Roel pensait que le travail de servante attitrée de Grace consistait à s'occuper des besoins de Charlotte et à veiller sur sa sécurité. Ce n'était guère différent de ce qu'il avait fait pour Charlotte quelques années plus tôt.
Lorsqu'il avait fait la connaissance de Charlotte, tous deux n'étaient pas aussi proches qu'aujourd'hui. Pour se mettre dans les bonnes grâces de sa marraine — il n'avait pas le choix, ne pouvant pas prélever d'argent sur le fief d'Ascart pendant sa phase cruciale de développement —, il avait dû imaginer des moyens de lui plaire.
Parmi les choses qu'il faisait pour elle, il y avait la préparation de son thé chaque matin et de plats adaptés à ses goûts.
C'est aussi pourquoi Roel s'était porté volontaire avec calme lorsque Grace avait exprimé qu'elle n'était pas en état de s'occuper de Charlotte. Mais lors de la passation, il comprit vite que la réalité différait de ses attentes.
Roel avait bien déjà pris soin de Charlotte au manoir des Ascart, mais en tant qu'hôte ou ami. Croire que s'occuper de tous les besoins d'une personne revenait à servir le thé et préparer les repas était une sous-estimation grossière.
« L'accompagner au lit ? Vous dormez ensemble tous les jours ? »
Sentant qu'il y avait quelque chose d'étrange dans la description de poste énoncée par Grace avec son sourire, Roel la remit en question.
Même si le rôle s'intitulait « servante attitrée », cela ne signifiait pas qu'elles devaient rester collées l'une à l'autre en permanence. Sans compter que Charlotte était déjà majeure. Même pour s'occuper d'elle et assurer sa sécurité, l'accompagner au lit semblait excessif.
Malgré le scepticisme affiché par Roel, l'expression de Grace ne broncha pas. Pour dire vrai, c'était bien ce qu'elle faisait chaque jour, même si cela se limitait à cette période. Elle savait que c'était une occasion en or pour faire avancer leur relation, et elle n'avait pas besoin de ruser pour cela !
C'est pourquoi elle n'hésita pas à succomber à son épuisement et à s'effondrer.
« Oui, jeune maître Roel. Notre jeune demoiselle ne se sent pas bien ces temps-ci. Vous devrez la surveiller de près pour pouvoir l'aider immédiatement en cas de rechute. Du coup, vous devrez l'accompagner au lit. Si je peux me permettre, notre jeune demoiselle se sent aussi faible et léthargique, il faudra donc aussi vous occuper de ses besoins quotidiens… »
« … Est-ce déjà arrivé à un tel stade ? »
Grace exposa solennellement comment elle avait pris soin de Charlotte pendant cette période, ce qui informa indirectement Roel de la gravité de l'état de Charlotte. Son visage s'assombrit.
Voyant qu'elle avait atteint son but, Grace conclut la passation en insistant une fois de plus sur l'importance de rester constamment aux côtés de Charlotte. Roel acquiesça. Il adressa quelques vœux de rétablissement à Grace avant de prendre congé.
Une aire pensatrice se lisait sur son visage tandis qu'il sortait de la pièce de repos.
Il allait de soi qu'il ferait tout son possible pour prendre soin de Charlotte, mais il y avait autre chose de plus important à régler — découvrir la cause de l'affliction de Charlotte.
Charlotte croyait avoir contracté cette affliction de son père, mais Roel pensait qu'il y avait bien trop de points douteux pour conclure hâtivement dans ce sens.
D'abord, comme Roel l'avait dit plus tôt pour dissiper les inquiétudes de Charlotte, c'était étrange qu'elle ne contracte l'affliction que maintenant, après tant d'années à vivre avec Bruce. Que ce soit sa constitution ou son mana, la jeune Charlotte aurait dû être bien plus vulnérable.
Bien sûr, il était aussi possible que l'affliction ait une période de latence avant de se manifester, mais dans ce cas, ceux qui s'occupaient de Bruce auraient dû être les premiers à en être victimes. Charlotte, qui le voyait à peine, n'aurait pas dû être la première touchée.
Il y avait trop de zones d'ombre, mais Roel n'avait aucun indice. Il décida donc de s'occuper d'abord de Charlotte et d'y réfléchir plus tard. À son grand dam, il se heurta immédiatement à un obstacle de taille.
…
Dix minutes après le début de son service, Roel se tenait dans la chambre de Charlotte, la fixant avec une expression totalement perplexe. Charlotte était assise en silence sur le canapé, une tasse de thé entre les mains, le visage rougi.
Après sa conversation avec Grace, Roel était revenu auprès de Charlotte et lui avait préparé une tasse de thé. Ils s'étaient installés sur le canapé et avaient commencé à discuter. Au cours de l'échange, il avait demandé son emploi du temps quotidien dans l'intention de le suivre, pour ne récolter que le silence de Charlotte.
Roel avait rattrapé le convoi de Charlotte le matin, et il était déjà l'après-midi quand tout cela se produisit. L'emploi du temps de Charlotte était habituellement chargé à craquer même en voyage — il y avait toujours du travail à traiter —, mais pour une raison quelconque, elle hésitait à le lui révéler.
Il n'aurait jamais pu imaginer l'embarras intense que ressentait Charlotte à cet instant.
Charlotte n'allait pas bien depuis ce matin.
Elle avait eu une vive altercation avec Grace, surtout après avoir appris que Roel les avait rattrapées. Malgré son état, elle s'était hâtée de se lever et de s'habiller avec l'aide des autres servantes. Jusqu'ici, elle n'avait même pas pris son petit-déjeuner, bien qu'elle n'ait pas beaucoup d'appétit non plus.
Ce qui la mettait dans l'embarras, c'était l'activité suivante de son emploi du temps.
Le bain.
L'arrivée de Roel avait été si brutale que Charlotte n'avait eu que le temps de se changer et de se recoiffer, sans pouvoir prendre de bain. Maintenant que les choses étaient éclaircies, Grace aurait dû l'aider à aller se baigner, pour qu'elle puisse tremper longuement et se laver. En tant que personne attachée à la propreté, c'était un rituel quotidien important pour elle.
Mais maintenant que c'était Roel qui s'occupait d'elle à sa place…
Charlotte baissa les yeux et fixa silencieusement son propre reflet dans la tasse de thé.
Elle ne considérait plus Roel comme un étranger depuis qu'elles avaient officialisé leur relation — bon sang, ils avaient même partagé le même lit pendant un temps ! — mais en tant que demoiselle réservée, se faire baigner par un homme dépassait les bornes de ce qu'elle pouvait accepter. Ce qui la retenait encore davantage, c'était l'idée que Roel pourrait se sentir mal à l'aise.
Mais nous sommes encore au début de l'automne… Je ne pense pas que ce soit probable, mais et s'il y avait une odeur bizarre…
Charlotte se sentait terriblement tiraillée. Elle releva la tête et scruta Roel intensément, mais après une longue hésitation, elle ne parvint toujours pas à énoncer son emploi du temps initial.
Toc toc toc !
Des coups soudains à la porte dissipèrent la gêne entre eux. Charlotte poussa silencieusement un soupir de soulagement pendant que Roel se dirigeait vers la porte pour ouvrir.
« Jeune maître Roel, Mademoiselle Grace nous a chargé de vous remettre l'emploi du temps de Mademoiselle Charlotte. Veuillez y jeter un œil. »
« L'emploi du temps de Charlotte ? Parfait. Je ne savais pas quoi faire. »
Le visage de Roel s'illumina à la vue du petit livret que lui tendait l'une des servantes. De l'autre côté, les yeux de Charlotte faillit sortir de leurs orbites quand elle entendit ces mots.
« Mon emploi du temps ? »
Tandis qu'elle était encore sous le choc de cette « aide providentielle » de l'entremetteuse Grace, Roel avait déjà refermé la porte et commencé à feuilleter le livret.
« Voyons voir ce qui suit sur votre emploi du temps… »
« A-attends ! Roel, à propos de ça… »
« Votre prochaine activité après le petit-déjeuner est… le bain ? »
« ! »
Le corps de Charlotte se figea.
Roel regarda la femme dont le visage flamboyait, et il comprit enfin la raison de son refus antérieur de répondre.