Roel avait reçu une épée courte de rang trésor national de la part de Nora, même si cette réception, a priori monumentale, n'avait que très peu bouleversé son quotidien.
La seule chose vraiment remarquable avait probablement été l'arrivée d'Alicia dans sa chambre, amenée là par Anna pour une raison inexplicable, dès le départ de Nora.
Les mises en garde d'Arwen et de Nora, ainsi que le long sermon de son père, l'avaient définitivement convaincu de rester loin des rues de la capitale. Il passait chaque journée en paix au sein de la villa du Labyrinthe.
Pour assurer sa sécurité, la maison Ascart avait spécialement dépêché un groupe d'experts depuis son fief jusqu'à la villa. Revêtus d'armures d'argent, ils comptaient parmi les gardes personnels de Carter et surpassaient largement les soldats ordinaires en combat. Sous leur protection, Roel n'avait plus besoin de guetter le moindre incident.
D'autre part, la villa du Labyrinthe portait les stigmates d'une longue histoire, visible à travers ses décors intérieurs et les œuvres d'art exposées aux murs. Le patriarche de chaque génération y avait accumulé pendant sa vie une quantité vertigineuse de livres, faisant constamment s'agrandir sa bibliothèque. Les jardins avant et arrière étaient également fort spacieux, offrant un espace de circulation large sans jamais donner l'impression d'être étroit. On pouvait dire qu'il s'agissait d'un des tout rares havres de calme dans la Capitale Sainte… quoique, force était de reconnaître que sa réputation sulfureuse y jouait sûrement un rôle important.
Chaque matin, après s'être réveillé, Roel gagnait le jardin arrière pour son exercice matinal, puis regagnait la villa pour prendre le petit-déjeuner avec Carter et Alicia et gratter quelques Points d'Affection. Ensuite, il lisait ou s'entraînait au corps à corps. Durant ses temps de pause, il sortait un chiffon pour essuyer la lame brillante d'Ascendwing et savourait secrètement la vue de sa propre fortune.
Cette routine s'étendait également à la collation de l'après-midi et au dîner. Alicia étant trop absorbée par ses cours d'éducation domestique, le temps passé avec Roel s'était réduit. C'était sans doute pour cette raison que les Points d'Affection générés par ses repas dépassaient désormais la normale.
En vérité, après avoir vaincu sa peur durant l'incident avec Bron, l'aversion d'Alicia pour les objets tranchants s'était considérablement atténuée. Avec un minimum d'effort, elle parvenait déjà à saisir couteaux et fourchettes. Pourtant, chaque fois que Roel voyait l'effort qu'elle fournissait pour manger, il ne pouvait s'empêcher de vouloir l'aider. D'ailleurs… si Alicia parvenait à se nourrir seule, n'allait-il pas perdre son emploi d'alimenteurr humain ?
Ses revenus journaliers en Points d'Affection s'effondreraient significativement ! C'était parfaitement inacceptable !
Ainsi, même si des mobiles égoïstes tenaient une grande place dans sa démarche, le repas aidé d'Alicia continua. Honnêtement, il ne craignait pas trop de gâter la filleule et de faire d'elle une oisive. Cette enfant affichait une indépendance ancrée jusque dans l'os. Elle n'était franchement pas du genre à développer une dépendance excessive envers qui que ce soit. Ces séances nourrissaient surtout chez eux un lien fraternel.
« Euh ? Nous passerons le Nouvel An à la Capitale Sainte ? Nous ne rentrerons pas dans notre fief ? » demanda Roel, stupéfait, tandis qu'il continuait à remplir les bouches d'Alicia.
Carter avala lentement sa bouchée avant d'acquiescer d'un hochement de tête.
« C'est exact. Deux tempêtes de neige ont éclaté au cours des deux derniers jours, et elles alourdiront considérablement notre trajet. Dormir dehors par ce temps relève de l'imprudence, d'autant que tu n'es remis de tes blessures que depuis peu. »
« Moi ? Je me porte très bien. Revenons-nous seulement à cause de ce mauvais temps ? »
« C'en est une, effectivement. Mais je crains aussi que le retour ne cache nombre de périls. »
« … »
Les mots de Carter clouèrent Roel au silence.
Ce qui inquiettait Carter ne concernait manifestement ni les brigands ni les bêtes sauvages, mais comme il n'avait nullement l'intention de s'étendre là-dessus, Roel renonça à creuser davantage.
Voyant l'atmosphère au-dessus de la table devenir trop lourde, Carter aborda un sujet plus léger.
« Ah, oui. Cela pourrait constituer une bonne nouvelle pour vous deux. Les célébrations du Nouvel An à la Capitale Sainte sont infiniment plus animées que celles de notre cité d'Ascart. Autrefois, je demandais à votre grand-père de m'y emmener pendant cette période. »
« Oh ? Des activités particulières sont prévues pour le jour de l'An ? »
« Bien sûr ! Il y a le Bal du Nouvel An au palais royal, les Prières annuelles à la basilique Saint-Faron, la distribution de bonbons sacrés, et, non des moindres, la fameuse compétition chorale de la Théocratie. Le résultat se décide par scrutin populaire, ce qui rend l'épreuve encore plus captivante. »
Carter lui-même s'emballait juste à évoquer le programme riche de la Capitale Sainte Loren pour les festivités du Nouvel An. Roel et Alicia s'y intéressèrent vivement.
Les Xeclyde organisaient deux événements majeurs.
Le premier consistait en un Bal du Nouvel An réservé à la noblesse, au palais royal. Si la formule ressemblait quelque peu aux banquets que les grands seigneurs donnaient dans leurs propres terres, elle se distinguait par son ampleur royale.
Le second regroupait les Prières du Nouvel An, institution exclusive à l'Église de la Déesse Genèse.
La basilique Saint-Faron avait été bâtie il y a plus de six cents ans, et servait depuis principalement de cadre aux grandes cérémonies religieuses. Devant l'afflux massif de fidèles accourant chaque année pour formuler leurs vœux, seule cette enceinte offrait suffisamment de capacité.
Une fois les prières achevées, viendraient les demi-finales nationales de la compétition chorale. Un concept relativement comparable aux galas du Nouvel An sur Terre : chaque spectateur disposait d'un bulletin de vote à attribuer à son groupe favori après les prestations. Le classement final ne reposait que sur ces suffrages.
L'après-midi serait ponctué de chariots sillonnant l'avenue face au palais et à la cathédrale pour y distribuer des confiseries, autrement dit les fameux bonbons sacrés. À une époque où les sucreries représentaient un luxe indéniable, l'opération bénéficiait d'un succès retentissant chaque année. Des foules interminables se pressaient d'avance sur les bas-côtés, attendant patiemment le passage des convois.
Avec autant de programmes prévus, difficile d'imaginer que les festivités du Nouvel An resteraient ternes. Sans compter que de nombreux voyageurs et fidèles affluaient justement en cette saison pour participer aux réjouissances ou accomplir leurs pèlerinages.
« Ça paraît décidément assez intéressant. »
Face aux vifs récits de Carter, Roel et Alicia échangèrent un regard, et la grisaille ambiante s'évanouit instantanément. Leur décision était prise : profiter pleinement de la villégiature ici même.
Depuis sa transmigration, Roel n'avait jamais pu savourer l'effervescence d'une foule, la densité démographique locale demeurant nettement inférieure. Il saurait à quel point cette occasion était rare pour s'amuser et détendre les bretelles ; il comptait bien en profiter jusqu'à la lie.
Peut-être cherchait-elle à préparer les festivités du Nouvel An, mais Nora ne reparut plus depuis sa dernière visite, celle où elle avait apporté l'épée courte à douze ailes. Roel accueillit ce manque à gagner avec joie. Impossible de rompre totalement avec elle, il entendait simplement maintenir une distance salutaire entre eux deux.
'Rester hors de la trame narrative et mener une vie paisible.'
Roel reprit également ses cours après sa convalescence. Trouver un bon précepteur à la Capitale Sainte Loren restait aisé, d'autant que beaucoup profitaient de leurs vacances de fin d'année et se feraient un plaisir d'engranger un complément de revenu auprès de la maison Ascart.
Pour quelqu'un ayant subi les programmes scolaires infernaux de la Terre, les leçons de ce monde s'avéraient, honnêtement, largement abordables. Son seul véritable défi résidait dans l'assimilation des chapitres d'histoire, de géographie, de culture générale et de théologie.
Nombre de maîtres engagés restaient sidérés de voir le jeune maître de la maison Ascart — censé être inepte et illettré selon les ragots — faire preuve d'une intelligence fulgurante. Souvent, il saisissait les nuances cachées et débordait du cadre des leçons données. Au vu des souffrances habituelles qu'ils subissaient sous la férule des jeunes aristocrates mal élevés, enseigner à Roel leur procurait une bouffée d'air frais, validant enfin leur vocation pédagogique.
Grâce à cela, la réputation de Roel opéra un voltaire spectaculaire.
Quant aux capacités transcendantales, Roel progressait toujours à un rythme naturel et lent. Tant qu'on n'atteignait pas le Niveau d'Origine 5, aucun Attribut d'Origine ne pouvait s'éveiller, ce qui laissait l'entraînement physique et la maîtrise des sorts comme uniques voies de progression. Il ne faiblissait dans aucun domaine. Grâce à ses efforts, sa puissance de combat se classait dorénavant légèrement au-dessus des autres Niveaux d'Origine 6. Du moins, il détenait un avantage notable vis-à-vis de ses pairs.
Même si ce palier manquait cruellement de poids face au Niveau d'Origine 5 de Nora, Roel se répétait qu'il était inutile de se comparer à un monstre. Après tout, elle était une angélique ; il était normal qu'elle le surpassât.
Les jours défilèrent de manière productive tandis que Roel affinait progressivement ses aptitudes.
Alors que l'année touchait à sa fin, Carter lâcha soudain une nouvelle tonitruante à Roel.
« Le Saint Éminent souhaite te rencontrer. »
L'esprit de Roel devint instantanément vierge. Il allait de soi qu'il savait précisément à qui désignait le titre de « Saint Éminent ».
John Xeclyde, pape de la plus vaste religion du genre humain, empereur de la Théocratie de Saint Mesit, patriarche de la maison Xeclyde, envoyé divin, premier disciple… Tout simplement trop de titres à retenir.
D'un point de vue plus personnel, Roel préférait souvent le qualifier simplement de « grand-père de Nora ».
Sur le continent de Sia vivaient des centaines de millions de personnes, mais celles osant ouvertement se dresser contre lui se comptaient sur les doigts de la main. Son influence était unanimement reconnue comme la prépondérante du territoire. Obtenir une audience avec lui constituait un événement d'une importance capitale, surtout lorsqu'on le célébrait comme l'un des plus grands héros de l'humanité.
Dans sa jeunesse, John Xeclyde avait naguère terrassé le grand prêtre des déviants lors d'une guerre sainte.
Que diable étaient les déviants ?
Si de nombreuses définitions officielles existaient, l'impression tirée du jeu vidéo était plutôt celle de brutes bestiales dépourvues d'esprit. Elles peuplaient le Domaine Perdu, région abandonnée par les humains, et leur anatomie présentait des mutations poussées à l'extrême. Incapables de dialoguer avec les hommes, elles entretenaient néanmoins une haine farouche à l'égard de l'espèce humaine pour une raison unique : elles se nourrissaient de chair humaine.
Les déviants partageaient une ressemblance troublante avec les humains, mais ils n'en restaient pas moins des créatures radicalement distinctes. Au contraire, ils dévoraient sans scrupule le moindre individu croisant leur route, faisant d'eux l'ennemi juré de la civilisation humaine. Face à ce cycle biologique prédateur-proie, toute forme de réconciliation relevait de l'illusion.
Les déviants avaient déjà envahi l'ouest du continent de Sia à quatre reprises, soulevant des troubles cataclysmiques à chaque fois. Plusieurs royaumes entiers avaient sombré sous leurs assauts brutaux.
Lors de la guerre sainte survenue il y a quatre-vingts ans, humains et déviants s'affrontèrent durant vingt-deux mois dans une impasse sanglante avant que les premiers ne trouvent enfin une faille à exploiter. Lors de la Bataille de Fondation, John abattit de ses propres mains le grand prêtre des déviants, mais s'y cassa gravement et frôla la mort lui aussi. Ce fut uniquement grâce à l'assaut acharné des chevaliers de Pendor qu'il échappa aux griffes de la mort.
Constituant la plus haute victoire militaire de l'humanité contre les espèces étrangères, la renommée de John Xeclyde ne tarda pas à rayonner dans toutes les contrées. Chacun saluait son héroïsme. Naturellement, cette adoration popularisait également la stabilité de son trône.
Chaque année, d'innombrables fidèles entreprenaient un pèlerinage jusqu'à la Capitale Sainte Loren pour espérer l'apercevoir de loin. Ils pousseraient des cris d'extase tels des fans retrouvant leur idole, et quelques-uns allaient jusqu'à fléchir le genou sous le coup d'une telle émotion.
Et voilà que cette idole de l'humanité, qui transcendait les frontières territoriales, souhaitait désormais rencontrer Roel ! Inutile de préciser qu'il se sentait immédiatement pris de court. C'était exactement comme si, un beau jour en restant chez soi, un appel inopiné venait prévenir que le chef de l'État désirait vous voir. Qui n'aurait pas été dérouté par une telle nouvelle !
John Xeclyde n'apparaissait pas dans le jeu vidéo ; Roel ignorait donc son apparence et sa personnalité. Aucune information préalable ne lui permettait de se prémunir contre l'audience. S'il prononçait maladroitement la moindre parole inappropriée…
'Oh, bon, il semble que rien ne devrait finalement se produire.'
Roel s'arracha brusquement à sa torpeur. Il jeta un coup d'œil à son père serein et aux deux servantes postées près de la table, et rappela instantanément quelle était sa position actuelle.
Le Saint Éminent imposait le respect, certes, mais la maison Ascart n'était pas non plus une cible facile ! De plus, leurs alliances se trouvaient encore à la phase de lune de miel des compliments mutuels.
Puis, malgré ses dénégations internes, la relation qu'il entretenait avec Nora restait plutôt cordiale. L'octroi d'Ascendwing représentait un signe de bonnes volontés de la part des Xeclyde, peut-être même ordonné directement par le Saint Éminent. Adopter cette optique, il n'y avait aucune raison de paniquer.
'Il n'est qu'un grand-père d'une maison voisine. Oui, c'est bien ça.'
Tandis que Roel tentait obstinément de se persuader que la menace était somme toute limitée, le temps filait. Avant même qu'il ne s'en rende compte, la Troisième Époque, année 1004, touchait à sa fin.