Roel avait choisi d'évacuer ses émotions par le travail, mais cela ne signifiait pas qu'il avait mis de côté le plan qu'il avait préalablement conçu.
Sachant que la force était son levier pour surmonter la crise qui allait bientôt saisir le Continent de Sia, Roel ne cessa de canaliser son Attribut d'Origine même pendant qu'il travaillait.
Même s'il avait atteint le Niveau d'Origine 3, franchir le cap du Niveau d'Origine 2 restait un obstacle de taille. C'était le niveau de puissance juste 아래 les Souverains des Races, après tout. Nul ne pouvait dire quand il parviendrait à le dépasser.
Avec cette considération en tête, Roel décida de prioriser le rétablissement de sa connexion avec la Reine des Sorcières, étendant ainsi les pouvoirs qu'il pouvait utiliser de deux à trois. C'était bien plus pratique pour sa situation, d'autant qu'il savait le danger tout proche.
Malheureusement, comme une pierre jetée dans l'immensité de l'océan, il n'obtint pas la moindre réponse.
Ce fut à cet instant que la fatigue le submergea et qu'il commença à somnoler. À sa grande stupeur, au moment même où il bascula dans le sommeil, il entendit soudain la voix d'Artasia.
« Fuis ! »
L'épuisement de Roel s'envola. Il se redressa net et tendit l'oreille pour capter d'éventuels messages supplémentaires, mais il n'y eut rien d'autre.
Il poussa un soupir d'impuissance.
Refusant d'abandonner, il se tourna vers la fenêtre d'Artasia et canalisa son Attribut d'Origine Couronne, mais la fenêtre ne montra aucun signe de reconnexion. Son incapacité à joindre Artasia signifiait qu'il n'aurait pas dû pouvoir entendre quoi que ce soit d'elle.
C'était presque comme si ce qu'il venait d'entendre n'était qu'une hallucination née de son épuisement.
Roel fronça les sourcils.
Il ressentait une angoisse si tangible qu'il ne parvenait même pas à trouver le sommeil, ce qui avait affaibli son esprit. Il était parfaitement logique qu'il hallucine la voix d'Artasia par désespoir en s'assoupissant par mégarde, et les indices pointaient en ce sens.
Mais il savait mieux que quiconque qu'il ne fallait pas balayer ses inquiétudes d'un revers de main.
Admettons que l'explication la plus plausible fût l'hallucination. Pourtant, en y réfléchissant bien, il secoua la tête et rejeta cette hypothèse. Sa raison ? Le contenu du message.
Si les mots qu'il avait entendus eussent été quelque chose qu'Artasia avait déjà dit, il se serait convaincu qu'il ne s'agissait que d'une hallucination engendrée par son esprit embrumé. Mais ce n'était pas le cas.
'Fuis !'
Tels furent les seuls mots qu'il perçut en cet instant. Il était certain qu'ils venaient de la Reine des Sorcières, mais ce qui importait davantage, c'était que c'était la première fois qu'il l'entendait prononcer de tels termes.
Les Souverains ont leur fierté à préserver.
La Reine des Sorcières était une existence terriblement crainte à l'époque ancienne. Sous son apparence badine se cachait un ego démesuré. Roel y avait toujours été attentif lors de leurs échanges. Même en cas de divergence, il n'avait jamais adopté une attitude irrespectueuse ou dédaigneuse à son égard.
Artasia n'était pas du genre à transiger face à un ennemi, d'autant que Roel se renforçait de jour en jour. Jamais ils n'avaient affronté une situation si désespérément écrasante qu'elle l'eût contrainte à employer un tel terme.
Les hallucinations peuvent être des illusions, mais elles sont engendrées par l'inconscient. Roel ne pensait pas que son esprit puisse inventer une Reine des Sorcières qui contredisait si flagrantement l'image qu'il s'en faisait, sans compter que les mots « fuis » allaient à l'encontre de son humeur somnolente.
Par-dessus tout, il se trouvait dans le manoir des Ascart, l'endroit où il avait grandi et où il se sentait le plus en sécurité. Il n'avait aucun sens que son inconscient lui ordonne de fuir cet endroit. En premier lieu, il ne se serait pas endormi si son inconscient avait détecté un danger.
Roel était désormais certain que la voix qu'il avait entendue provenait d'Artasia. Il supposa qu'elle n'avait pas utilisé leur fenêtre de connexion habituelle mais un autre moyen, ce qui n'était pas surprenant vu qu'il s'agissait de la Reine des Sorcières.
Quant à son but, c'était de le prévenir d'une menace imminente.
Le visage de Roel s'assombrit. Artasia était absente depuis si longtemps, pour ne réapparaître qu'avec un avertissement urgent au moment même où il était rongé par un malaise persistant. Il ne croyait pas aux coïncidences de ce genre.
Les chances étaient grandes qu'il soit déjà jusqu'au cou dans les ennuis.
Roel se leva et se mit à arpenter la pièce le front plissé, analysant la portée des mots d'Artasia.
« Fuis » était un terme direct enjoignant un individu à gagner un lieu plus sûr, mais son emploi semblait à peine approprié à la situation de Roel.
Il se trouvait actuellement au cœur du fief d'Ascart, entouré d'individus et de forces puissants tels que Carter, Alicia, l'armée hérétique et les soldats du fief. Ce serait exagéré de dire que ses défenses rivalisaient avec celles de la Capitale Sainte Loren, mais il ne faisait aucun doute qu'il était déjà solidement protégé ici. Il n'y avait guère d'endroit où il aurait pu être en plus grande sécurité.
De ce fait, il n'avait aucune idée de ce qu'il devait faire de l'avertissement de la Reine des Sorcières.
Se rendre seul à la Capitale Sainte le jour de l'An ?
Cela semblait être la seule option envisageable. C'était là que se tenait son allié le plus fiable, le Saint Éminent John Xeclyde. Le problème, c'est que le voyage durerait trois à quatre jours, pendant lesquels il serait vulnérable aux attaques de ses ennemis.
Si le danger pressait vraiment, il serait peut-être plus sage de tenir sa position et d'attendre de voir comment les choses évoluaient. Un mouvement précipité par panique ne serait pas dans son intérêt.
D'ailleurs…
Roel poussa un profond soupir en regardant par la fenêtre.
Même de loin, il pouvait entendre les appels énergiques des marchands alignés le long des rues animées, vantant une gamme diversifiée de produits. Cette scène de prospérité n'était pas celle qu'on pouvait voir dans la cité d'Ascart il y a dix ans. C'était le fruit du labeur de Roel et de bien d'autres.
Si la menace imminente devait mettre en péril cette ville aussi, Roel devait la protéger, elle et ses habitants. C'était son devoir incontestable en tant que seigneur de fief par intérim. Il ne pourrait jamais se le pardonner s'il abandonnait son peuple.
En contemplant la ville prospère devant lui, l'expression de Roel se durcit peu à peu dans la conviction. Il passa un instant à réfléchir avant de prendre ses dispositions.