Bien sûr, la proposition d'élever à la sainteté quelqu'un d'aussi jeune que Roel allait forcément susciter des oppositions. Cette affaire serait probablement mise de côté pendant quelques années avant d'être suivie d'effet.
Néanmoins, c'était déjà amplement choquant que l'Église envisage seulement la chose.
Roel pouvait être considéré comme le futur supérieur de toute l'Église de la Déesse Genèse — à l'exception des Xeclyde, bien entendu — et c'était une nomination à vie. Même le cardinal de la Capitale Sainte ne pourrait rien contre lui.
Ce fut un immense soulagement que Roel ne devienne pas arrogant du fait de son identité. Il resta humble et sincère durant toute la prière, se faisant un modèle pour le peuple.
Il n'y avait pas non plus de reproches à adresser aux autres membres de la maison Ascart. Le marquis Carter était aussi digne que jamais, et Alicia Ascart se comporta convenablement pendant les prières. Leur ferveur émut l'évêque.
Ce dernier ignorait que Carter et Alicia avaient des arrière-pensées.
Si la Déesse Sia écoutait vraiment, l'attitude sincère de Carter aurait été discréditée par sa prière désespérée pour des descendants dans leur lignée.
Il en allait de même pour Alicia. Sous son extérieur solennel et gracieux se cachait un esprit débordant de pensées pour Roel.
Il leur était naturellement bien plus aisé de se concentrer sur leurs prières avec de tels objectifs clairs.
En revanche, Roel était le seul à prier sincèrement par gratitude envers la Déesse Sia pour Sa bénédiction. « Être-pour-la-mort » était l'atout majeur de Roel contre des ennemis de plus en plus forts. Il lui permettait d'ignorer les effets secondaires de ses capacités et de tout donner dans les moments désespérés, rendant ainsi un retour possible.
Il se souvenait encore de ce qu'il avait ressenti en rencontrant la projection de Sia et en obtenant la capacité lors de son percée au Niveau d'Origine 3. Il avait eu l'impression de se prélasser au soleil dans un champ d'herbe, et cela avait empli son âme de sérénité malgré la situation menaçante dans laquelle il se trouvait.
Être-pour-la-mort était une capacité auto-créée autant qu'une bénédiction de Sia. Elle s'était formée à partir de son courage à tracer sa propre voie, et était soutenue par sa lignée et son Attribut d'Origine Couronne. Il n'y avait aucun doute que cette capacité était unique à lui. C'était probablement pourquoi il avait pu l'utiliser adroitement sans entraînement.
Prier procurait à Roel ce même sentiment de sérénité, ce qui contribuait sans doute à son impression favorable. À sa surprise, il ne ressentit pas la même sérénité en priant aujourd'hui. Un froncement de sourcils apparut sur son visage, et il s'interrogea sur la raison.
Est-ce parce qu'il y a plus de monde ici ? Ou suis-je encore contrarié par ce qui s'est passé plus tôt ?
Roel réfléchit longuement avant de secouer lentement la tête. Il ne pensait pas que son malaise provenait de raisons externes, compte tenu de ce qu'il avait ressenti de la sérénité de Sia même au milieu d'un champ de bataille chaotique.
Après avoir éliminé toutes les autres possibilités, la conclusion à laquelle il parvint fit lentement grimacer son visage.
Il existait plusieurs raisons officielles pour lesquelles une personne pouvait se sentir mal à l'aise en priant. Il était possible qu'un individu ait fait quelque chose contre les souhaits de Sia, ou que ce soit un avertissement concernant une menace à venir.
Il n'était pas question que Roel fasse quelque chose contre les souhaits de Sia, sans parler du fait qu'il n'était pas en état de faire quoi que ce soit après le combat contre la Mort Inondante. Si ce sentiment de malaise n'était pas un châtiment, il ne pouvait être qu'un avertissement.
« … »
Perplexe, Roel ouvrit les yeux et observa son environnement.
Les rumeurs selon lesquelles le fief d'Ascart était l'un des endroits les plus sûrs du continent de Sia n'étaient pas exagérées. Les habitants de la cité d'Ascart n'hésitaient pas à laisser leurs portes ouvertes la nuit, et il n'y avait presque plus de repaires de bandits grâce à la gestion stricte des Ascart sur plusieurs générations. Même la menace des loups avait été réglée ces dernières années !
Il était difficile d'imaginer un danger le menacer alors qu'il se trouvait à l'intérieur d'une cathédrale située au cœur de la cité d'Ascart.
« Y a-t-il un problème, lord Roel ? » Remarquant l'air inquiet et le regard errant de Roel, l'évêque s'enquit hâtivement de la situation, craignant d'avoir fait une erreur.
« Non, ce n'est rien. Merci pour votre sollicitude, lord évêque. »
À grand soulagement de l'évêque, l'inattention de Roel ne provenait pas d'une insatisfaction envers la cathédrale. L'évêque put continuer à diriger les prières l'esprit tranquille.
De son côté, Roel ne trouva aucun indice pour étayer sa conjecture, ce qui le contraignit à laisser les choses en l'état. Il essaya d'adopter une attitude plus optimiste à ce sujet.
Ce n'est peut-être qu'une coïncidence… Peut-être simplement que je n'ai pas bien dormi la nuit dernière.
Après s'être réconforté avec quelques paroles creuses, Roel.reporta son attention sur les prières.
À mesure que la nuit s'approfondissait, de plus en plus de gens se rassemblaient autour de la cathédrale.
« … C'est le seigneur du fief et sa famille ! »
« Le marquis est là aussi… »
« N'est-ce pas le jeune maître Roel ? »
De temps à autre, dans la rue animée devant la cathédrale, quelqu'un désignait Roel et les autres debout sur une estrade surélevée dans la cathédrale et s'exclamait à voix haute. Il n'y avait pas manque de fonctionnaires et de jeunes nobles parmi ces gens.
Les deux membres masculins de la maison Ascart étaient pratiquement devenus des bêtes curieuses à ce stade, ayant passé la majeure partie de leur temps à l'étranger ces dernières années. De ce fait, les fonctionnaires et le peuple étaient plutôt sensibles à leur présence. C'était aussi la première fois que beaucoup de migrants voyaient leur propre seigneur de fief.
Comme d'habitude, la beauté exceptionnelle des Ascart suscita des exclamations d'émerveillement dans la foule. D'innombrables jeunes gens tombèrent désespérément sous le charme de Roel et Alicia, mais ils étaient condamnés à avoir le cœur brisé.
De plus en plus de gens s'arrêtaient devant la cathédrale en apercevant les Ascart, et beaucoup choisissaient de se joindre à la prière, ce qui fit s'étendre le rituel. L'évêque et le clergé furent satisfaits du résultat.
Les prières paisibles s'achevèrent enfin lorsque la première lueur du soleil apparut à l'horizon est. Baignant dans la chaleur du soleil levant, la foule murmura silencieusement ses vœux pour la nouvelle année tout en acceptant la bénédiction de Sia. Une chorale à l'intérieur de la cathédrale entama un hymne sacré.
Roel et les autres ouvrirent enfin les yeux, ayant accompli leur première mission de la nouvelle année.
…
« Grand frère, y a-t-il quelque chose qui te tracasse ? »
« Qu'est-ce qui te fait dire ça ? »
« Tu avais l'air… distrait pendant la prière. »
« … Tu l'as remarqué ? »
Dans la calèche, Roel répondit aux mots inquiets d'Alicia par un sourire contrit. Il n'avait pas pensé que son malaise était si apparent.
Dans l'ensemble, les Prières du Nouvel An ne s'étaient pas bien passées pour Roel. Son trouble ne s'était pas dissipé avec le temps ; au contraire, il n'avait fait qu'empirer. Pour couronner le tout, il n'avait pas réussi à en identifier la cause. C'était frustrant, mais en premier lieu, rationaliser une intuition n'était pas différent d'essayer d'attraper un nuage fugace.
Alicia écouta le récit de Roel sur les Prières du Nouvel An et fronça les sourcils.
« Cela ne présage rien de bon. Puisque tu n'arrives pas à en découvrir la raison, tu devrais te maintenir en parfait état pour pouvoir réagir en conséquence si quelque chose arrive. » Alicia serra les mains de Roel pour le rassurer.
Roel répondit par un sourire légèrement amer. Il n'avait pas pensé qu'il serait consolé par Alicia dès le premier jour de la nouvelle année. Néanmoins, il se ressaisit, se redressa et commença à chercher des réponses sous un angle plus ésotérique.
Dans son monde précédent, être saisi d'angoisse en priant les dieux était considéré comme un funeste présage. Sur le continent de Sia, on l'interprétait plus couramment comme le résultat de l'intuition ou du sixième sens.
Il n'y avait aucun doute que l'intuition était une chose réelle sur le continent de Sia. Elle servait souvent d'avertissement de danger. Depuis qu'il était devenu un transcendant de haut niveau, Roel sentait toujours quelque chose avant qu'un événement majeur ne se produise.
Si c'était la raison de son malaise pendant la prière, il y avait de fortes chances que quelque chose de sinistre se trame dans l'ombre. Une tempête pourrait bien se diriger vers lui.
Roel décida d'approfondir cette piste.
Les éveillés de la Lignée des Faiseurs de Rois avaient de nombreux ennemis du fait de leur lignée. Ceux qui menaient la charge dans le mouvement anti-Roel étaient, avant tout, les Déchus, suivis par la Convocation des Saints. C'étaient les deux plus susceptibles de lui nuire.
Quant aux autres ennemis, ils n'étaient pas une préoccupation majeure pour l'instant.
Roel exhalai profondément avant de plonger plus loin dans son analyse.
La Convocation des Saints traversait une mauvaise passe en ce moment. L'un de leurs Envoyés de Dieu venait d'être tué, et le raid de Rosa sur l'une de leurs principales planques leur avait porté un coup critique. À moins que la colère ne leur ait vraiment monté à la tête, ils devraient se terrer et récupérer pour le moment.
Même si la Convocation des Saints décidait d'agir, la Confédération marchande de Rosa, située entre le fief d'Ascart et la sphère d'influence de la Convocation, devrait être la première à en subir les conséquences.
Dans tous les cas, il était peu probable qu'un culte maléfique établi, avec une histoire remontant à plusieurs siècles au moins, lance une attaque suicide. Ils auraient été éradiqués depuis longtemps s'ils étaient vraiment aussi imprudents.
Est-ce que cela signifie que le fauteur de troubles est les Déchus ?
Roel rumina cette possibilité avant de finalement secouer la tête. Il la jugeait peu probable, compte tenu de la surveillance rapprochée qu'Antonio maintenait sur eux.
Il n'avait pas chômé même s'il était en congé depuis quelques jours. Il s'était tenu au courant des rapports en provenance de la chaîne de montagnes septentrionale de l'Empire d'Austine pour rester informé des derniers développements.
Après qu'Antonio eut scellé l'usage de la magie spatiale dans la chaîne de montagnes, son équipe avait commencé à resserrer lentement l'étau autour des Déchus. Ils étaient tous prêts à affronter l'ennemi. Il était difficile d'imaginer que le Collectionneur mette ses pensées ici alors qu'il était déjà dans une situation précaire lui-même.
Ainsi, Roel décida d'abandonner cette ligne de pensée pour envisager d'autres possibilités.
…
Dans une chaîne de montagnes sombre enveloppée de brume, un homme au visage flou était assis au bout d'une longue table. Un oiseau inquiétant qui semblait être un mélange de corbeau et de faucon était perché sur la table, ses yeux rouge sang brillamment. Il fixait l'homme intensément, comme pour lui relayer une information.
Un lourd silence plana longtemps avant que l'homme ne ricane soudain sous cape.
« Hoh. Le Saint Éminent John a enfin bougé lui aussi ? Ils sont vraiment déterminés à se débarrasser de moi au nom de cet enfant. Je ne voudrais pas qu'il en aille autrement… » dit l'homme d'un ton moqueur.
Il leva la tête et regarda joyeusement l'oiseau devant lui.
« C'est notre dernière fête. Faites ce que vous voulez. N'oubliez simplement pas notre objectif. »
Sur l'ordre de l'homme, l'oiseau inquiétant déploya ses ailes et s'envola dans le ciel sombre. L'homme se leva également à son tour et s'éloigna. Quelques instants plus tard, l'espace silencieux s'effondra en néant.