La séparation n'était pas un concept étranger pour Roel Ascart.
La communication n'était pas aisée sur le continent de Sia, le principal support demeurant les lettres traditionnelles. Des connaissances croisées au cours d'un voyage avaient peu de chances de se revoir un jour, ce qui rendait les retrouvailles d'autant plus précieuses.
Comme Carter devait souvent s'absenter pendant des semaines pour ses devoirs militaires, Roel avait dû apprendre dès son plus jeune âge à composer avec la séparation. Malgré cela, il fut profondément affecté par son départ d'avec Lilian, surtout lorsque les souvenirs flous de cette nuit refaisaient surface.
Bon, c'est un pervers, mais ce n'est pas le sujet principal !
C'était la première rencontre intime de Roel avec une femme. Il lui était impossible de ne rien ressentir. Il éprouvait une envie de la protéger et de prendre soin d'elle, mais son esprit rationnel lui enjoignait de suivre le plan initial.
Je dois faire ce que je sais être juste au lieu de céder aveuglément à mes pulsions. Lilian se retient, elle aussi.
Lilian ne s'était pas vautrée dans l'apitoiement après son audience avec l'empereur Lukas. Bien au contraire, elle avait multiplié les manœuvres pour masquer sa relation avec Roel, au point que l'empereur Lukas aurait eu du mal à y trouver la moindre faille.
Ce fut un soulagement, car Roel lui avait déjà promis de ne pas s'immiscer dans les affaires de l'Empire d'Austine, quoi qu'il advienne. Il ne pouvait que prier pour que les choses tournent en sa faveur.
D'un soupir résigné, Roel reporta son attention sur la route. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas voyagé seul.
Son périple avait débuté aux frontières de l'Empire d'Austine, et il choisit de suivre la grand-route menant au cœur de l'Empire, s'arrêtant brièvement dans les bourgs et cités sur son passage pour jeter un œil autour de lui.
Il voulait découvrir la culture de l'Empire d'Austine afin de mieux comprendre quel genre d'endroit c'était, mais la raison la plus importante était d'éviter de croiser le personnel dépêché par l'Académie Sainte-Freya. Pour être doublement prudent, il opta pour un détour au lieu de l'itinéraire habituel, plus court.
Bien entendu, il n'aurait pas été assez sot pour circuler avec son apparence d'origine. D'autres auraient pu le reconnaître suite à l'attention suscitée par sa victoire à la Coupe des Challengers. Il modifia donc son apparence et revêtit l'habit d'un marchand, ce qui collait aux voyageurs typiques de la saison estivale.
La saison agricole commençait généralement au tout début du printemps, peu après la fonte des neiges hivernales. Durant cette période, les compagnies marchandes se mettaient à examiner les cultures que les fermiers de chaque région avaient commencé à planter, avant de préparer des marchandises adaptées à leurs besoins.
Le produit le plus notable était un sous-produit magique jaune fonctionnant de manière similaire à un engrais. Roel l'avait personnellement baptisé « Jinkela ».
Même si Roel provenait d'un monde technologiquement plus avancé, il aurait été excessif d'attendre d'un citadin qu'il sache grand-chose de l'agriculture. Cependant, durant son mandat comme seigneur de fief par intérim du fief d'Ascart, il avait dû apprendre au moins les rudiments de l'agriculture pour faciliter la prise de décisions administratives.
Au cours de l'une de ses visites de terrain, il remarqua comment des blocs de sous-produits magiques jaunes étaient utilisés pour accélérer la croissance des cultures. Il en fut plutôt intrigué, mais il était si occupé par ses devoirs qu'il ne put s'enquérir de leur nature. Par commodité, il reprît simplement un mème de son monde précédent et le baptisa « Jinkela ».
Il l'avait prévu comme un nom temporaire, en attendant que quelqu'un le corrige avec le terme exact, mais avant que cela n'arrive, les fermiers apprirent mystérieusement le terme et « Jinkela » s'imposa on ne sait comment. Bien vite, ce devint la façon standard de désigner les sous-produits magiques jaunes dans le fief d'Ascart.
Jinkela, Jinkela, c'est dans ton blé ! Jinkela, Jinkela, c'est tout ce que tu voudras manger ! Une livre dans ton fumier, tes champs en guériront ! Jinkela, Jinkela, ton village bat du tambour !
Roel finit par faire des cauchemars au sujet de cette maudite publicité lavage-de-cerveau de sa vie précédente pendant plusieurs nuits.
La pensée de ces événements passés amusants arracha un faible sourire aux lèvres de Roel.
D'après ce qu'il avait entendu dans les localités où il s'était arrêté, le temps était globalement clément cette année dans l'Empire d'Austine, si bien que les engrais magiques se vendaient mieux que jamais. Par ailleurs, certaines compagnies marchandes acheminaient déjà des marchandises pour leurs affaires d'automne, où elles vendraient rations et produits de première nécessité à la population en prévision de l'hiver.
C'était sans doute pour cela qu'il y avait plus de convois marchands que d'habitude, ce qui jouait en faveur de Roel en rendant sa présence moins voyante. Il participa même à certaines festivités et goûta aux spécialités locales.
Au premier abord, on aurait pu croire qu'il s'amusait sans souci, mais il surveillait de près d'éventuels poursuivants et ennemis potentiels. Il savait que les Déchus le feraient remonter sur leur liste de cibles après qu'il eut vaincu le Grand Prêtre Tréant, et c'était une belle occasion pour ces rats de frapper, puisqu'il serait autrement difficile de l'attraper seul.
À la déception de Roel, l'ennemi ne mordit pas à son hameçon. Hormis quelques voyous qui tentèrent de le détrousser en le voyant seul, il ne se passa rien de notable en chemin.
L'inaction des Déchus le perplexifia. Néanmoins, ce fut tout de même une pause bienvenue loin du travail.
Son voyage se déroula sans accroc, et Leinster apparut bientôt dans son champ de vision un mois plus tard. Cependant, il choisit de ne pas entrer dans la ville tout de suite, préférant patienter dans la forêt à l'extérieur.
Roel croyait personnellement qu'en matière de jeu d'acteur, il fallait aller jusqu'au bout.
Il ne voulait pas que d'autres sachent qu'il s'était joint à l'équipe auxiliaire pour enquêter sur les disparitions de Braytown, c'est pourquoi il avait intimidé subtilement les savants pour qu'ils gardent le silence sur l'affaire. Mais ce n'était pas la seule mesure qu'il avait prise.
Roel était une personnalité en vue à l'Académie Sainte-Freya, étant à la fois un noble Porteur d'Anneau et un champion de la Coupe des Challengers. Il était trop optimiste de penser que sa disparition aurait pu passer inaperçue pendant des mois. Pour résoudre ce problème, il devait créer une diversion.
Ainsi, plusieurs jours après le départ de l'équipe principale de Lilian pour Braytown, un autre groupe d'étudiants accepta une mission avec Roel inscrit comme chef. Ils étaient composés uniquement de membres de la Faction Bleu-Rose, Geralt servant de second.
Cet groupe avait calé son calendrier pour qu'il ressemble étroitement à celui de l'équipe d'enquête sur les disparitions de Braytown. Si une équipe rentrait plus tôt, elle logerait dans une cabane en bois située en lisière de la Forêt de Brume en attendant le retour de l'autre.
Simplement, la rencontre avec le Grand Prêtre Tréant avait entraîné l'arrêt de la mission d'enquête de Braytown, si bien que Roel arriva le premier malgré son immense détour.
C'était frustrant de tuer le temps alors qu'une montagne de travail l'attendait, mais du bon côté, Geralt mena la mission à bien sans encombre. Son équipe rentra elle aussi prématurément à Leinster, épargnant à Roel la torture de la survie en plein air.
« Comment s'est passée ta première expérience comme chef d'équipe ? Étais-tu nerveux ? »
« Hahaha, ça allait. C'était en fait Brittany qui menait la danse la plupart du temps. Pour être honnête, la mission nous aurait été bien plus difficile sans ses instructions », répondit Geralt.
« Ah bon ? Je pensais que tu la détestais. Vous avez résolu votre malentendu tous les deux ? »
« Ahaha, on peut dire ça… Attends, ce n'est pas le moment de parler de ça. Chef, il ne s'est pas passé quelque chose d'énorme de ton côté ? »
À l'intérieur de la cabane en bois, Geralt se tourna vers Roel et demanda prudemment. Roel fut surpris par sa question.
« Tu en as déjà entendu parler ? Ce ne devrait pas être possible. Vous n'étiez pas en mission ? »
« Chef, tu sous-estimes l'impact de cette affaire. Une équipe d'élite de l'Académie Sainte-Freya s'est fait agresser par des adeptes d'un culte maléfique — c'est énorme ! Même les anciens diplômés de l'académie en ont déjà entendu parler, alors nous ! » s'exclama Geralt avec agitation.
Il ne pouvait pas croire que Roel parvînt à rester aussi calme alors qu'un si gros événement s'était produit, au point qu'il en vint à douter de son propre bon sens. Il se força à prendre une grande inspiration et à se calmer avant de commencer à expliquer.
« Chef, ça peut sembler impoli de ma part, mais c'est toi l'anormal ici. Les gens ne se font pas d'ordinaire attaquer par des adeptes de cultes maléfiques assoiffés de sang. Les étudiants de notre Académie Sainte-Freya croisent rarement des adeptes de cultes maléfiques en mission. Cette agression peut être qualifiée d'incident majeur qui n'arrive qu'une fois par siècle. Même le sommet de l'humanité a été alerté sur cette affaire. »
Hein ? Une fois par siècle ? Tu parles de… ça ?
Roel fut stupéfait de l'entendre. Ce ne fut qu'alors qu'il réalisa que son bon sens avait depuis longtemps dérivé loin de ce qui était généralement considéré comme normal.
Ses nombreuses rencontres avec le danger au fil des ans l'avaient endurci face aux attaques des adeptes de cultes maléfiques. L'ennemi qu'il avait affronté cette fois-ci, le Grand Prêtre Tréant Orked, n'était guère le plus fort qu'il eut croisé jusqu'ici — il était bien plus faible que les Souverains Humains de Niveau d'Origine 1 avec qui il s'était heurté — c'est pourquoi il n'y avait pas trop réfléchi.
Mais maintenant qu'il y pensait vraiment, un tréant déchu vieux de plusieurs millénaires agressant une équipe d'enquête de l'Académie Sainte-Freya avait bien l'air d'être un gros événement.