Pendant ce temps, Roel pensait à peu près la même chose.
Plus quelqu'un s'efforce de cacher quelque chose, plus il est crucial de le découvrir. Il devait y avoir une raison importante pour laquelle le Collectionneur avait pris tant de soin à dissimuler son identité tout ce temps.
À ce sujet, il envisageait deux possibilités.
La première : l'identité du Collectionneur était suffisamment controversée pour provoquer un énorme tollé si elle était révélée. Cela pourrait entraîner des répercussions qui lui seraient défavorables.
La seconde : le Collectionneur avait de nombreux ennemis qui en voulaient à sa vie, et sa vie serait en danger si ces derniers apprenaient sa véritable identité.
Quoi qu'il en soit, il était dans l'intérêt de Roel d'aller au fond de cette affaire, et la guerre intestine lui en offrait l'opportunité.
« Je sais que vous vous inquiétez pour ma sécurité, mais avez-vous oublié qui se trouve à Edgar City ? Mon père et le Saint Éminent John y sont tous les deux. Je sais qu'ils ne peuvent pas me protéger en permanence, mais il n'y a pas d'endroit plus sûr que sous la surveillance du Saint Éminent John. »
« Eh bien, je suppose que si mon grand-père est là… »
Nora hésita en se rappelant que son grand-père était lui aussi sur le front.
Sentant une ouverture, Roel décida d'enfoncer le clou. Il se pencha brusquement en avant et plongea son regard dans les yeux indécis de Nora pour lui signifier sa détermination.
« Si Bryan est celui qui nous a tendu l'embuscade, le vrai commanditaire, c'est le Collectionneur. Cette affaire ne sera pas close tant que nous ne l'aurons pas réglé. Cet homme a cherché à semer le chaos dans la Théocratie en tramant votre mort. Quoi qu'il en coûte, je lui rendrai la pareille. »
« ! »
La colère se lisait dans les yeux inébranlables de Roel, et sa voix habituellement douce frémissait de rage. Nora écarquilla les yeux tandis qu'une chaleur brûlante commençait à la consumer. Elle ne parvint plus à trouver en elle la force de l'en empêcher.
Après plusieurs tentatives avortées pour parler, elle poussa un long soupir. D'un air résigné, elle posa la tête sur l'épaule de Roel et lui murmura à l'oreille.
« Assure-toi de rester en vie. C'est un ordre. »
« Je le ferai. Je le promets », répondit Roel solennellement.
Après un instant de silence, ils s'enlacèrent et s'immergèrent dans la chaleur de l'autre.
…
Après avoir accompagné Nora pendant plusieurs heures, Roel attendit que la foule se disperse avant de quitter le palais royal en calèche. Sa destination était la villa du Labyrinthe, où il ne s'était pas rendu depuis un bon moment. Tout y était tel qu'il s'en souvenait.
Le manoir du Labyrinthe n'étant pas considéré comme une base militaire, le réseau de renseignements des Ascart n'y livrait habituellement pas de rapports. Le sachant, Roel ne reprocha pas aux domestiques employés sur place le manque d'informations.
S'il avait convaincu Nora de le laisser partir au front, il n'avait pas l'intention de s'y rendre immédiatement.
D'un point de vue technique, il ne le pouvait pas de toute façon, Nora lui ayant imposé un repos obligatoire de trois jours, mais en outre, il voulait aussi laisser à l'armée hérétique le temps de se reposer avant de partir.
Sans conteste, l'armée hérétique avait grandement contribué à la mission de Roel pour sauver Nora, mais les combats intenses contre les adeptes du culte maléfique et le long aller-retour jusqu'à la frontière orientale leur avaient coûté énormément.
La fatigue qu'ils avaient accumulée en chemin dépassait l'imagination.
Si chacun d'entre eux n'avait pas été au moins au Niveau d'Origine 5, s'ils n'avaient pas fait preuve d'une discipline élevée et de compétences de survie en milieu sauvage issues de leur passé de barbares et de mercenaires, ils n'auraient peut-être pas pu tenir jusqu'au bout.
En fait, lors de la dernière partie de leur parcours après être entrés sur le territoire de la Théocratie, certains inquisiteurs se retrouvèrent incapables de suivre le convoi. On les envoya se reposer dans les villes voisines, et il faudrait probablement quelques jours avant qu'ils ne reviennent.
Cela montrait à quel point leur marche avait été dure et rapide.
Pour être honnête, Roel pensait que trois jours ne suffiraient probablement pas aux hérétiques pour récupérer pleinement, au point qu'il envisagea de ne pas les emmener avec lui. Cependant, lorsqu'il en parla avec eux, Rodney, Wood, Cynthia et le reste de l'armée s'opposèrent à sa décision à l'unanimité, dans un rare élan de défi.
« Saint Fils, veuillez permettre à notre Secte de l'Inébranlable de rester à vos côtés et de vous protéger. C'est le décret de notre dieu, ainsi que notre propre souhait. D'ailleurs… nous espérons participer à cette bataille en tant que membres du fief d'Ascart. C'est une chance pour nous de gagner de la reconnaissance », dit Cynthia.
« Exactement mon avis ! Notre Secte de la Force n'a jamais eu peur du combat. Au contraire, cette guerre est une opportunité pour nous de faire nos preuves ! » renchérit Wood.
« … Je vois. »
Roel digéra lentement ce qu'il venait d'entendre avant d'acquiescer lentement.
Si l'armée hérétique était son armée personnelle, ils avaient probablement subi une certaine forme de discrimination en raison de leur identité. Ce qui leur manquait à présent, c'était la reconnaissance des autres.
Il était une chose qu'ils n'aient pas participé à la guerre intestine auparavant, puisqu'ils gardaient Roel, mais il n'y avait plus d'excuse maintenant qu'ils étaient de retour. Ne pas le faire pourrait jeter le doute sur leur loyauté, ce qui dégraderait leur position dans le fief d'Ascart.
Inversement, cela pouvait être une bonne occasion pour les hérétiques de s'intégrer au fief d'Ascart. Rien n'est plus persuasif que la contribution militaire.
D'ailleurs, Cynthia et les autres voulaient aussi remercier Roel pour la grâce qu'il leur avait témoignée jusqu'ici.
Roel ne pouvait pas s'opposer à leur décision maintenant qu'il connaissait leurs pensées, mais il ordonna tout de même à tout le monde de prendre trois jours de congé.
La cité d'Edgar des Elric était une ville hautement fortifiée qui ne manquait pas de soldats. Même avec les forces combinées des Ascart et des Xeclyde, percer ses défenses ne serait pas une mince affaire. Il n'y avait donc pas lieu de se presser, même s'ils souhaitaient glaner des mérites militaires.
L'armée alliée avait déjà atteint la limite de ce que sa progression rapide pouvait accomplir. Elle avait réussi à gagner du terrain significatif en prenant les Elric de court, mais ces derniers avaient déjà émergé de leur hébétude et pris des contre-mesures face à leur agression. Il faudrait probablement attendre le début du printemps avant que cette guerre ne puisse se conclure.
Même ainsi, cela était déjà considéré comme rapide sur le continent de Sia.
Les luttes intestines entre puissants nobles pouvaient aisément durer trois à cinq ans, la phase de préparation prenant souvent plus d'un an. C'était pire pour les batailles entre pays, et l'exemple type en était la guerre d'indépendance de Rosa, qui avait duré près d'un siècle, s'étalant sur trois à quatre générations.
Même si les hérétiques rejoignaient la guerre tardivement, ils pourraient encore participer à l'action. En fait… ils pourraient même rencontrer des ennemis inattendus.
Roel s'installa dans un fauteuil de la villa du Labyrinthe et réfléchit à une information qu'il avait vue sur le rapport de guerre au palais royal. Elle éveilla en lui un pressentiment funeste.
Le fief d'Elric n'était pas une bonne terre, non seulement parce qu'elle n'était pas fertile, mais aussi parce qu'elle bordait deux autres pays majeurs, le royaume chevalier de Pendor et l'Empire d'Austine. Des conflits éclataient de temps à autre, causant bien des tracas.
Personne ne voulait les ennuis qui allaient avec ce territoire, c'est pourquoi il avait fini par être refilé à la maison Elric.
Ironiquement, c'était aussi pour cette raison que les Xeclyde et les Ascart rencontraient des difficultés à recueillir des informations sur les Elric. Il était trop difficile de suivre quoi que ce soit une fois que cela franchissait les frontières nationales, et les Elric en avaient assurément profité. En fait, les deux maisons comptaient principalement sur la Compagnie marchande Sorofya pour obtenir des renseignements sur le fief d'Elric, car elle avait des yeux au-delà des frontières.
Cependant, dans le rapport de guerre que Roel avait lu au palais royal, il était indiqué que l'Empire d'Austine, qui prêtait rarement attention à ses frontières avec le fief d'Elric, avait soudainement mobilisé son armée. Contrairement au royaume chevalier de Pendor, ils ne déployaient pas leurs troupes sur toute la longueur de la frontière pour protéger leurs limites. Au lieu de cela, ils concentraient leurs forces ensemble.
Même un profane peu versé dans les affaires militaires pouvait dire que le rassemblement de troupes était le prélude à une agression imminente. Roel n'avait aucune idée de ce que pensait l'Empire d'Austine, mais ils tramaient probablement quelque chose de mauvais.
« Que peut bien avoir en tête leur empereur ? » marmonna-t-il en fronçant profondément les sourcils.