Pays des Savants, Leinster.
Roel Ascart était assis près de la fenêtre, observant la foule affairée dehors tout en sirotant son thé, savourant cet instant de quiétude.
La guerre et la paix étaient comme les parties intégrantes de la civilisation humaine, des éléments que nul ne pouvait éviter de sa vie. Cela dit, grâce aux performances exceptionnelles de la maison Ascart, la Théocratie de Saint Mesit avait pu éviter une guerre potentielle et reprendre son souffle.
Pourtant, un caillou jeté à la surface paisible d'un lac soulève inévitablement des ondulations. Le monde ne reviendrait pas simplement à son état d'avant après avoir frôlé un conflit majeur.
Les ondulations du changement parvinrent jusqu'au Pays des Savants, une contrée supposée à l'abri des querelles politiques et des conflits internationaux. En réalité, les changements y étaient peut-être les plus tangibles, du fait des origines diverses des gens qui s'y pressaient.
Il y avait toujours eu une séparation des étudiants selon leurs nationalités à Leinster, mais elle n'avait jamais été aussi flagrante. Des visages crispés apparaissaient chaque fois que des étudiants de l'Empire d'Austine et de la Théocratie de Saint Mesit se croisaient. Même ceux qui étaient proches se contentaient d'un salut de pure forme avant de se séparer.
La plupart des étudiants étrangers à Leinster étaient issus de la noblesse, il leur était donc impossible d'ignorer les implications politiques quand ils se liaient d'amitié. Les anciens arrivaient encore à maintenir les apparences puisqu'ils se connaissaient depuis des années, mais la gêne était palpable chez les nouveaux arrivants.
« Je suppose que c'est inévitable », secoua la tête Roel en poussant un doux soupir.
Ses pensées ne purent s'empêcher de dériver vers le chaos survenu deux mois plus tôt.
Après son combat contre Layton Seze à la frontière, les Seze n'avaient fait aucun autre mouvement hostile. Sans ingérence extérieure, l'armée alliée parvint à prendre la cité d'Edgar, remportant ainsi une victoire complète dans la guerre civile.
Roel jeta un coup d'œil autour du quartier général de la Guilde des Connaisseurs avant de partir devant les autres.
La cité d'Edgar était sens dessus dessous après tous les combats, l'armée alliée dut donc rester sur place pour maintenir l'ordre. Carter et les autres commandants n'étaient pas assez cruels pour exiger que l'armée personnelle des Ascart et l'armée hérétique, toutes deux sévèrement éprouvées, s'occupent de telles besognes ; on leur permit donc de rentrer les premiers avec Roel, qui n'était pas en grande forme non plus.
Alicia devait rester pour poursuivre son travail au sein du bureau de renseignement et coordonner les inquisiteurs, qui étaient arrivés avec Roel, afin de capturer les adeptes du culte maléfique en fuite.
Roel accepta ces arrangements, l'heure de la rentrée approchant.
Honnêtement, il se sentait utterly épuisé après avoir traversé les troubles de la frontière orientale et la guerre civile de la Théocratie. Il trouvait ridicule que ses vacances se soient révélées encore plus harassantes que les cours à l'académie.
Sous l'escorte rapprochée de l'armée personnelle des Ascart et de l'armée hérétique, Roel regagna sain et sauf le fief d'Ascart. Il passa ensuite ses jours à se remettre de ses blessures et à songer à quel point Ro avait eu l'œil pour juger les gens.
Layton était bel et bien un homme d'honneur. Non seulement il avait veillé sur l'héritage familial des Ascart pendant des siècles, mais il avait aussi scrupuleusement suivi les paroles de Ro et s'était battu de toutes ses forces, sans retenir le moindre coup. C'est grâce à cela que Roel se retrouva une fois de plus alité, à peine remis des blessures subies à la frontière orientale.
Du côté positif, la Théocratie décerna à Roel et Alicia une Médaille de Gardien Héroïque chacun pour leur contribution à contenir les Seze malgré des chances minces. Comme aucun des deux ne se trouvait à la Capitale Sainte, les Xeclyde dépêchèrent un émissaire pour leur remettre la médaille à domicile, décision qui rencontra l'entier assentiment de Roel.
Mettre de côté la question de savoir s'il convenait de faire voyager Roel alité jusqu'à la Capitale Sainte pour récupérer une médaille, il n'était pas approprié d'organiser une grande cérémonie de remise à un moment aussi sensible.
C'était un immense soulagement que la guerre civile ait été résolue, mais la Théocratie n'était pas tirée d'affaire pour autant. D'une part, les Déviants à la frontière orientale deviendraient plus actifs avec l'arrivée du printemps. Conscients de cela, les Xeclyde avaient déjà commencé à envoyer des renforts, mais il faudrait du temps pour établir une ligne de défense décente.
Comme dit le proverbe, il n'y a pas d'œuf intact dans un nid renversé.
Lorsque l'humanité fait face à une épreuve imminente, nul pays ne peut dormir sur ses deux oreilles. Roel, figure centrale de la jeune génération et lié de près à plusieurs autres qui occupaient la même position, en était naturellement affecté lui aussi.
Il pouvait le ressentir concrètement rien qu'en repensant à son récent voyage vers Leinster.
Contrairement à avant, ce fut un périple morne et solitaire, effectué seul. Il n'avait ni Nora ni Charlotte pour discuter en chemin et faire passer le temps. Cela faisait une éternité qu'il n'avait été laissé seul, et le vide lui parut exceptionnel.
Pendant le voyage d'un mois, il passa son temps à fixer le paysage morne et immuable dehors, subissant une dose complète de solitude. Par moments, il marmonnait sur son corps souffrant, et Cynthia frappait à sa portière pour lui manifester quelque sollicitude. Il en vint à se dire : Ah. C'est donc ça qu'éprouve un vieillard vivant seul quand un travailleur social lui rend visite ?
La cause du triste sort de Roel était un symposium international — le Symposium International de Gestion des Crises.
Comme son nom l'indiquait, c'était un symposium tenu pour discuter des plans face aux diverses crises qui menaçaient l'humanité. La menace des Déviants avait toujours été un sujet majeur du symposium, et celui-ci devait se tenir après la disparition brutale du fort de Tark. Cependant, le déclenchement de la guerre civile en Théocratie, ainsi que l'ingérence supplémentaire de l'Empire d'Austine, l'avaient repoussé de plusieurs mois.
Maintenant que la situation s'était enfin stabilisée, il allait de soi qu'ils tiennent le symposium au plus vite.
Conformément à la tradition, les héritiers des grands pays comme Nora, Charlotte et Wilhelmina devaient y participer. Du coup, Roel se retrouva tout seul.
Pour être juste, le symposium était organisé sous l'égide de l'Église, donc Roel, en tant qu'héritier d'une maison noble éminente et sujet méritant de la Théocratie, aurait pu y assister s'il l'avait voulu. C'est juste qu'il n'y avait aucun intérêt.
Il pouvait imaginer comment le symposium tournerait rien qu'en lisant son ordre du jour — constituer une armée unifiée pour réagir vite aux menaces et augmenter le flux de ravitaillement vers la frontière orientale. Il était peu probable que qui que ce soit renverse la table et claque la porte, mais il y aurait sûrement des querelles, pendant des heures au bas mot, surtout entre l'Empire d'Austine et la Théocratie de Saint Mesit.
Roel n'avait cure de ces luttes intestines. Il avait bien trop sur les bras pour s'encombrer de cela.
Après avoir siroté tranquillement une tasse de thé, il se leva et se mit en route vers l'Académie Sainte-Freya.
…
Ce n'avait pas été une bonne année pour l'humanité. Les problèmes s'étaient succédé, et les tensions et conflits étaient nombreux au sommet.
Pourtant, ces tourments n'affectèrent pas le taux d'inscription de la tour d'ivoire qu'est l'Académie Sainte-Freya. Au contraire, il était plus haut que jamais grâce à ses performances exceptionnelles à la Coupe des Challengers l'an dernier.
Comme l'an dernier, la Division de Maintien de l'Ordre assurait le maintien de l'ordre parmi les étudiants. L'absence de personnalités de premier plan comme Nora et Charlotte, ainsi que celle du chaos causé par Paul et Roel l'an dernier, rendaient l'atmosphère bien plus légère.
Une agitation éclata néanmoins à cause d'un seul individu.
C'était une femme en jupe blanche, belle comme les fées des légendes. Sa peau diaphane et ses cheveux argent évoquaient la neige, en contraste saisissant avec ses yeux rubis intenses. Ces deux couleurs frappantes se combinaient pour créer un spectacle envoûtant, forçant la foule à la fixer, la bouche béante.
Ce n'était autre qu'Alicia Ascart.
Lorsqu'elle foula la pelouse en tant que nouvelle élève de l'Académie Sainte-Freya, tous les regards aux alentours furent naturellement attirés vers elle, incapables de résister à son charme. Le nombre d'yeux posés sur elle ne fit qu'augmenter au fil du temps.
C'est presque une arme de destruction massive, soupira Roel, impuissant.
Ce qui se passait ne le surprenait pas, l'entrée d'Alicia ayant causé pas mal de remous dans les Yeux du Chroniqueur aussi.
En tant que celle aux visuels les plus frappants parmi toutes les cibles à conquérir, la capacité d'Alicia à charmer les autres surpassait même celle de Nora et des autres. Par-dessus ça, le fait qu'elle ne soit pas une princesse la rendait bien plus accessible, si bien qu'il était presque inévitable qu'elle attire la vermine.
La plupart des élèves de l'Académie Sainte-Freya étaient rompus à l'étiquette, étant nobles dans leurs pays respectifs, mais il y avait forcément quelques fils de famille bon à rien ou adolescents imprudents débordant de testostérone.
Le sachant, Roel décida de lancer un avertissement sévère au corps étudiant dès le premier jour de la rentrée pour empêcher de tels individus d'approcher Alicia.
Cependant, les choses ne se passèrent pas aussi bien qu'il l'avait anticipé. Il constata qu'il atteignait déjà les limites de sa patience avant même que les fauteurs de troubles ne se manifestent. Pour une raison qu'il ignorait, il ressentit une vague de colère lui monter au cœur en voyant Alicia dévisagée par tant de gens en public, et le sentiment ne fit que s'intensifier avec le temps.
Pour des raisons qu'il ne comprenait pas, il ne voulait pas que d'autres regardent Alicia.
Pourquoi ? Est-ce un signe de possessivité ?
Perplexe face à son angoisse, Roel se 돌아 vers lui-même pour tenter de découvrir la raison de ces sentiments.