Ce dont je craignais l'arrivée s'est finalement produit.
Dans la chambre d'hôtes, Roel écoutait le récit de Charlotte, le cœur lourd.
Il avait envisagé maintes possibilités concernant ce qui avait pu arriver à Charlotte. Il soupçonnait un lien avec l'affliction mystérieuse de Bruce, mais la situation était pire que prévu.
Ce n'était pas Bruce qui était atteint, mais Charlotte.
Son esprit se vida l'instant où il l'apprit de sa bouche. Ses bourdonnèrent comme s'ils refusaient d'accepter ce qu'ils venaient d'entendre. Ce fut un choc immense, d'autant qu'il savait l'affliction incurable à l'heure actuelle.
La Confédération marchande de Rosa avait déboursé des sommes astronomiques pour engager les évêques de l'Église et d'éminents érudits, mais aucun n'avait pu percer le mystère de l'affliction de Bruce. Toute cette richesse, tous ces réseaux, et Bruce restait impuissant face à l'affliction.
C'est dire à quel point elle était terrifiante.
La situation de Charlotte ne pouvait qu'empirer. La Lampe Apaise-Âmes, à sec, ne serait pas assez puissante pour réprimer simultanément leurs deux afflictions.
Roel désespéra devant la cruelle réalité, mais il se ressaisit bien vite. Il ne pouvait se permettre d'être faible, pas maintenant.
En croisant le regard de Charlotte, il y lut son dilemme. Elle ne voulait pas le quitter, mais elle espérait aussi qu'il parte pour ne pas lui transmettre son affliction. Voyant cela, il se leva et s'approcha d'elle.
« Ch-Chéri ? Qu'allez-vous faire ? Attendez, non, vous ne pouvez pas… »
Malgré le refus affolé de Charlotte, Roel s'en approcha et scella ses lèvres. Elle tenta d'abord de le repousser, mais ne tarda pas à se laisser submerger par les émotions qu'elle refoulait depuis si longtemps.
Son corps se détendit progressivement à mesure que le baiser s'approfondissait, ne laissant place qu'à d'intermittentes reprises de souffle entre eux. Il leur sembla qu'un long temps s'écoula avant qu'ils ne se séparent, haletants.
« Chéri, v-vous ne pouvez pas. Si vous attrapez l'affliction à votre tour… »
« Vous l'auriez attrapée depuis longtemps si l'affliction était vraiment contagieuse. Regardez l'entourage de l'oncle Bruce. Ne vont-ils pas tous bien ? »
Roel rassura calmement la femme dans ses bras, mais cela ne suffit pas à apaiser l'inquiétude de Charlotte.
« Mais l'affliction provient d'une malédiction. Si la malédiction se propage… »
« … Ce sera mon destin, si cela arrive », répondit Roel.
Roel posa délicatement sa main sur la joue de Charlotte et plongea son regard dans ses yeux d'émeraude. Son cœur se serra à la pensée du tourment émotionnel qu'elle avait traversé.
Quelques années plus tôt, dans l'État de Témoin, Charlotte avait choisi de confier ses espoirs à Roel et d'affronter seule les cendres grises et désespérées de Sire Ténèbres.
On eût dit une réédition de la même situation.
Elle savait que c'était lui qui avait fourni à Bruce la Lampe Apaise-Âmes de Sarchorme, pourtant elle avait choisi de s'éloigner de lui pour ne pas lui transmettre l'affliction. Un geste fou, mais touchant. Même le plus insensible des hommes en aurait été ému, à plus forte raison Roel.
Roel ressentit un flot d'affection pour Charlotte, qui lui monta légèrement aux joues. Il comprenait les craintes de Charlotte, mais n'avait aucune intention de reculer.
« Je ne sais pas comment votre affliction est née, mais Charlotte, tout comme il y a quelques années, je ne vous laisserai pas dans l'embarras. »
« Chéri… »
« Vraiment, je ne sais quoi dire de vous. L'État de Témoin est une chose, mais je ne vous laisserai pas prendre la décision cette fois non plus. Je vous interdis d'affronter cela seule. Pour cette affaire — non, pour toutes les difficultés que nous affronterons à l'avenir — j'espère que nous pourrons les affronter ensemble. »
« ! »
Toutes les difficultés que nous affronterons à l'avenir ?
Le cœur de Charlotte fit un bond.
La promesse de deux personnes d'affronter ensemble toutes les difficultés avait une signification profonde sur le continent de Sia. Ces mots faisaient partie des vœux de mariage, ce qui en équivalait à une demande en mariage.
C'étaient les mots dont elle rêvait depuis le plus longtemps, mais les entendre maintenant la laissa partagée. Des larmes brillaient dans ses yeux tandis qu'elle posait sa tête sur la poitrine de Roel.
« … Pourquoi dites-vous cela maintenant ? »
« C'est parce que c'est maintenant que je dis ces mots. »
« … Vous êtes un idiot. »
« C'est vous qui êtes une idiote. Même après tant d'années, vous pensez encore à fuir pour affronter vos problèmes seule… »
Roel caressa les cheveux auburn et lisses de Charlotte avant de la serrer plus fort contre lui. Plus aucun mot ne fut échangé entre eux ; ils s'imprégnèrent de la chaleur de l'autre et évacuèrent une année de manque.
Une atmosphère douce s'installa dans la chambre d'hôtes silencieuse. Un sourire béat naquit lentement sur le visage de Charlotte, encore mouillé de larmes.
Après une longue étreinte, ils se séparèrent un peu.
« Mis à part votre état physique, vous sentez-vous mieux à présent ? »
« Mmhm. Je me sens euphorique. On dirait presque un rêve. »
« Ce n'est pas un rêve. Je ne permettrai pas qu'il en devienne un. »
Roel essuya délicatement les larmes sur le visage de Charlotte, qui acquiesça. C'est alors qu'elle se souvint soudain de quelque chose.
« Ah. Je dois libérer Grace. »
« Vous… avez enfermé Grace ? »
« Elle allait vous dénoncer, alors… »
Le visage de Charlotte rougit. Roel esquissa un sourire impuissant.
Sur l'ordre de Charlotte, il ne fallut pas longtemps pour que la servante aux cheveux noirs revienne dans la chambre d'hôtes.
« Lord Roel, vous avez sans doute déjà entendu l'histoire, mais je voudrais tout de même vérifier si vous êtes au courant de l'état de notre jeune demoiselle… » demanda Grace avec anxiété.
« Oui, Charlotte me l'a dit », répondit Roel calmement.
« … Je suis désolée, Grace. J'ai été trop obstinée », s'excusa sincèrement Charlotte auprès de la subordonnée loyale qui l'avait accompagnée toute sa vie.
Dès son entrée dans la pièce, Grace avait pu lire dans l'atmosphère harmonieuse qui régnait entre les deux amants que le plan de sa jeune maîtresse avait échoué. Elle poussa un soupir de soulagement, ravie que sa jeune maîtresse n'ait pas à affronter cette crise seule.
« Lord Roel, notre jeune demoiselle n'a caché cette affaire que parce qu'elle craignait que l'affliction ne se propage à vous. Je vous demande votre compréhension à ce sujet », s'excusa Grace au nom de sa jeune maîtresse en faisant une révérence gracieuse.
Roel secoua la tête, signifiant qu'il n'en tenait pas rigueur.
Grace regarda le couple assis côte à côte sur le canapé, et un éclair passa dans ses yeux. Elle comprit que c'était peut-être une bonne occasion.
Les deux tourtereaux n'avaient pas pu passer le moindre moment ensemble au cours de l'année écoulée, accablés par les lourdes responsabilités qui leur incombaient. Le « navire Roel × Charlotte » était si surchargé qu'en tant que capitaine, il n'y avait pas grand-chose qu'elle pouvait faire pour le faire partir. Mais maintenant…
Sans la moindre hésitation, Grace interrompit son propre flux de mana, ce qui la fit pâlir en l'espace de quelques secondes. Puis, elle s'effondra faiblement au sol.
…
Grace était tombée malade.
Quelle maladie, me demanderez-vous ? Ne fourrez pas votre nez où il ne faut pas. L'important, c'est qu'elle est malade.
Le médecin du convoi l'examina et diagnostiqua un cas d'épuisement. Charlotte ordonna immédiatement à Grace de se reposer.
Un problème surgit vite : maintenant que Grace est malade, qui va s'occuper de Charlotte ?
Grace était aux côtés de Charlotte depuis son plus jeune âge. La confiance qui les unissait n'était pas remplaçable. D'ordinaire, un bref repos de Grace n'aurait pas posé problème, mais c'en était un majeur vu la gravité de l'état de Charlotte.
On ne pouvait pas laisser Charlotte seule compte tenu de la sévérité de sa condition.
Par un hasard providentiel, il se trouvait qu'une autre personne dans le convoi pouvait s'occuper de Charlotte, et elle se porta volontaire sitôt qu'elle apprit le problème.
« Ne vous inquiétez pas, vous pouvez me confier Charlotte. Qu'ai-je à faire ? »
Dans la chambre de repos de Grace, Roel s'enquit de ce qu'il devait surveiller en soignant Charlotte. La servante lui adressa un sourire chaleureux.
« Lord Roel, tout ce que vous avez à faire, c'est de l'accompagner dans son lit. »