui donnaient plutôt l'air d'un ange que d'un démon.
'Cet arnaqueur !'
« Alors, quel genre de pouvoir j'ai, à la place de la magie ? Ce sera bon pour toi aussi que je connaisse bien mes pouvoirs. »
« Je ne peux pas vous le dire maintenant. »
« Tu mises tout sur moi et tu n'es même pas capable de répondre à ça ? »
« Le jour viendra où je pourrai vous le dire. Ou bien vous le comprendrez par vous-même. »
Toc : le démon a posé le pied sur l'autel et souri de toutes ses dents.
« Félicitations. Vous avez entièrement pris en main le duché Paeraton : vous avez donc franchi une grande montagne, pour l'instant. »
Le démon a repris, le visage plutôt grave.
« Il faut du temps pour que le pouvoir que vous avez acquis mûrisse comme il faut. Préparez ce jour-là en fortifiant votre for intérieur. »
Le démon a largement déployé ses ailes sur l'autel.
La lumière du soleil est venue heurter ses cheveux d'un blanc pur et ses ailes d'un blanc pur, et s'est brisée en éclats éblouissants.
« Le changement que vous avez provoqué est déjà en train de devenir un tourbillon. »
Broum !
« Que ce vent soit un vent portant pour votre voyage, ou un vent contraire. »
Le monde tremblait.
Alors que j'étais aspirée dans cet espace tourbillonnant devenu familier, j'ai regardé le démon d'un air indifférent.
« C'est à vous d'orienter la proue selon la direction du vent. »
Au milieu du paysage qui s'effilochait, le démon se tenait seul, droit et majestueux.
« Tout dépend de vous. »
Bientôt, même la silhouette du démon a été entièrement engloutie par les ténèbres.
...C'était plutôt théâtral.
Donc, ce que tu essaies de me dire cette fois, c'est d'accomplir les quêtes avec application, c'est ça ?
Pff, il ferait mieux d'éviter ces apparitions maladroites et inutiles.
C'est parce que c'est un démon ? Il fait une crise de délire d'adolescent carabinée.
Partie 20. On s'est déjà vus quelque part ?
« Ah ! »
Mon corps a vacillé.
Azzle, à côté de moi, m'a rattrapée fermement.
« Merci. Je n'ai pas encore l'habitude d'être plus grande. »
À ces mots, Azzle a eu un sourire désolé.
« Je suis désolé. Le chef du corps mercenaire a dit qu'il ne traiterait avec vous que si vous veniez en personne. Si je ne m'étais pas fait démasquer... »
La dernière fois, j'avais fait passer Azzle pour le chef de la guilde marchande et je l'avais envoyé, mais il s'était fait repérer aussitôt.
« Ce n'est rien. Il fallait bien que nous nous heurtions un jour. C'est un adversaire vraiment pénible. »
Combien ai-je souffert ces cinq dernières années ?
Une course-poursuite où nos identités respectives étaient en jeu.
Il y a eu des fois où nous avons failli découvrir qui était l'autre, et des fois où nous avons failli nous faire prendre.
L'adversaire le plus difficile de toute la vie de Ruatisha Paeraton.
Le chef du Corps Mercenaire Echesis.
Parfois je l'admirais, et parfois il me mettait dans une telle colère que je me réveillais au milieu de la nuit pour bourrer ma couverture de coups de pied.
Et puis, coup de théâtre, une négociation s'est arrangée.
Par nécessité mutuelle.
'Ça ne me rassure pas du tout d'y aller en personne, mais si je prends le problème à l'envers, c'est l'occasion parfaite de découvrir l'identité de ce type.'
Tu peux le faire !
Je vais découvrir son identité la première et récupérer la valeur de toutes les couvertures que j'ai bourrées de coups de pied !
« Par ici. »
Guidée par Azzle, j'ai vérifié une nouvelle fois le masque que je portais.
Ce grand masque me couvrait entièrement le visage : impossible de deviner à quoi je ressemblais dessous.
Après avoir rabattu encore un peu la capuche de ma robe, je suis entrée dans le bâtiment.
J'ai traversé un long couloir mal éclairé, dans lequel étaient enchâssées des pierres luminescentes, et j'ai franchi trois portes.
'Hmm, je croyais que c'était un endroit préparé provisoirement pour la négociation d'aujourd'hui, mais apparemment non ?'
Les trois portes ne s'ouvraient qu'après qu'Azzle y eut inséré les jetons reçus à l'avance du corps mercenaire.
C'était beaucoup d'efforts pour un lieu qui ne servirait qu'une fois.
'À en juger par la sécurité, c'est l'une des planques du corps mercenaire.'
Cela voulait-il dire qu'ils se moquaient que je découvre l'emplacement de leur planque ?
Ou bien étaient-ils sûrs que la négociation se passerait bien et que nous serions bientôt dans le même bateau ?
Quand la dernière porte s'est ouverte, un espace largement dégagé est apparu.
Papier peint de soie, meubles anciens, tables à thé et chaises finement gravées.
Le service à thé venait de Pombertel, et un vase généreusement fleuri trônait au centre.
On se serait cru dans le cabinet particulier d'une maison de thé plutôt élégante, pas dans la planque d'un corps mercenaire.
J'ai été un peu surprise, car j'avais imaginé quelque chose de bien plus fruste.
« Bienvenue, Cheffe marchande Anseur. Je n'aurais jamais cru rencontrer une personne aussi précieuse, que même l'Empereur n'a jamais vue. »
Un homme à la carrure de brigand m'a saluée.
Alors qu'il avait si bien caché son identité, il ne portait aucun déguisement.
J'ai froncé les sourcils.
Puis j'ai tourné la tête et je me suis adressée à l'homme adossé au mur.
« C'est plutôt à moi de dire cela. Voir de mes propres yeux le fameux chef du Corps Mercenaire Echesis, que même des clients qui paient des milliards n'ont jamais rencontré. »
À ces mots, le regard de l'homme s'est tourné vers moi.
À l'instant où nos yeux se sont croisés, ses yeux bruns ont semblé vaciller légèrement.
Était-ce mon imagination ?
À ce moment-là, l'homme-brigand a éclaté d'un rire tonitruant.
« Haha ! Vous êtes la première cheffe marchande à reconnaître le chef du premier coup ! Décidément, l'œil d'une grande marchande est remarquable. Tous les autres me prennent pour le chef. »
Cela se comprend.
Cet homme-brigand avait tout du guerrier accompli, rien qu'à le regarder, et l'aura qu'il dégageait sortait de l'ordinaire.
Alors que l'autre avait l'air parfaitement ordinaire, sous tous les angles.
Il n'avait pas du tout l'air de faire partie d'un corps mercenaire de classe S : on l'aurait pris pour un employé de bureau.
'Ça fait cinq ans que je harcèle... non, que je piste le chef du Corps Mercenaire Echesis.'
Je ne connaissais ni son visage ni son nom, mais je pouvais cerner son caractère à travers ses actes passés.
Ce n'était pas le genre à agir sans retenue lors d'une première rencontre.
Le chef du Corps Mercenaire Echesis était quelqu'un de très prudent et de très méticuleux. Horripilant, à ce point.
« Nous nous rencontrons enfin », a dit le chef en marchant vers moi.
Son ton avait quelque chose d'un peu particulier. Comme s'il attendait de me rencontrer depuis très longtemps.
'Enfin, il me piste depuis cinq ans.'
Sa façon de me regarder était si perçante que mon visage s'est crispé, alors même que je portais un masque.
'Est-il vraiment le chef d'Echesis, avec cet air si ordinaire ?'
Nous nous sommes assis et nous nous sommes jaugés.
Le chef était un homme d'apparence ordinaire, aux cheveux noirs et aux yeux bruns.
Il semblait avoir le même âge que mon apparence actuelle.
'Il faudra que je vérifie si cette apparence est bien la vraie.'
« Je ne porte pas de masque, et vous, si. Ce n'est pas injuste ? »
« Aucune règle ne m'interdisait d'en porter un. »
« Certes, mais j'ai changé d'avis. J'ai besoin de voir ce visage. »
« Le prix ? »
« Faut-il un prix pour montrer son visage ? »
« C'est un visage que personne n'a jamais vu. Il coûte assez cher. Je suis marchande : j'ai besoin d'être exacte dans mes calculs. »
« En effet, cela se tient. Ce visage est assurément cher. »
Hein ? « Ce » visage ?
C'est une étrange façon de dire les choses.
Comme je marquais un temps d'arrêt, il a ajouté :
« C'est un visage que même l'Empereur n'a jamais vu, après tout. »
« ...Que misez-vous ? »
« Cent mille fleurs de Shyren. »
Quoi ?
Heureusement que je portais un masque.
Sans cela, mon visage décomposé aurait été visible.
L'homme-brigand aussi a regardé le chef avec de grands yeux, comme s'il ne s'y attendait pas.
« Vous êtes sérieux ? Les fleurs de Shyren sont la raison même de notre présence ici aujourd'hui. »
« J'estime que cela les vaut. »
« Mon visage ? »
Il a eu un large sourire.
Je le trouvais d'apparence ordinaire, mais sa façon de relever légèrement les coins de la bouche en souriant était plutôt frappante.
« Et si nous menions la négociation telle quelle, avec votre masque ? Nous pouvons payer la commission au prix que vous voudrez. »
« Voyons, devrais-je accepter un marché qui n'est pas équitable dès le départ ? »
Hmm, j'ai assez poussé.
Si je l'enlève trop vite, il deviendra évident que ce n'est pas mon vrai visage.
'Et puis, cent mille fleurs de Shyren gratuites, c'est une excellente affaire.'
Pour éveiller une pierre de mana vide, ou plutôt dormante, et la transformer en Or noir, plusieurs ingrédients étaient nécessaires.
Le plus important d'entre eux était la fleur de Shyren.
La fleur de Shyren n'était pas particulièrement difficile à obtenir.
Elle ne servait ni d'ornement ni de plante médicinale : ce n'était donc pas une fleur rentable, et nulle part on ne la cultivait.
En revanche, de vastes colonies s'étendaient sur toute une immense plaine : il suffisait de s'y approvisionner.
L'échelle était telle que la plaine entière était couverte de fleurs de Shyren, au point qu'on l'appelait la plaine de Shyren plutôt que par son nom d'origine, la plaine de Pelloan. Vous imaginez un peu ?
Seulement voilà.
Le problème, c'est que le maître de la plaine, qui dormait jusque-là, s'était réveillé.
Sinon, pourquoi aurait-on laissé des fleurs inutiles recouvrir une plaine aussi vaste ?
On l'aurait défrichée et on y aurait installé des gens.
C'était parce que le maître de la plaine, Aktrakerken, dormait dans cette terre.
'Je butinais tranquillement grâce à lui, et maintenant me voilà dans de beaux draps.'
Maintenant que cette bête spirituelle redoutée s'est réveillée, impossible de s'approvisionner en fleurs de Shyren comme avant.
Des vies humaines pourraient être en danger d'un instant à l'autre.
J'ai essayé d'en obtenir ailleurs, mais il y avait des limites.
D'abord, personne ne cultive la fleur de Shyren : il faut donc l'arracher à son habitat naturel. Or, à moins de vouloir les exterminer, quel sens y a-t-il à cueillir les quelques dizaines de fleurs que porte une montagne ?
Et en chemin, je me suis rendu compte d'une chose.
Les fleurs de Shyren ordinaires n'avaient aucun effet sur l'éveil des pierres de mana dormantes.
Seules les fleurs de Shyren de la plaine de Pelloan avaient cet effet.
Elles semblaient influencées par la bête spirituelle, Aktrakerken.
Pas étonnant que 〈 Il était là, et il n'est plus 〉 ait précisément mentionné les fleurs de Shyren de la plaine de Pelloan sur la route de l'argent.
'À cause de ça, j'ai aussi renoncé à les cultiver moi-même.'
Au bout du compte, je n'ai pas eu d'autre choix que d'emprunter la force d'un corps mercenaire puissant.
Plusieurs corps mercenaires de classe S figuraient sur la liste, mais allez savoir quels secrets pourraient fuiter à cause d'une telle commande.
Dans ces conditions, j'ai jugé qu'il valait mieux quelqu'un qui connaissait déjà une partie des secrets de la guilde marchande Anseur.
Nous connaissions nous aussi une partie des secrets du Corps Mercenaire Echesis : j'ai calculé que cela servirait de goupille de sécurité.
Par une heureuse coïncidence, Echesis avait de son côté demandé un marché : que nous leur fournissions une certaine quantité d'Or noir pendant trois ans.
« Cent cinquante mille. J'enlèverai le masque pour cent cinquante mille fleurs. »
« Entendu. »
Hein ?
J'étais certaine qu'il refuserait, mais le chef d'Echesis a hoché la tête sans la moindre hésitation.
Je n'étais pas la seule surprise.
« Chef ! Est-il vraiment nécessaire de dépenser autant juste pour faire tomber le masque de cette femme ? Cela revient à se saigner aux quatre veines pour rien ! »
« C'est moi qui décide de la valeur des choses. »
« Et il est déjà impossible de se procurer cent mille fleurs sans se faire repérer par Aktrakerken ! Alors cent cinquante mille ! »
« Tu crois que je n'en suis pas capable ? » a demandé le chef à voix basse, la tête penchée de côté.
Le ton n'avait rien de particulièrement menaçant, et il n'émettait aucune intention meurtrière.
Mais l'homme à la carrure de brigand a aussitôt rentré la queue et reculé.
« J-J'ai parlé trop vite. »
« Cela devrait suffire à payer le retrait du masque. »
Sans même accorder un regard à l'homme, le chef a posé sa question en me regardant, moi.
Son regard, qui ne cillait pas une seule fois, était traversé d'une chaleur étrange.
Un regard qui, sans que je sache pourquoi, m'a tendue.
J'ai dégluti et porté la main à mon masque.