Roel repensa à ce qu'il venait de voir et d'entendre tandis qu'ils descendaient la rue : l'armure de l'armée unie en lambeaux mise en vente, les paroles du marchand, ainsi que ce qu'il avait entendu du propriétaire de la boutique de pommes.
'En y réfléchissant, même si cette rue est assemblée à partir d'autres fragments de mes souvenirs, je ne crois pas avoir jamais eu d'interactions directes avec les marchands auparavant. Je n'ai jamais non plus croisé de vendeurs écoulant du butin de champ de bataille. Tout cela surgit de nulle part.'
'D'ailleurs, n'est-il pas étrange d'être aussi conscient dans un rêve ?'
'Attendez… un rêve ?'
'Suis-je… vraiment dans un rêve ?'
« Papa ! »
« ! »
Au moment où cette pensée traversait l'esprit de Roel, la fillette qui tenait sa main depuis tout à l'heure s'arrêta net et poussa un soupir.
« C'est la faute à papa d'avoir trop réfléchi. On ne peut plus continuer à jouer. »
« Tu veux dire… »
« Oui, c'est mon rêve. J'aurais utilisé le fief d'Ascart puisque c'est l'endroit où j'ai grandi, mais tant de choses y ont changé que je ne pouvais pas m'en servir. Je ne pensais pas qu'il y aurait autant d'incohérences à la Capitale Sainte non plus. Quel fiasco. »
« Fiasco ? Serait-il possible que… »
« Oui, je ne suis pas qu'un fruit de ton imagination. Je suis ta vraie fille. Tu peux le voir à mes yeux et à mes cheveux, non ? »
« ! »
Roel écarquilla les yeux, stupéfait. Il se baissa prestement pour examiner de près la fillette aux cheveux noirs et aux yeux dorés qui se tenait devant lui.
'Ma vraie fille ? Comment est-ce possible ? Même par l'usage de sorts temporels… Ah ! Est-ce pour cela que le médium est un paysage onirique ?'
Revenir dans le passé était quasi impossible même avec des sorts temporels, mais la difficulté serait grandement réduite si cela se présentait sous la forme d'un rêve prophétique.
« Oui, c'est exactement ça », répondit la fillette en hochant la tête avec joie, comme si elle avait entendu la voix intérieure de Roel.
Roel s'agita. Fixant la fillette, il posa la question importante qu'il avait négligée jusqu'alors : « Quel est ton nom ? »
« Ah, je ne peux pas faire ça. Je ne peux pas dire mon nom à papa même si j'en meurs d'envie. Cela créerait des complications. »
« Complications ? Tu fais référence à un paradoxe ? »
« Exact ! C'est pour ça que je me retiens depuis tout à l'heure pour ne pas te le dire… Et pourtant, tu m'as quand même accompagnée dans tout le quartier commercial. »
« Je ne sais pourquoi, je me sentais vaguement proche de toi. »
Roel tendit hésitamment la main vers le visage de la fillette, mais avant qu'il ne l'atteigne, celle-ci prit l'initiative de frotter sa joue contre sa paume comme un chaton. Ce geste le surprit, et son regard s'adoucit encore.
Après un instant de réflexion, il forma la question qui le préoccupait le plus. « Et ta mère, c'est… »
Roel était instinctivement convaincu que la fillette était sa fille, mais comme elle avait hérité de sa couleur de cheveux et de ses yeux, il ne pouvait pas deviner l'identité de sa mère à partir de ces traits. Quant à son apparence…
« Je ne ressemble pas du tout à ma mère. Autant que je voudrais te le dire, je laisserai maman le faire elle-même. »
« D'accord », acquiesça Roel. Une autre question lui vint naturellement à l'esprit, et il la posa d'un air grave : « Tu as eu recours à un sort temporel dangereux pour me rendre visite dans mon rêve. Y a-t-il quelque chose d'important que tu souhaites me dire ? »
Il se prépara mentalement à de mauvaises nouvelles.
Les sorts temporels étaient de puissants sorts que l'humanité était loin de maîtriser à ce jour. Un tel sort n'aurait pas pu provenir d'une si jeune fillette, même s'il ne s'agissait que d'un rêve. Il y avait forcément quelque chose de plus profond derrière tout cela.
« Es-tu venue me mettre en garde contre une crise imminente ? Ou quelqu'un est-il en danger ? »
« Ah, non. Enfin… Il y avait d'autres raisons, mais je voulais juste passer une journée avec papa », dit la fillette avec un sourire forcé.
« Ah ? »
Roel fut un instant décontenancé, puis une vague de remords lui envahit le cœur.
« Est-ce que le moi du futur t'a beaucoup négligée ? Je suis désolé. Je… »
« Non ! Ce n'est pas la faute de papa ! C-c'est à cause de certaines affaires, d-donc… »
Kak !
« ! »
La fillette s'agita en entendant les excuses de Roel. Avant qu'elle n'ait fini sa phrase, un bruit de bris résonna soudainement à leurs oreilles. Des fissures apparurent dans le ciel au-dessus d'elles et s'étendirent rapidement à travers le monde entier.
« C'est… »
« Comme prévu. Même le paysage onirique ne peut pas supporter le fardeau s'il y a trop d'incohérences », remarqua la fillette en observant le monde qui s'effondrait.
« Tu veux dire… »
« Notre temps est écoulé, papa », dit la fillette avec un sourire triste.
« … »
Roel ressentit une douleur sourde et inexplicable au creux du cœur. Il ne savait pas ce qui se passait, mais il sentit qu'il avait failli à ses responsabilités de père envers la fillette qui se tenait devant lui. Cette prise de conscience lui laissa une lourdeur dans la poitrine.
Sachant qu'il ne pouvait pas se séparer de sa fille comme ça, il posa ses mains sur ses épaules et lui dit doucement : « Je ne sais pas ce qui s'est passé dans le futur, mais je veux que tu saches que, que ce soit le moi actuel ou le moi du futur, je t'aimerai toujours. Tu auras toujours une place importante dans mon cœur. »
« Papa ?! »
La fillette fixa Roel, les yeux grands ouverts de surprise, et Roel lui sourit avec tendresse.
« Je sais que mes paroles manquent peut-être de crédibilité, mais il est impossible que je ne sois pas attaché à une fille aussi adorable. Je m'excuse par avance de ne pas pouvoir passer beaucoup de temps avec toi. Je veillerai à ne pas reproduire les mêmes erreurs que le moi du futur. »
« N-non, ce n'est pas ça. Pas du tout ! Ce n'est pas la faute de papa… Ouinn… »
L'expression de la fillette se déforma en entendant ces mots, et elle se mit à pleurer tout à coup. Roel fut pris de panique. Cependant, alors que leur environnement devenait de plus en plus distordu, elle se força à reprendre contenance.
« Papa, il ne reste plus beaucoup de temps. Peux-tu me promettre quelque chose ? »
« Oui, quoi ? »
« Emmène-moi jouer à nouveau. Pas dans un rêve, mais dans le monde réel. »
« Bien sûr. C'est une promesse. »
Roel saisit la main tendue de la fillette, et celle-ci lui offrit un sourire satisfait à travers ses larmes. Un éclair soudain jaillit, et sa conscience fut tirée de retour vers le monde réel.