Roel Ascart faisait beaucoup de rêves.
La plupart des gens ne rêvent qu'occasionnellement durant leur sommeil, mais Roel passait tellement de temps inconscient qu'il suivait probablement bien trop de leçons de rattrapage sur ce sujet. Du bon côté, le fait qu'il rêvait lui confirmait qu'il était encore en vie.
Parfois, il tentait de se remémorer les rêves qu'il avait faits pendant son coma, mais il n'en gardait aucun souvenir. C'étaient ceux qu'il faisait quand son état était le plus critique, après tout. C'est pourquoi la situation actuelle le surprenait.
Même s'il ne s'agissait que d'un rêve, il était bien trop vif pour qu'il puisse l'ignorer.
« Qu'est-ce qui ne va pas, papa ? »
« Ah ? Non, ce n'est rien. »
Roel fixa avec hésitation la petite fille qui tenait sa main avec joie avant de secouer la tête. La confusion s'insinua dans son esprit.
Il se tenait au milieu d'une rue bondée, sous le soleil éclatant de l'après-midi. Des boutiques affairées fonctionnaient tout autour de lui. Il tenait la main d'une fillette aux cheveux noirs à côté de lui, offrant l'image d'un jeune père et de sa fille faisant les courses matinales.
Qu'est-ce qui se passe ? Qui est cet enfant ?
Totalement démuni face à cette situation, Roel observa de plus près le visage de la fille et fut surpris.
La fillette radieuse avait quatre ou cinq ans, mais ses traits délicats et ses cheveux noirs lisses laissaient entrevoir la beauté qu'elle deviendrait à l'avenir. Elle avait un petit nez distinct, des lèvres couleur cerise, de grands yeux ourlés de longs cils, et une paire d'oreilles légèrement rosées.
Adorable ! Ou devrais-je dire « ravissante » ? Roel dut concéder qu'il était saisi par l'apparence délicate de la fillette.
Face au regard de Roel, la fillette lui rendit son regard, les mains dans le dos, le sourire sur son visage devenant progressivement plus doux.
« Papa est amoureux de moi ? »
« Ah ? B-ben… »
« Pfft ! Je rigole. Ta tête est marrante, papa. Ah ah ah ! » La fillette se mit soudain à se tenir le ventre et éclata de rire.
Q-qu'est-ce qui lui prend, à cette gamine ?!
Roel porta la main à sa tête, sentant un mal de tête poindre. Il releva la tête et aperçut un mur blanc sacré familier, ce qui le figea sur place.
Hm ? Ce mur…
« La Capitale Sainte a de beaux murs ! Papa, tu les as déjà vus ? »
« Oui, j'ai… Non, ce n'est pas ça. Je ne suis jamais venu dans cette région auparavant », répondit Roel, confus, en regardant les marchands aux alentours.
La Capitale Sainte Loren, en tant que capitale de la Théocratie de Saint Mesit, était la ville où Roel s'était le plus souvent rendu après Ascart City, mais il n'avait jamais vu cette rue auparavant.
Ces dernières années, il ne s'était rendu à la Capitale Sainte que pour rencontrer Carter lors de ses brèves permissions du front est. Il passait la plupart de son temps à la villa du Labyrinthe, située dans un coin reculé de la Capitale Sainte. Même s'il sortait, sa destination était soit l'église, soit le palais royal.
Il n'avait jamais visité le quartier commercial de Loren.
Même s'il avait besoin de quelque chose, il lui suffisait de contacter la Compagnie marchande Sorofya, et le directeur de succursale Arwen réglait tout pour lui. Il n'y avait jamais de raison pour lui de se rendre dans le quartier commercial de Loren.
Censément, il m'est impossible de me trouver dans un endroit où je ne suis jamais allé, dans un rêve, non ? Et cette enfant… Roel plissa les yeux.
Il s'en serait souvenu s'il avait croisé une fillette à l'apparence aussi marquée, surtout avec des cheveux noirs et des yeux dorains. C'étaient les traits distinctifs d'un membre du clan des Faiseurs de Rois. En particulier, ses yeux étaient de la teinte exacte de ceux de Roel, et la façon dont elle s'adressait à lui…
Est-ce que j'ai confabulé une fille de nulle part ? Roel resta coi.
« …Papa, papa ! À quoi tu penses ? »
« Ah ? À rien. »
« Si ! On sort rarement ensemble. Allons-y ! »
Bon, tant pis ; c'est un rêve de toute façon. Inutile de trop y réfléchir. Roel poussa un soupir en se laissant guider par la fillette.
On entendait les cris des vendeurs de tous côtés tandis qu'ils avançaient dans le quartier commercial. La plupart de ces vendeurs s'adressaient au peuple, et les articles en vente étaient principalement des produits de première nécessité ou de l'alimentation. C'était un environnement différent des associations marchandes qu'il fréquentait quand il avait besoin de quelque chose.
Roel s'était déjà rendu dans le quartier commercial d'Ascart City, mais il était bien moins animé que celui de la Capitale Sainte.
« Mademoiselle, pourquoi pas une pomme ? C'est une spécialité expédiée depuis le front est. Elle est très sucrée ! »
« Vraiment ? Papa, je veux celle-là ! »
« Front est ? Quel vantard… » Roel haussa les sourcils en entendant ces mots.
La guerre ravageant le front est, l'humanité avait éliminé toutes les sources de nourriture entre le front est et le monde humain de peur que les déviants ne passent les défenses et ne sèment le chaos dans le monde humain.
Il aurait été quasi impossible de trouver de la nourriture dans la nature, sans parler de pommes.
Roel ne voulait pas acheter les marchandises de ce marchand à cause de son mensonge éhonté, mais un couple d'yeux dorés brillants le fixait avec insistance.
« … »
« …Papa ! »
« Bon, d'accord, d'accord. Donnez-m'en une. »
Il ne fallut que deux secondes pour que Roel capitule. La fillette ravie sauta dans ses bras.
« Merci, papa ! »
« Tu peux acheter ce que tu veux, mais il n'y a pas de pommes sur le front est, donc… »
« …Mm, je sais. C'est tout à ton crédit, papa, qu'on ait des pommes là-bas ! »
« Hein ? »
Roel fit la leçon à la fillette, pensant qu'il ne serait pas bon qu'elle se fasse avoir, mais cette dernière marmonna soudain des paroles déconcertantes à mi-phrase. Cela l'amena à la regarder avec des yeux dubitatifs, mais elle ne répondit pas.
La fillette avait baissé la tête, semblant plongée dans ses pensées, mais il y avait quelque chose d'étrange dans l'atmosphère autour d'elle. Il ressentit une tristesse inexplicable émanant d'elle.
Avant qu'il ne puisse l'interroger, elle releva la tête et s'exclama : « Waah ! Une si grosse pomme. Papa, je peux la manger ? »
« O-oui, bien sûr. »
« Merci ! Oooh, elle est délicieuse ! »
« C'est bon d'entendre ça. »
Roel récupéra sa monnaie auprès du vendeur en regardant la fillette se bourrer les joues de pomme. Sans s'en rendre compte, un sourire apparut sur ses lèvres. Malgré les doutes qui persistaient dans son esprit, il décida de les mettre de côté pour l'instant et de se concentrer sur le présent.
Par la suite, tous deux continuèrent à visiter des magasins de toutes sortes, allant du tailleur à la boutique d'accessoires en passant par tous les étals de rue. Plus ils visitaient de lieux, plus la charge dans les mains de Roel s'alourdissait.
Ce n'était pas une situation à laquelle Roel était habitué.
Malgré sa naissance dans le sang bleu, Roel avait toujours veillé à mener une vie frugale à cause du Système et des finances chancelantes des Ascart. Il était rarement extravagant en matière de vêtements et de nourriture, et suivait strictement le principe de n'acheter que le nécessaire.
Pourtant, il se trouva impuissant à résister aux supplications mielleuses de la fillette. Il ressentait une étrange envie d'acheter encore plus pour elle chaque fois qu'elle lui adressait un sourire radieux.
C'est donc ça, élever une fille ?
« Papa, par ici ! »
« J'arrive. »
Roel n'eut guère le temps de méditer sur sa nouvelle épiphanie que la fillette l'entraîna vers un autre étal. Les articles vendus par ce marchand étaient plutôt étranges : c'étaient des armes et des équipements de défense d'occasion, portant de claires marques de combat.
« Ce sont… »
« Ce sont des pièces récupérées sur le front est ! Ne les sous-estimez pas sous prétexte qu'elles ont l'air miteuses maintenant ; c'étaient autrefois des équipements de nobles ! Qui sait ? L'une d'elles pourrait être une relique précieuse que quelque maison noble recherche en ce moment même », se vanta le marchand.
Roel, qui avait foulé les champs de bataille, en resta sans voix.
Si ce sont vraiment des butins des précédentes Guerres Saintes, ils auraient été ensevelis sous la poussière pendant au moins quatre-vingts ans. Il n'y a aucune chance qu'ils aient l'air aussi neufs, comme s'ils n'avaient servi que pendant quelques années. Même des idiots ne tomberaient pas dans un bluff aussi évident.
Tout en formulant cette réplique mentale, il examina de plus près les articles mis en vente et se figea sur place.
Attendez ; n'est-ce pas un des modèles d'armure plus récents ? Ce ne sont pas des antiquités de quatre-vingts ans ! Ce sont…
« Hé ! Vous les avez eues où, celles-là ? »
« Je vous ai déjà dit qu'elles viennent du front est. Vous connaissez le propriétaire de cette armure ? Vous feriez mieux de l'acheter vite avant que le cadavre n'arrive. »
« Cadavre ? »
« Oui, ceux qui se sont vaillamment sacrifiés lors de la Guerre Sainte. Qu'est-ce qui vous prend ? Vous ne le saviez même pas ? » s'exclama le marchand en fronçant les sourcils.
« … » Roel tomba silencieux.
Il allait de soi que les corps de ceux qui étaient morts lors de la guerre contre les déviants seraient éventuellement rapatriés depuis le front est pour être enterrés dignement, mais cela ne se ferait qu'à la fin de la guerre. Au vu de la situation actuelle…
« Papa ? »
Juste au moment où Roel y pensait, il sentit soudain une traction sur sa manche.
« Mm ? »
« Je m'ennuie. Allons-y. »
Il se retourna et vit une fillette ennuyée le fixer. Il acquiesça et s'éloigna de la boutique avec elle.
…