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Sur le continent de Sia, le Jour de l’An marquait le cœur de l’hiver.
Les nuits étaient les plus longues à cette période de l’année. Il était courant de se réveiller sur un ciel déjà obscur, et le coucher du soleil survenait bien plus tôt que d’ordinaire. Nous n’étions qu’en fin d’après-midi, et une bougie avait pourtant déjà été allumée dans l’étude du manoir des Ascart.
Jusqu’à présent, Roel avait tout mis en œuvre pour préparer la crise à venir, aussi décida-t-il de recentrer ses efforts sur l’accroissement de sa propre puissance.
Il avait touché du doigt son plafond en tant que transcendant de Niveau d’Origine 3 lors de son affrontement contre Mort Inondante. S’il parvenait à franchir ce palier pour atteindre le Niveau d’Origine 2, sa position serait bien plus sûre. Mais plus un transcendant était puissant, plus les progrès restaient laborieux.
Roel n’était pas assez naïf pour croire qu’il pourrait passer au Niveau d’Origine 2 simplement en lisant des ouvrages chez lui. La lecture ne faisait que renforcer ses réserves de mana — avec, en sus, l’avantage certain d’apaiser son esprit. Exactement ce dont il avait le plus besoin en cet instant.
Ce qui le rongeait désormais n’était plus seulement cette sourde angoisse inexplicable, mais aussi le chagrin de voir disparaître une telle somme. Toute la journée, il s’était déplacé avec Alicia à travers la cité d’Ascart, passant en revue tous les dispositifs défensifs à sa disposition et déversant des fortunes pour les activer.
Comme on pouvait s’y attendre de la part d’une puissance militaire établie, le fief d’Ascart possédait un important parc de matériel défensif. Les ancêtres de la maison Ascart avaient fait preuve d’une diligence rare dans la construction de ces infrastructures, et ne ménageaient ni leurs efforts ni leur vigilance pour les entretenir et les moderniser.
Une fois l’ensemble de ses systèmes activés, le potentiel défensif actuel de la maison Ascart rivalisait avec les fortifications les mieux protégées de la frontière orientale.
Mobiliser autant de moyens défensifs alors qu’on ne voyait même pas l’ennemi relevait de la pure extravagance. Nombre de fonctionnaires et de commandants ne comprenaient pas cette décision. Malgré tout, au vu des prémonitions à répétition dont Roel avait fait preuve, personne ne s’opposa à ses volontés.
Dire que c’était Roel qui rapportait l’argent au fief d’Ascart ne serait pas faire injustice ; il semblait donc logique qu’il eût toute latitude pour le dépenser. D’autant qu’il n’était pas nécessaire de tenter de le dissuader alors qu’il était lui-même le plus tourmenté par la chose.
Roel frôla l’évanouissement en découvrant le relevé consolidé faisant état de plus de deux cent mille pièces d’or de dépenses. Que d’Alicia se soit empressée de le soutenir à temps empêcha qu’il ne s’écroule purement et simplement.
Cette masse de richesses aurait aisément couvert une année entière de frais pour une nation de moindre importance, et il venait justement de la dilapider en vingt-quatre heures. Si les coûts ultérieurs de maintenance des outils magiques seraient nettement inférieurs, ils resteraient une charge considérable pour le fief d’Ascart.
Une question s’imposa naturellement à son esprit : mon fief va-t-il sombrer dans la faillite ?
Les seigneuries connaissaient régulièrement la banqueroute après un conflit. Quelqu’un d’aussi sensible aux deniers que Roel ne pouvait évidemment pas tourner la tête face à pareil risque.
« À quelle vitesse pouvons-nous encore soutirer des ressources sans vider les caisses ? »
« Lord Roel, nos évaluations indiquent que nous pourrons tenir environ quinze jours. Au-delà, le poids financier excéderait les capacités du fief », répondit l’officier des finances, le visage tiré.
« …Je vois. » Roel acquiesça, retenant de justesse l’envie irrésistible d’éclater en sanglots.
Pour l’instant, il décida de maintenir les outils magiques défensifs en marche durant trois jours. Artasia aurait dû être rentrée d’ici là, et les renforts venus de Rosa et de la Capitale Sainte suivraient peu après. Avec ce délai, il pourrait mettre un terme à cette opération qui consumait l’or tel du papier.
Roel poussa un soupir rauque, regrettant la soudaine accalmie qui, paradoxalement, l’avait épuisé. Il ressentait une indignation viscérale face à cette accumulation de malheurs qui fonçait droit sur lui alors qu’il n’avait absolument rien fait pour provoquer leur venue.
Tout à coup, on frappa à la porte et Alicia entra.
« …Mon frère, vous consultez toujours ces archives historiques ? »
« Mmh. Un problème ? » répondit Roel.
L’arrivée d’Alicia le prit au dépourvu.
Bien qu’elle vînt souvent faire irruption dans son étude pour travailler ou se reposer près de lui, elle faisait preuve d’une délicatesse naturelle en se gardant de le déranger lorsqu’il travaillait ou cultivait ses propres aptitudes. Son habituel sourire radieux laissait désormais place à un pli d’inquiétude qui trahissait la présence d’un obstacle.
Roel attendit patiemment qu’elle expose son souci, mais aucun mot ne suivit. Alicia semblait plongée dans ses réflexions. Ne supportant pas l’expectative, il prit les devants.
« Alicia, il se passe quelque chose ? Tu as l’air préoccupée. »
« …Mon frère, moi aussi je sens qu’il y a comme un déséquilibre. »
« Hmm ? »
Les sourcils de Roel se haussèrent. Il reposa son livre et fixa Alicia d’un regard sérieux. Elle était également une haute transcendante, sans parler de sa puissante Lignée Silverash. Rien n’empêchait qu’elle ait perçu le même trouble.
Mais si tel était le cas, pourquoi l’intuition d’Alicia ne lui adressait-elle cet avertissement qu’à l’instant ? Tenait-il à un écart de niveau entre eux ? Ou percevait-elle une menace différente de la sienne ?
Roel fit signe à Alicia de s’approcher, l’oreille tendue, et celle-ci avança lentement jusqu’à son bureau.
« Alicia, tu te sens mal à l’aise comme moi ? »
« Ce n’est pas exactement ça, mon frère… Je ne sais comment m’exprimer, mais j’ai l’impression que ma puissance est entravée par je ne sais quoi. »
« Ta puissance est compromise. »
Roel fronça les sourcils. Il peina un instant à saisir ce qu’elle tentait de lui transmettre.
Alicia possédait un Attribut d’Origine issu de sa lignée, point de passage obligé pour qu’une entité quelconque puisse interférer avec elle. En tant que haute transcendante, elle jouissait par ailleurs d’une solide immunité aux sorts. Théoriquement, il était impensable que ses capacités soient bridées au sein d’une zone sûre telle que le manoir des Ascart…
Une seconde.
Une possibilité surgit soudainement dans l’esprit de Roel. Il bondit sur ses pieds et fila vers la fenêtre pour observer le ciel. Alicia le suivit et fit de même, avant d’écarter les yeux sous le choc.
Le crépuscule venait de tomber et il aurait fallu au moins une heure supplémentaire pour que la clarté vacillante laisse enfin place à l’obscurité totale. Or, le ciel était déjà noir jais, comme maculé d’encre.
Mais ce qui frappait le plus dans cette scène, c’était la disparition de la lune. C’était précisément pour cette raison qu’Alicia accusait le coup.
« Mon frère, cela signifie que… ! »
« Apparemment, voilà l’origine de tes difficultés. »
Le visage de Roel s’assombrit progressivement. Il enfila les lunettes qu’Alicia lui avait remises et constata que le ciel prenait une teinte violacée, indice formel d’une concentration massive de mana.
Il surveillait le ciel du coin de l’œil depuis que l’Oisillon Spiritueux avait été blessé lors d’une reconnaissance. Par précaution, il avait même renoncé à sa traditionnelle parcimonie pour activer la forteresse magique. Qui aurait pu soupçonner que le scénario catastrophe se concrétiserait aussi vite ?
Ignorant la nature exacte du phénomène céleste, il savait pertinemment que rien de bon n’en ressortirait. Il fronça les sourcils, conscient qu’ils naviguaient en pleine tempête.
En règle générale, une altération aussi radicale de la nature ne pouvait trouver que deux explications.
La première hypothèse tenait des sorts d’armée à grande échelle. Lorsque plusieurs ordres de mages canalisent simultanément leurs incantations et arrosent le champ de bataille de sorts coordonnés, le taux de mana environnant monte inexorablement en flèche, laissant derrière lui la désolation.
Face à pareil éventualité, Roel se serait inquiet, sans pour autant perdre son sang-froid. Malheureusement, on était clairement loin du compte.
Le fief d’Ascart était verrouillé de toutes parts, au point que les forêts abritaient elles-mêmes des bêtes démoniaques mutées par le mana chargées de traquer les intrus. Il était strictement impossible qu’un ennemi glisse un ordre entier de mages à l’intérieur des lignes. Il ne restait plus qu’une seconde option : il s’agissait de l’œuvre d’un individu.
Cela pouvait provenir d’une aptitude liée à une lignée, d’un sort dévastateur amplifié par un artefact puissant, ou d’un rituel complexe promettant le désastre lorsque certaines conditions extrêmes étaient réunies. À ce stade, les effets précis de l’incantation demeuraient totalement inconnus, compliquant singulièrement la gestion du problème.
Roel fixa le ciel noir comme de l’encre en pesant ses options stratégiques. En revanche, Alicia se serrait la poitrine tandis qu’un doute muet envahissait son regard.
Il ne faisait aucun doute que le phénomène céleste perturbait ses pouvoirs, mais son instinct lui criait que la situation recélait davantage de facettes. Il eût été compréhensible que la disparition de la lune l’affaiblît, mais c’était tout l’inverse qui se produisait : sa force oscillait sans raison apparente, avec quelques poussées inexplicables.
Déconcertée, Alicia décida néanmoins de ne pas alourdir le propos de Roel en lui révélant ce détail, tant son visage restait grave. De toute façon, ces fluctuations ascendantes de sa puissance jouaient plutôt en leur faveur ; elle éclaircirait le mystère plus tard.
Elle leva les yeux vers le ciel et concentra son ressenti là où la lune aurait dû briller.
Pendant ce temps, au-dessus du fief d’Ascart, une silhouette noire et menaçante déchira les nuages, entraînant avec elle une obscurité sans bornes vers le lieu où se tenait Roel.