Roel n'avait jamais eu d'affinité pour les petits animaux, ni dans sa vie précédente ni dans celle-ci.
Cela pouvait sembler un trait paradoxal pour quelqu'un qui appréciait le contact des choses duveteuses, mais c'était plus courant qu'on ne le pensait. Même dans son ancienne existence, il y avait pléthore de gens qui regardaient des vidéos de chats sans pour autant vouloir en adopter un.
À présent qu'il se trouvait sur le continent de Sia, il était encore plus impossible pour Roel d'avoir un animal de compagnie, en raison de son statut de transcendant.
Les transcendants portaient une aura subtile, imperceptible aux humains adultes mais criante pour les petites bêtes sensibles. Cela rendait tout rapprochement impossible, particulièrement avec les transcendants de haut niveau. Qu'un transcendant de haut niveau traite l'animal avec toute la douceur du monde, celui-ci ne faisait que trembler de peur.
Il n'était donc pas surprenant que les outils magiques de vie artificielle soient prisés parmi les transcendants.
Dans le bureau, Roel fixait l'oisillon qui titubait sur son bureau, l'air aussi décontenancé qu'un touriste pigeonné.
Non loin, les yeux cramoisis d'Alicia brillaient d'excitation lorsqu'elle remarqua l'oisillon. Elle s'approcha pour l'examiner de plus près. Après tant d'années passées aux côtés de Roel, elle ne s'étonnait plus de le voir faire apparaître un oiseau dans le bureau. Ce qui l'intéressait, c'était la petite créature.
« Grand frère, qui est ce petit bonhomme ? »
« C'est une forme de vie artificielle produite grâce à une technologie de l'ère ancienne. Elle sert principalement d'outil de reconnaissance pour détecter les ennemis… » Roel expliqua l'origine de l'Oisillon Spiritueux avec un sourire forcé.
Alicia aimait les petits animaux, et le sentiment était réciproque du fait de sa nature de « fontaine de vie » ambulante. Dire qu'elle était aimée des bêtes était un euphémisme. Qu'il s'agisse des bêtes démoniaques des montagnes du fief d'Ascart ou de bêtes ordinaires, elles se transformaient en chiots excités et gambadaient autour d'elle.
Pourtant, la situation actuelle faisait exception.
L'Oisillon Spiritueux ne manifesta aucune affection pour Alicia comme l'auraient fait des animaux ordinaires. Il ne s'abaissa pas non plus docilement comme l'auraient fait des bêtes démoniaques. Presque comme s'il était incapable de percevoir la force vitale d'Alicia, son attention restait fixée sur Roel.
L'indifférence de l'oisillon envers Alicia fit hausser les sourcils à Roel.
Il comprenait pourquoi l'Oisillon Spiritueux ne se blottissait pas contre Alicia ; techniquement, c'était une créature morte-vivante malgré son apparence d'oiseau vivant, construite à partir de carcasses d'oiseaux offertes en tribut. Il était plus enclin à être attiré par un dieu d'attribut mort-vivant comme Grandar que par Alicia.
La force vitale d'Alicia pouvait être envoûtante pour la plupart des animaux, mais pour l'Oisillon Spiritueux, elle devait semburer aussi rude que la nuit du solstice d'hiver. Tel était le fonctionnement des attributs.
Ce qui était vraiment surprenant, c'était l'affection que l'oisillon portait à Roel.
De par sa nature même, l'Oisillon Spiritueux n'exprimait d'affection qu'envers le dieu qu'il gardait et les clercs qui le géraient. Si Roel était devenu son propriétaire, strictement parlant, cela ne lui accordait que l'autorité de le commander. L'oisillon lui-même n'aurait pas dû lui porter une grande affection.
C'était une situation déconcertante.
« Grand frère, ce petit bonhomme a l'air de t'aimer beaucoup. »
« …Mhm. »
« Il t'aime tellement que je me demande si vous partagez des liens du sang », remarqua gaiement Alicia.
« ! »
Les yeux de Roel s'écarquillèrent lentement tandis qu'une pensée traversait son esprit.
Attends un instant, est-ce que…
Il examina attentivement l'oisillon aux plumes gris-argent et aux yeux verts, et après un moment de réflexion, il émit un filet de mana.
Les Oisillons Spiritueux étaient les gardiens des dieux. De par leur naissance, ils n'exprimaient d'affection qu'envers ceux qui entretenaient de bons rapports avec les divinités. Sous cet angle, il n'était pas surprenant que Roel, contracté avec Grandar, Peytra et Artasia, gagne son affection.
Mais il n'aurait pas dû être possible de percevoir les dieux anciens tant que les fenêtres de Roel avec eux étaient fermées. Cela aurait dû dépasser les capacités de l'Oisillon Spiritueux. Dans ce cas, il n'y avait qu'une seule possibilité.
Outre Grandar, Peytra et Artasia, il y avait un autre dieu avec qui Roel avait des liens : la Déesse Genèse Sia.
Lorsqu'il avait atteint pour la première fois le Niveau d'Origine 3, il avait reçu la bénédiction de Sia et obtenu la capacité « Être-pour-la-mort ». Il était possible que l'aura de Sia se soit imprégnée en lui à ce moment-là. Par ailleurs, le légendaire Clan des Faiseurs de Rois était réputé être les subordonnés directs de Sia, tout comme les sorcières.
Pour vérifier sa conjecture, Roel choisit de libérer un filet de mana enveloppé de la bénédiction de Sia. Comme il l'avait deviné, l'Oisillon Spiritieux parut visiblement excité en sentant ce mana.
Jip !
Le petit oisillon gris-argent releva la tête et poussa un gazouillis clair. Il déploya ses ailes et se mit à voler dans la pièce. Sa réaction confirma l'intuition de Roel.
« À penser que ce serait le cas… »
Roel fut impressionné par les moyens du Système. Qui aurait cru qu'il dénicherait un Oisillon Spiritueux ayant servi Sia à l'ère ancienne ? En tenant compte de ce détail, le prix de 50 000 Points d'Affection pour cet oisillon ne paraissait plus délirant.
Dans ce monde, tout ce qui touchait à la Déesse Sia valait une fortune. Sans exagérer, s'il présentait cet oisillon à l'Église, il y avait de fortes chances qu'il soit vénéré comme un « Oiseau Saint » ou quelque chose du genre.
Cette pensée arracha un sourire à Roel.
Cependant, ce n'était pas le moment d'évaluer la valeur de l'Oisillon Spiritueux. Il en attendait autre chose lorsqu'il l'avait acheté à la Boutique d'Échange de Points d'Affection. Il se tourna donc vers l'Oisillon Spiritueux et lui ordonna de surveiller les auras anormales.
Comme pour complaire à l'homme qui avait reçu la bénédiction de Sia, l'oiseau gris-argent s'élança hors de la fenêtre avec entrain, indifférent à l'obscurité de la nuit. Sa silhouette se perdit rapidement dans les ombres, emportant les espoirs de Roel.
…
Roel resta longtemps à fixer la fenêtre ouverte, son expression grave se détendant peu à peu. De son côté, Alicia ne chercha plus à approcher l'oisillon, réalisant qu'il ne lui portait aucune affection, mais elle restait intriguée.
« Grand frère, où est parti cet oisillon ? »
« Je l'ai envoyé en reconnaissance aux alentours. C'est ainsi que cet outil magique est censé fonctionner. J'espère qu'il découvrira des renseignements cruciaux que je pourrai exploiter », répondit Roel.
Roel avait prononcé ces mots pour consoler Alicia au cas où l'indifférence de l'oisillon l'aurait peinée, mais cette dernière ne semblait pas s'en offusquer le moins du monde. Au lieu de cela, elle étudia Roel en plissant ses yeux cramoisis.
« Grand frère, tu as l'air d'être de meilleure humeur à présent. »
« Hein ? Je suppose qu'on peut le dire comme ça. » Roel cligna des yeux avant d'acquiescer.
Alicia poussa un soupir de soulagement.
Si elle était intriguée par le comportement froid de l'oisillon à son égard, pour elle, rien n'était plus important que Roel. Naturellement, elle était davantage concentrée sur le fait que Roel avait enfin souri après être resté d'humeur sombre pendant plusieurs jours, et elle en était heureuse.
Ce ne fut qu'alors que Roel réalisa tardivement que son humeur morose des deux derniers jours avait inquiété Alicia.
« Mes excuses de t'avoir fait du souci, Alicia. »
« …J'ai eu du souci, mais c'est bien que tu m'aies été honnête. J'ai pu me préparer mentalement », répondit Alicia avec un sourire. Elle prit une boîte des mains d'Anna et la présenta à Roel. « Grand frère, te souviens-tu de l'histoire du cadeau ? »
« Cadeau ? »
Roel fut un instant confus avant que la compréhension ne le frappe.
Avant de recevoir l'avertissement d'Artasia, il avait dit à Alicia et Anna de descendre dans la trépidante cité d'Ascart pour profiter de sa nouvelle prospérité. En réponse, Alicia avait dit qu'elle lui achèterait un cadeau. Cependant, il avait reçu l'avertissement de la Reine des Sorcières pendant leur absence, et il en avait été si affecté que cela lui avait échappé.
Même ainsi, Alicia avait gardé cette affaire en tête. Elle avait attendu qu'il soit enfin de meilleure humeur pour lui offrir son cadeau.
C'était une paire de lunettes.