Roel entrouvrit lentement les yeux et considéra les vestiges du champ de bataille qui s'étendaient devant lui, hagard, ignorant ce qui avait eu raison de lui.
C'était un gros dormeur, surtout après avoir été grièvement blessé au combat. Il eût été quasi impossible de le réveiller, au point qu'on n'aurait pas été surpris de le croire dans le coma.
Les transcendants de haut niveau possédaient des corps d'une résilience bien au-delà de l'imagination d'un mortel. Sans exagérer, un transcendant de haut niveau aurait eu le temps de rédiger son testament même après s'être fait arracher la moitié du corps.
Pourtant, cette résilience ne s'appliquait qu'à leurs enveloppes charnelles. Leurs âmes restaient identiques à celle d'un mortel quelconque.
Roel savait qu'il lui faudrait longtemps pour récupérer après avoir subi la siafication, et les affections dont il souffrait n'arrangeaient rien. Rien que les effets secondaires de l'utilisation des cinq Pierres de la Couronne l'auraient plongé dans un monde de souffrances sans le Corps Indestructible, sans parler de ceux des Sérums d'Avancement Lobor (Cinquième édition).
Dans de telles conditions, il aurait dû lui être difficile de se réveiller même s'il l'avait voulu… mais il souffrait en réalité d'insomnie.
Quelque chose cloche.
Roel scruta les alentours en tentant de remonter la source de la vague sensation qui lui chatouillait le cœur.
Il perçut qu'il ne s'agissait pas d'un avertissement de danger imminent, mais, par prudence, il enfonça tout de même le Bâton du Serpent à Neuf Têtes dans le sol et y injecta son mana.
Une lumière verte imprégna le bâton, tandis que les cellules de la bête antique se multipliaient rapidement sous terre, au milieu de légers tremblements. Ainsi, la zone d'un rayon de cent mètres autour de Roel se transforma en un nid de serpents.
Neuf têtes massives usèrent de leurs organes sensoriels aiguisés pour surveiller tout ce qui se passait aux environs, veillant à ce qu'aucun danger n'atteigne leur maître. Le moindre mouvement déclencherait une riposte de leur part.
Se sentant bien plus en sécurité avec cette couche de protection, Roel se tourna pour regarder Alicia, qui dormait profondément. Elle avait été placée à l'ombre, et ses membres étaient solidement entravés.
Sachant qu'il serait imprudent de baisser la garde face à Alicia, qui avait hérité des pouvoirs de la Mère Déesse, il avait spécialement préparé plusieurs moyens de la contenir.
Les chaînes qui lient Alicia pouvaient paraître ordinaires, mais elles étaient l'œuvre de la Reine des Sorcières Artasia. Il eût été fou de sous-estimer leur puissance. De plus, Edavia avait construit un sceau d'âme en Alicia pour réprimer ses pouvoirs.
On l'avait même mise à l'ombre pour ralentir sa récupération, sachant que sa puissance ne manquerait pas de faire un bond si elle baignait dans la lumière de la lune lors d'une nuit de pleine lune. Ce serait embêtant si elle récupérait et se mettait à faire des siennes à présent.
Mais ça devrait aller si ce n'est que pour un moment, non ? songea Roel en observant son visage endormi.
Avec un soupir, il soutint son corps fatigué et souleva Alicia.
À cet instant, la Reine des Sorcières se manifesta en l'air et demanda : « Attendez un instant. Mon héros, puis-je savoir ce que vous essayez de faire ici ? »
« … Ça devrait aller si ce n'est qu'un court instant. »
« Ça devrait aller ? Vous savez bien qu'il y a une limite à la quantité de mana que ma chaîne peut absorber. Et si elle déclenchait à nouveau son Domaine Divin ? »
« Il y a le sceau d'Edavia… et Alicia devrait avoir récupéré une partie de ses souvenirs, aussi. »
« … Faites comme bon vous semble, » grogna Artasia, mécontente, avant de s'évanouir dans les airs.
Roel poussa un soupir de résignation. Il comprenait les inquiétudes d'Artasia.
Si Alicia insistait pour activer son Domaine Divin au réveil et y parvenait, la situation s'inverserait contre lui sur-le-champ. S'il avait eu affaire à n'importe quel autre ennemi, il n'aurait jamais pris un tel risque.
Mais Alicia était différente.
Du début à la fin, il ne l'avait jamais considérée comme son ennemie. Il avait tant pensé à elle ces derniers jours qu'il lui était difficile de contrôler ses émotions maintenant qu'elle était juste devant lui.
Tenant son petit corps et contemplant son visage ravissant, son expression s'adoucit peu à peu tandis qu'une pointe de chaleur et de béatitude naissait en son cœur.
Sa disparition soudaine de sa vie l'avait failli plonger dans le désespoir, surtout après qu'il eut lu la lettre qu'elle avait laissée. Le sentiment qu'il était sur le point de perdre quelqu'un d'important pour lui était si affreux qu'il en avait ressenti une douleur cuisante dans le cerveau.
D'une grande inspiration, il huma le parfum diffus d'Alicia et combla son grave déficit en aliciatonine. Comme un toxicomane obtenant sa dose, il parvint enfin à se calmer.
Que dois-je faire ensuite ?
Avant que Roel ne puisse décider de sa prochaine action, il perçut soudain un murmure.
« Grand frère… »
…
Un choc à l'âme était une attaque fatale, du moins pour la femme nommée Alicia.
Les souvenirs qu'elle avait inconsciemment détourné le regard remontèrent lentement à la surface de son esprit, et elle commença à ressentir d'intenses émotions dont elle ignorait être capable.
La première chose dont elle se souvint fut leur première rencontre, où elle s'était timidement cachée derrière son père adoptif en observant un garçon aux cheveux noirs.
C'était un souvenir inoubliable qu'elle rêvait souvent, car c'avait été le tournant de sa vie. Pourtant, il lui paraissait étrangement étranger à présent.
Les traits du garçon aux cheveux noirs lui semblaient flous maintenant, ou peut-être n'en avait-elle simplement aucune impression parce qu'elle n'avait pas osé lever la tête à l'époque. Malgré tout, elle ressentit une pointe de chaleur émaner de ce souvenir, et son cœur s'apaisa.
Comme c'est bizarre, cette sensation…
C'était une sensation particulière — qui démange, tout en étant chaude et douce. C'était différent de tout ce qu'elle avait jamais ressenti.
Elle avait éprouvé un sentiment d'appartenance à la Mère Déesse, avec qui elle partageait un lien d'âme, mais jamais une telle sensation de chaleur paisible et d'enivrante douceur.
Même le dessert le plus exquis ne pouvait rivaliser avec la douceur qui imprégnait son cœur.
C'était comme si elle baignait dans une mare de tendresse sirupeuse. Rien qu'en pensant à lui, son esprit s'échauffait et son cœur s'emballait, comme s'il était une drogue dont elle était accro. Elle ne pouvait plus détourner le regard maintenant que les souvenirs de lui avaient commencé à affleurer.
Mais cela ne voulait pas dire que tout était doux.
Il y avait aussi des souvenirs qui évoquaient l'amertume et la frustration, et ceux-ci formaient un contraste saisissant avec la douceur. Pourtant, l'émotion la plus saillante qu'elle ressentait restait le manque.
Il lui manquait son visage. Il lui manquait sa chaleur. Il lui manquait son contact. Il lui manquait d'entendre son cœur battre quand ils partageaient un lit. Ces manques s'accumulèrent en un puissant tsunami d'émotions qui aboutit à deux mots.
« … Grand frère. »
« ! »
Un frisson parcourut le corps de Roel.