Sous la lune, dans une tente, Alicia Ascart fit soudain irruption devant le marquis Carter, le front plissé, et lui fit une proposition, mais le marquis rejeta sa requête après un instant de réflexion.
« Non, cela n'est pas nécessaire. Vous n'avez qu'à vous concentrer sur vos responsabilités et continuer à rassembler des renseignements », dit Carter avec une attitude déterminée.
Alicia ne fut pas surprise par le refus véhément de son père adoptif, car elle pouvait deviner, dans une certaine mesure, ce qui lui passait par la tête.
Elle sentit que Carter la considérait bel et bien comme sa propre fille, mais qu'une autre couche d'identité, celle-là impossible à faire taire, subsistait : la fille d'un camarade proche mort en protégeant Carter. Tant que cette identité demeurerait, Carter ne pourrait jamais l'envoyer sur le champ de bataille.
Carter aurait plutôt dépêché son propre fils au front qu'elle, par culpabilité, mais c'était une chose qu'Alicia ne pouvait accepter. Elle savait que Roel se trouvait déjà dans le fief d'Elric, et il ne fallait pas être un génie pour deviner ce qui allait suivre.
Roel avait déjà atteint le Niveau d'Origine 3, et il était accompagné de l'élite de l'armée hérétique. Compte tenu des circonstances actuelles, il lui serait impossible de ne pas se rendre sur le champ de bataille. Si elle ne parvenait pas à convaincre Carter ici, elle devrait demeurer simple spectatrice pendant toute la bataille, forcée de regarder Roel affronter les ennemis.
La discipline était primordiale dans l'armée, aussi Alicia ne pourrait-elle pas quitter son poste sans les ordres de Carter.
« Seigneur Père… avez-vous l'intention d'envoyer Seigneur Frère arrêter les Seze ? »
« … »
La réponse silencieuse de Carter à la question d'Alicia confirma sa supposition.
Il faut que je trouve un moyen de convaincre père, mais que puis-je faire…
Alicia serra fortement les poings. Elle choisit de ne pas contester les paroles de Carter sur-le-champ.
« Seigneur Père, il y a beaucoup de bêtes démoniaques aux frontières entre la Théocratie et l'Empire d'Austine. Je peux les contrôler dans une certaine mesure grâce à mon aptitude. Si je collabore bien avec les hérétiques et notre armée personnelle, nous devrions pouvoir retarder l'ennemi un bon moment. Ainsi, notre situation devrait s'améliorer une fois que Seigneur Frère arrivera sur le champ de bataille. »
« Cela se peut, mais vous êtes encore mineure. Je ne peux pas permettre à un enfant de marcher sur le champ de bataille. Vous n'avez pas à vous en soucier. Je prendrai d'autres dispositions. »
« Je suis peut-être mineure, mais il existe de nombreux précédents d'ancêtres marchant au combat à mon âge. Il en va de même pour Seigneur Frère. Il n'avait que dix ans lorsqu'il a assumé pour la première fois la charge de seigneur de fief par intérim. Il ne devrait pas y avoir de différence pour… »
« Cela ne se fera pas. Vous n'êtes pas la même qu'eux. »
« ! »
Face à la pression continue d'Alicia, Carter en vint à proférer des mots inappropriés par anxiété. Lorsqu'il réalisa sa maladresse, il s'empressa de tenter de rattraper le coup, ne découvrant qu'un regard horrifié sur le visage d'Alicia.
Cette dernière le fixa, les yeux rougis.
« Seigneur Père, vous me considérez encore comme une étrangère après toutes ces années ? » marmonna-t-elle d'une voix rauque.
« Ce n'est pas ce que je veux dire, Alicia. C'est juste que cette mission est trop dangereuse… »
« Si Seigneur Frère peut faire face au danger, pourquoi pas moi ? Seigneur Père, si vous me considérez comme un membre de la maison Ascart, confiez-moi cette mission. Je souhaite prêter main-forte à la famille en cette heure de crise », dit Alicia en baissant la tête.
Carter fut mis dans l'embarras.
Ces mots lui rappelaient tant son ancien subordonné qu'il lui était difficile de les accepter, mais il craignait que son refus obstiné ne blesse Alicia et ne fracture le lien familial qui les unissait.
Il ressentit une douleur sourde au cœur en regardant les yeux rougis d'Alicia. Posant la main sur sa poitrine, il sut qu'il aurait très probablement accepté sa requête si elle avait été sa fille de sang. Même s'il la refusait pour la protéger, il réalisa que cela pouvait aussi constituer une forme de discrimination.
Une incertitude demeura longtemps sur son visage avant qu'il ne laisse enfin échapper un long soupir et ne consente d'un hochement de tête réticent.
« Très bien, Alicia. Je vous la confie. Vous n'avez pas à vous soucier du commandement ; j'enverrai quelqu'un sur place pour le gérer. Vous n'aurez qu'à tenir jusqu'à l'arrivée de Roel. »
« Compris. Merci, Seigneur Père. »
« Mm. Il se fait tard. Allez vous reposer. Vous devrez partir tôt demain matin. »
« Oui, Seigneur Père. »
Alicia adressa une révérence formelle à Carter avant de s'effacer lentement dans les ombres. Lorsqu'elle réapparut sous la lune, ses larmes avaient déjà cédé la place à un sourire soulagé.
Son pari avait payé.
Désormais, elle n'était plus une simple spectatrice. Elle pourrait se tenir aux côtés de Roel lors de la bataille à venir.
« J'ai encore trois jours », murmura Alicia.
Elle posa les yeux sur les rapports concernant Roel qu'elle tenait en main, puis leva les yeux vers le ciel, songeuse.
…
La mobilisation des troupes tend à être rapide et abrupte, et cela vaut tant pour les Seze que pour les Ascart.
Le lendemain matin, peu après que Carter eut annoncé sa décision, l'armée personnelle des Ascart et l'armée hérétique se mirent en marche vers la frontière.
Cette mobilisation attira l'attention de tous, bien qu'elles ne comptassent que quelques milliers de soldats, car tous comprenaient qu'il s'agissait de l'armée qui pourrait bien changer le cours de l'histoire.
Pendant ce temps, le duc Brookley avait décidé de se rendre personnellement au camp de base des Seze pour évaluer la situation.
Espérer immobiliser la force militaire d'un pays puissant avec des pertes minimes n'aurété qu'un rêve dans la vie antérieure de Roel, mais c'était possible sur le continent de Sia en raison de l'immense disparité de puissance entre transcendants.
Un transcendant de haut niveau pouvait, à lui seul, anéantir un peloton de soldats sur le champ de bataille.
Le duc Brookley était lui-même un transcendant de Niveau d'Origine 2, et les soldats qu'il avait mobilisés pour cette mission étaient l'élite du fief Seze. Bien qu'ils ne fussent pas dix mille, leur valeur militaire pouvait aisément égaler celle d'une armée de réserve cinq fois plus nombreuse. L'armée alliée devrait diviser ses forces en deux pour repousser l'élite des Seze.
Les Seze auraient accompli leur mission du moment qu'ils parviendraient à détourner des dizaines de milliers de soldats. Tant qu'ils y parviendraient, la Théocratie en sortirait grandement affaiblie, que ce soit par l'intervention de l'Empire d'Austine ou par l'échec du siège de la cité d'Edgar.
Cependant, à peine un jour après la mobilisation de leurs troupes, le duc Brookley reçut un rapport qui le stupéfia.
L'armée alliée de la Théocratie dépêcha bien des soldats pour les affronter, mais leur nombre n'atteignait pas les dizaines de milliers. Au contraire, il était même inférieur au leur.
Cela contredisait ce qu'avait envisagé le duc Brookley, et c'est pourquoi il en fut profondément déconcerté. Il avait étudié les forces ennemies au préalable, et il savait que l'armée personnelle des Ascart avait subi de lourdes pertes lors de la phase précédente de la guerre.
Compte tenu du fait que le marquis Ascart devait rester au centre de commandement pour diriger la guerre, ils ne devaient pas avoir suffisamment d'élites restantes pour les contenir.
A-t-il l'intention de les utiliser comme pions ?
Le duc Brookley y songea un instant, mais rejeta vite cette idée. Il était difficile d'imaginer qu'un noble irait jusqu'à utiliser son armée personnelle comme chair à canon. Mais si ce n'était pas le cas, que le marquis Ascart pouvait-il bien tenter de faire ?
Nous n'avons pas cherché à dissimuler la force de nos troupes, il est donc peu probable que le réseau de renseignement de la Théocratie ait fait une erreur majeure d'appréciation sur nos effectifs. Cela signifierait-il qu'ils disposent d'un général ou d'un expert redoutable dont nous ignorons l'existence ?
Bien trop de doutes sans réponse laissaient le duc Brookley dans l'incertitude. La seule chose qui avait suivi sa prédiction jusqu'ici était que l'armée dépêchée pour les affronter provenait du fief d'Ascart.
Il pensait que la seule chose qu'il restait à faire était d'attendre l'affrontement final pour voir ce que les Ascart tramaient, mais avant cela, un autre incident inattendu se produisit.
Il reçut un rapport de leurs éclaireurs, l'informant que l'armée des Ascart avait traversé les plaines au cours de la journée écoulée et s'approchait rapidement d'eux, mais pour une raison quelconque, ils avaient évité d'affronter les troupes des Seze. Au lieu de cela, ils avaient soudainement viré de bord et s'étaient engouffrés dans une forêt à la frontière.
« ??? »
Ce fut un mouvement qui déconcerta non seulement les soldats, mais même le duc Brookley, rompu à l'art de la guerre.