La grande salle du banquet était déjà plongée dans un silence total lorsque Micher sortit son second document. Roel restait assis, le visage grave, tandis que le visage de la Mère Déesse s'était déjà raidit au point d'en devenir dur.
La Mère Déesse avait organisé ce banquet dans l'espoir de raccommoder leur relation distendue, mais les accusations et les pièces produites par Micher firent tressaillir son cœur de peur. Rien ne l'effrayait davantage que l'idée que tout ce que Roel lui avait montré n'était qu'une mascarade.
Elle pouvait encore survivre au chagrin de perdre un enfant, mais se voir offrir l'espoir d'une réconciliation pour le lui arracher violemment des mains… Elle ne savait pas si son cœur pourrait l'endurer.
« Mi-Micher… »
La Mère Déesse appela son compétent assistant d'une voix effrayée, voulant lui ordonner d'arrêter ses accusations, mais l'esprit de ce dernier était fait.
Le chef des Hauts Elfes savait qu'il devait renverser ce traître hypocrite d'un seul coup s'il voulait l'éliminer, sans quoi ce dernier risquait d'exploiter une fois de plus la mansuétude de la Mère Déesse pour survivre à l'épreuve.
D'ici là, le Faiseur de Rois pourrait bien devenir un fléau pour leur faction.
Ainsi, Micher ignora délibérément la volonté de la Mère Déesse et déchira l'enveloppe du document.
« Faiseur de Rois, notre réseau de renseignement a mis au jour plus de vingt correspondances secrètes échangées entre vous et l'Archange Lamia sur les territoires du Sauveur. »
« Je ne comprends pas où vous voulez en venir », répondit Roel calmement à l'accusation de Micher. « Les Anges sont une partie neutre, et c'est par commodité que ces lettres ont été échangées sur les territoires du Sauveur. Quant à la raison pour laquelle ces correspondances durent rester secrètes, je pense que vous l'avez déjà rendue assez claire. »
« Que voulez-vous dire par là ? » Micher se dressa furieusement et domina Roel de sa taille.
« Je pensais que mon propos était déjà suffisamment clair. » Roel se leva à son tour et dit d'une voix où bouillonnait la rage : « Certains individus m'espionnent depuis tout ce temps. Je sais que ce n'est pas la volonté de la Mère Déesse, mais de tels agissements m'ont mis très mal à l'aise. Je ne pense pas être injustifié d'avoir eu recours à des canaux spéciaux pour ma correspondance. »
Les officiels qui étaient au courant et avaient participé à la surveillance du Faiseur de Rois détournèrent le regard. La Mère Déesse jeta un coup d'œil au chef des Hauts Elfes également.
Si la Mère Déesse avait ordonné au département du renseignement de surveiller les mouvements du Faiseur de Rois, elle ne leur avait pas dit de l'espionner, et encore moins de recourir aux mesures étroites habituellement réservées aux seuls criminels.
« Que se passe-t-il, Micher ? »
« Ô grande Mère Déesse, je tiens à préciser que ce n'est pas par motif personnel que j'ai choisi de surveiller le Faiseur de Rois. La situation a atteint un point où elle menace la sécurité de notre faction, ne me laissant d'autre choix que de le faire. La preuve est entre mes mains », répondit Micher.
Il sortit un document précis de la pile et le brandit haut pour le montrer à l'assemblée.
« Faiseur de Rois, vous n'auriez probablement pas imaginé qu'une erreur aussi élémentaire vous trahirait », ricana Micher.
« Erreur élémentaire ? Seigneur Micher, j'ignore où vous voulez en venir. » Roel répondit.
« Vous avez placé de multiples couches de protection sur votre correspondance pour la rendre infaillible, mais vous avez négligé un détail simple. Vous avez l'habitude d'écrire sur votre enveloppe. »
Les yeux dorés de Roel se plissèrent brusquement. Il avait déjà compris où Micher voulait en venir pendant que la foule peinait à suivre.
« Cela doit être commode de bourrer votre lettre avec votre enveloppe. Vous pouviez glisser la lettre dans l'enveloppe et l'expédier sur-le-champ. Il pourrait vous étonner d'apprendre que cela laisse des traces sur l'enveloppe elle-même, permettant à d'autres de lire votre écriture sans ouvrir l'enveloppe », dit Micher avec un sourire confiant.
Le cœur de Roel s'affaissa, tandis que la Mère Déesse et les autres hochaient la tête en comprenant.
En cette ère où la guerre du renseignement n'avait pas encore atteint sa maturité, de nombreux transcendants croyaient pouvoir sécuriser leur correspondance en y superposant simplement un sort d'autodestruction se déclenchant lorsqu'un individu non autorisé tentait de l'ouvrir. Ce faux sentiment de sécurité les avait endormis au point de leur faire négliger de tels détails physiques.
Clairement, le Faiseur de Rois d'origine était tombé dans ce piège lui aussi.
Cette simple erreur avait remis à Micher son arme la plus puissante contre Roel.
Roel fit de son mieux pour garder une contenance impassible, tandis que la voix de Micher devenait de plus en plus dominatrice alors qu'il continuait d'acculer sa cible.
« Nous avons réussi à récupérer partiellement le contenu de douze de vos lettres, dont une où vous mentionniez le "Souverain du Soleil" et le couvriez de louanges. Nous avons également des preuves sur l'incident d'hier qui prouvent que vous et Lamia complotiez pour faire défection au Sauveur ! »
« … »
La salle du banquet en tomba muette. Les autres chefs de race assis à table regardèrent Roel avec des yeux de plus en plus hostiles. Le teint de la Mère Déesse devint pâle tandis qu'elle peinait à digérer le choc et la déception qu'elle ressentait à l'entente de ces mots.
Longtemps après, elle se tourna vers Roel et demanda : « Est-ce vrai, ce qu'il dit ? »
« … »
Sa voix calme sonnait aussi lourde que si son cœur était mort ; Roel sentit une étau lui serrer la poitrine. Il se sentit soudain affreusement coupable et décontenancé.
Il savait que ce que la Mère Déesse voulait, c'était qu'il réfute ces paroles, mais que pouvait-il dire alors que toutes les preuves étaient là ? Micher était manifestement venu préparé. Même s'il essayait de nier, Micher réfuterait simplement ses dires par des faits solides. Cela ne ferait que le faire passer pour un menteur compulsif, approfondissant ainsi la déception de la Mère Déesse à son égard.
Il était acculé. Il n'y avait plus aucun moyen de retourner la situation.
Maudit soit ! Le Faiseur de Rois d'origine n'avait pas à me faire un sale coup pareil ! Qu'est-ce que je dois… Attendez un instant !
Le décontenancé Roel eut soudain une idée qui détendit lentement son froncement de sourcil. Il prit d'abord un instant pour en évaluer la faisabilité avant de se tourner vers la Mère Déesse et de s'incliner.
« Mère Déesse, je sais que vous êtes déjà déçue de moi, mais je dois insister sur le fait que je n'ai rien fait de tout cela. J'ignore l'existence de ces correspondances. »
« Mensonges ! » ricana Micher.
Les chefs de race observèrent aussi Roel en silence, avec des yeux emplis de défiance, presque comme s'ils regardaient un acteur amateur tenter de jouer la comédie devant des vétérans. La déception s'installa dans les yeux de la Mère Déesse.
Inutile de dire qu'il était vain de nier ces allégations sans contre-preuve. Cependant, les mots qui suivirent de la part de Roel choquèrent tout le monde.
« Mère Déesse, je sais que mes paroles ne suffiront pas à gagner votre confiance. Pour prouver mon innocence, je voudrais que vous utilisiez le Sort de Détection de Mensonge sur moi. »
« ! »
La salle du banquet tomba dans un silence de mort. L'assemblée lança des regards incrédules à Roel, car il était hautement irrespectueux de faire utiliser le Sort de Détection de Mensonge sur soi-même. Quiconque avait vécu assez longtemps dans ce monde était tenu d'avoir ses propres secrets qu'il ne voulait voir connus de personne, mais le Sort de Détection de Mensonge minait leur vie privée.
C'était un sort réservé aux criminels, et il ne devait pas être utilisé sur le Faiseur de Rois.
De plus, le Sort de Détection de Mensonge avait différents niveaux de puissance selon l'habileté du lanceur. S'il était au niveau de la Mère Déesse, il était impossible pour le moindre mensonge de contourner le Sort de Détection de Mensonge.
Cela montrait à quel point Roel était confiant.