J'ai reçu l'ordre de détruire le donjon qui barre la route vers cette frontière, et de remettre un ultimatum au marquis des marches qui se terre au fond. Le royaume n'a plus de temps à perdre.
Pourtant, le royaume sous-estime grossièrement la frontière et son marquis. Si nous n'arrivons pas à négocier, le royaume s'effondrera.
D'abord, il faut tuer ce donjon.
Je mène une équipe d'experts en donjons centrée sur des aventuriers de rang A. Les rang B assurent le soutien, une exploration en grande pompe.
Mais ce ne fut ni une bataille acharnée, ni un combat désespéré, c'était quelque chose d'autre. Honnêtement, une conquête de donjon à ne pas rire. Impossible de ne pas rire ! Ils font de leur mieux pour répondre à la requête du royaume… bufuuuuh !
Un unique passage étroit enjambe un gouffre profond sans fond visible, un chemin de rocher à pic qui serpente.
Une grande armée ne pourrait le traverser, elle se ferait assommer par les projectiles lancés des deux parois. C'est pour cela que la mission est de tuer le donjon et d'arrêter les mécanismes.
Un aventurier avance avec une aisance élégante, esquivant les rochers, mais… ses pieds glissent et il tombe.
Un autre saute pour éviter le passage glissant, s'agrippe au rocher du plafond… et tombe avec le rocher.
Celui qui tend la main pour sauver son camarade et s'arrête se fait percuter par un projectile, celui qui baisse sa garde reçoit parfois un rocher sur la tête.
L'habileté à l'épée, la maîtrise de la magie, rien n'y fait : les aventuriers glissent, trébuchent, roulent et tombent. Et quand l'un d'eux, renforçant son corps, croit pouvoir sauter jusqu'à l'autre rive, il est repoussé par un fil invisible et chute.
On entend le bruit de l'eau au fond du gouffre, ils devraient s'en sortir vivants. Mais ce qu'on entend, ce sont des cris d'agonie : « Mon équipement, mes vêtements fondent ! »
Dans la salle précédente, on a réuni les magiciens pour tirer une salve sur les monstres-araignées qui couvraient le plafond. Le plafond s'est effondré, la compagnie de mercenaires a été éliminée. Les araignées n'étaient que des dessins sur le plafond.
Avant ça, ils ont évité les pièges du couloir pour se jeter tous ensemble de l'autre côté… et se sont écrasés contre un mur. Un couloir dessiné sur le mur. Et ils sont tombés dans les trappes.
Pourquoi une troupe de golems menait des opérations militaires groupées, ils ont évité le combat et percé… mais un simple couloir les arrête. Ce sont les simples couloirs qui sont terrifiants.
Et le plus terrifiant, c'est qu'il ne reste plus la moitié des effectifs, leurs armes et équipements sont détruits, leurs vêtements fondus, ils sont quasi nus. Incomptables comme force de combat.
Impossible d'affronter le Roi Donjon ainsi. Toutes les aventurières se sont enfuies. Un peu res… nnnn. Elles sont rentrées saines et sauves.
« La retraite n'est pas permise, mais à ce rythme, on va droit à l'anéantissement. Pour le combat contre le Roi Donjon, nous laisserons fuir les aventuriers et nous en chargerons seuls. Dépouillez les jeunes soldats de leurs armes et équipements et faites-les reculer. Pas de morts inutiles. »
« « « … Compris. » » »
Sans armes ni équipement, ils ne constituent pas une force. S'ils reculent, la responsabilité ne sera pas poursuivie.
« Est-ce bien sage ? Alors… »
« Si je reste, il n'y a pas de problème. Si je ne reviens pas, on me considérera comme anéanti avec les autres. »
C'est la fin du royaume. Vu ce que les nobles de la capitale ont fait subir à la frontière, le marquis ne pardonnera pas. C'est logique.
Même s'on exigeait les têtes de toute la famille royale et de toute la noblesse, je ne serais pas surpris. Nous, le royaume, avons ordonné à la frontière de crever. Le royaume qui devait la secourir l'a pressurée et tourmentée, il n'a même pas le droit de demander grâce. Pourtant, les nobles crapules de la capitale ne sacrifieront ni leurs biens ni leurs vies, fut-ce pour éviter la chute du royaume. Le royaume n'a plus d'autre issue que de périr.
C'est ainsi que nous avançons avec une poignée de soldats, mais il n'y a que des pièges, pas de monstres, pas même d'escalier vers les niveaux inférieurs. Un donjon spécial de type couloir ? Alors le Roi Donjon est au fond. Il nous reste huit hommes.
Je ne crois pas une seconde qu'on puisse le vaincre avec ça. Mais si je meurs piégé sans même avoir combattu, sans avoir vu le Roi Donjon, je n'aurai pas la face pour retrouver mes hommes qui ont disparu en me couvrant. Il n'en reste plus que cinq.
Malgré toute notre prudence, le soldat qui a ouvert la porte a disparu. La poignée elle-même était un piège, il a été entraîné sous terre sans pouvoir lâcher prise.
Il ne me reste plus que moi.
Mais mon sort est scellé. Déjà, mes deux mains et mes deux pieds sont collés, je ne peux bouger à quatre pattes. Rampant comme une bête, accroupi au sol, incapable de progresser, de combattre, de reculer, et encore moins de me relever, mon destin s'est brisé.
Je ne peux même plus saisir une épée, mon armure a pourri et s'est effritée.
Et la paroi rocheuse se met à bouger, à frémir. Des poupées de roche se détachent les unes après les autres des murs : des « Stone Golems ».
Exposer mon cadavre dans un état aussi misérable sans même avoir le droit de me battre, c'est une humiliation. Mais si je dois finir ici, c'est peut-être encore un bonheur de ne pas avoir à assister à la chute du royaume.
Indifférents à mon pessimisme, les Stone Golems ont soulevé le sol auquel je suis collé, moi avec, haut au-dessus de leurs têtes ?
Je m'attendais à être écrasé, mais ils se contentent de me monter et descendre, sans m'écraser, sans aucune attitude offensive ?
Ils marchent en faisant simplement osciller le sol auquel je suis fixé, me faisant pivoter lentement. Serais-je une offrande pour le Roi Donjon ? Vais-je être dévoré vivant par des monstres sans avoir pu me battre ? Réfléchir ne sert à rien, je n'ai plus aucun moyen de résister.
Ils m'emmènent indéfiniment, me balançant de haut en bas, me tournant lentement. Une sorte de rituel ? Je n'ai jamais approché un Roi Donjon, je n'ai jamais été capturé et dévoré par des monstres, comment pourrais-je le savoir ?
De la lumière apparaît. Est-ce là notre destination ?
La procession des Stone Golems, et moi, accroupi à quatre pattes, offert à la vue de tous, porté en haute estime.
Aveuglé un instant par la clarté, même si je dois être dévoré vivant sans avoir pu porter un seul coup, je les fixe du mieux que je peux, pour le principe.
C'est l'extérieur ?
Et là, devant moi, des remparts ceinturent la zone, et déployée devant eux se trouve l'armée des marches, la plus forte du royaume, terrassant toutes les autres. À sa tête, le marquis actuel de la maison Omui, appelée la famille des héros, qui a laissé d'innombrables légendes. Le peuple du royaume l'appelle le Roi des Marches, les armées étrangères le craignent comme un dieu de la guerre, et dans la capitale, on le connaît comme l'invaincu épéiste : Merotosa Shim Omui.
Tous les regards sont braqués sur moi. Attendez ? Ma tenue actuelle, c'est de la demi-nudité… ou plutôt, je ne suis couvert que de haillons qui tiennent à peine, porté en triomphe à quatre pattes, accroupi ?
…
« Kuh, kaa, kyaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah ! »