Dans les jours qui suivirent, Roel fit part à Carter de l'état actuel de ses capacités transcendantes, ce qui stupéfia grandement le marquis.
« Tu as atteint le goulot du Niveau d'Origine 4 ? En es-tu certain ? »
« Oui, j'en suis certain. J'ai ressenti dernièrement une sensation de satiété de puissance en moi, surtout après la Coupe des Challengers », répondit Roel.
Ces mots convinquirent Carter. Une sensation de satiété de puissance était le signe qu'on se trouvait à la veille d'une percée vers le Niveau d'Origine 3. Il avait lui-même traversé cette phase, mais même ainsi, la progression de Roel était bien trop rapide.
Depuis tout ce temps, Carter croyait que la croissance fulgurante de Roel tenait à l'éveil tardif de sa Lignée. Il pensait que les efforts accumulés de Roel l'avaient propulsé en avant, lui permettant de développer ses capacités transcendantes à un rythme sans précédent.
Pourtant, atteindre le goulot du Niveau d'Origine 4 en moins de deux ans était tout bonnement ridicule. Cela brisait le sens commun du monde.
Carter avait d'abord cru que Roel avait pu remporter la Coupe des Challengers grâce au sort ancien qui augmentait temporairement sa puissance au Niveau d'Origine 3. Mais à en juger par les apparences, Roel était un transcendant des plus redoutables même sans ce sort ancien.
Ce qui amena Carter à poser sur Roel un regard partagé.
Les lois du continent de Sia dictaient que la grande puissance s'accompagnait d'un grand prix. Roel avait dû braver des dangers innombrables pour connaître une croissance aussi rapide, mais le jeune homme ne lui en avait jamais soufflé mot.
Carter réalisa qu'il n'avait jamais été là pour son fils, et cette prise de conscience le remplit de culpabilité.
Lorsque son échec à s'occuper de Roel durant son enfance avait fait de ce dernier un petit tyran rebelle, il s'était juré de faire mieux. Des années s'étaient écoulées depuis, mais il constatait qu'il occupait toujours la même position qu'avant. Il n'était toujours pas là pour son fils lorsque celui-ci avait vraiment besoin de lui.
Il pouvait se trouver bien des excuses, telles que ses devoirs de noble et les immenses contributions qu'il avait apportées à l'humanité, mais sans conteste, il avait échoué en tant que père.
Il ne parvenait pas à imaginer ce qui serait advenu si Roel n'avait pas mûri tôt et appris à se débrouiller seul. Si quelque chose était vraiment arrivé à Roel, il se serait vautré dans le regret.
Le mélange de culpabilité et de fierté qu'il ressentait pour son enfant arracha un doux soupir au marquis.
Il chassa ces pensées de son esprit et se mit à transmettre à Roel son expérience de la percée vers le Niveau d'Origine 3. Ses éclaircissements offrirent à Roel une compréhension plus profonde des capacités transcendantes.
Même si Roel avait vaincu plusieurs transcendants de haut niveau à ce jour, cela ne signifiait pas qu'il était nécessairement plus fort qu'eux. La plupart de ses exploits redoutables avaient été accomplis dans l'État de Témoin, où les dieux anciens n'étaient pas aussi limités par la propre force de Roel et étaient donc généralement plus puissants.
Il pouvait élever sa puissance au Niveau d'Origine 3 grâce à la Bénédiction de Peytra, mais il s'agissait d'une amélioration quantitative, non qualitative. C'était pourquoi il était impatient d'en finir avec le combat contre Wilhelmina lors de la finale de la Coupe des Challengers. Il savait qu'il lui manquait encore par rapport à un véritable Niveau d'Origine 3, surtout en termes de compréhension des puissances transcendantes.
C'était pourquoi il souhaitait chercher les conseils d'un transcendant de haut niveau expérimenté, et Carter, en tant qu'expert vétéran du Niveau d'Origine 2, correspondait parfaitement. Au fil des explications, il prit aussi conscience de l'écart qui le séparait de Carter.
Le terme « transcendant de Niveau d'Origine 2 » était synonyme de « poids lourd » sur le continent de Sia.
Les transcendants de Niveau d'Origine 2 avaient grand poids, même dans de grands pays comme la Théocratie de Saint Mesit et l'Empire d'Austine. Chacun d'eux était un prodige renommé de son époque respective, un survivant d'innombrables batailles. Leurs compétences et leur contrôle du mana avaient été continuellement affinés par le temps et l'expérience accumulée, et c'était là quelque chose que Roel peinait à égaler.
Il commençait à saisir grossièrement la force de Carter à travers la transmission de connaissances de ce dernier.
Le plus probable était que Carter fût un expert même parmi les transcendants de Niveau d'Origine 2. Cela expliquerait comment il était devenu Mage en Chef de la Théocratie de Saint Mesit et avait vaincu le patriarche de la maison Bess du Royaume chevalier lors d'une passe d'armes amicale.
Roel y réfléchit, mais ne crut pas qu'il serait de taille à affronter son père même en utilisant la Bénédiction de Peytra. L'écart entre chaque Niveau d'Origine était un obstacle immense à franchir. Il pourrait encore avoir une chance contre un érudit de Niveau d'Origine 2, mais face à un vétéran du combat, le mieux qu'il pût espérer était de tenir bon.
Après plusieurs jours à apprendre des éclaircissements de Carter, il trouva enfin une direction vers laquelle travailler. Une fois de plus, il s'enfonça dans les archives historiques de la bibliothèque et attendit patiemment l'arrivée de Chris.
C'était la première fois que Carter et Chris se rencontraient après vingt ans, il y était donc fatal qu'une certaine gêne s'installe entre eux. Chris s'était aussi révélée inepte en matière de romance, au point qu'il n'aurait rien eu d'étonnant à ce qu'elle bredouille en présence de Carter.
Dès lors, il était impossible que Roel ne se sente pas nerveux à ce sujet. Il en avait parlé à Alicia, et tous deux s'étaient mis d'accord pour l'aider chaque fois que la conversation deviendrait trop embarrassante.
Mais avant que Chris ne puisse se rendre au fief d'Ascart, un convoi chargé de marchandises arriva le premier.
…
Dans le salon du manoir des Ascart, les domestiques s'affairaient à transporter d'exquis coffrets renfermant de précieux trésors jusqu'au salon, où ils les ouvraient un à un pour en vérifier le contenu.
Peu de temps auparavant, un convoi en provenance de la villa du Labyrinthe de la Capitale Sainte était parvenu au fief d'Ascart, apportant avec lui de nombreux trésors offerts par des nobles de toute la Théocratie. Le but de leurs cadeaux était simple : féliciter Roel pour sa victoire à la Coupe des Challengers.
La victoire de Roel avait été si soudaine que les nobles n'avaient pas pu faire de préparatifs à l'avance. Heureusement, ce n'était pas la première fois qu'ils se trouvaient confrontés à une telle situation, et ils avaient justement la parade.
Ils enverraient d'abord leurs lettres de félicitations, avant d'expédier les cadeaux plus tard.
On pouvait techniquement considérer ces lettres de félicitations comme des reconnaissances de dette. C'étaient tous des nobles, aussi ne convenait-il pas qu'ils fassent de vaines promesses. Que ce soit pour préserver leur fierté de nobles ou leur propre crédibilité, ils s'assuraient habituellement de livrer les cadeaux promis.
En tant que destinataire des cadeaux, Roel avait aussi ses responsabilités. Il allait de soi qu'il devait écrire une lettre de réponse à la réception des cadeaux, mais outre cela, il devait aussi évaluer la valeur des cadeaux et la consigner.
Il devrait veiller à rendre un cadeau de valeur équivalente ou légèrement supérieure lorsque se présenteraient des occasions justifiant un cadeau, comme l'anniversaire de l'autre partie.
Peu importait qu'on en ait les moyens financiers ou non. C'était la manière des nobles que de faire parade de richesse, même s'il fallait s'endetter pour cela. Donné que Roel venait de devenir la première personnalité de la jeune génération, ils devaient veiller à envoyer quelque chose qui fût à la hauteur de son rang.
« Maison marquisale de Belfast, une tapisserie en peau d'Ours Doré sans tache. Valeur estimée : 3 500 pièces d'or. »
« Maison marquisale de Weiss, Vase aux Fleurs Apaisantes aux Sept Couleurs, outil magique. Toute fleur qu'il contient reste éternellement en pleine éclosion, et le parfum qu'il exhale soigne l'insomnie. Valeur estimée : 4 000 pièces d'or. »
« Maison ducale de Lucerne, "Forêt des Douze Cerfs". Ornement décoratif, l'un des chefs-d'œuvre du célèbre peintre Weygin. Valeur estimée : 5 000 pièces d'or. »
…
Roel était assis sur le canapé et savourait une tasse de thé en écoutant les explications d'Anna sur chacun des trésors. Cependant, lorsqu'il en vint à une petite boîte en bois marquée de l'insigne des Xeclyde, la voix d'Anna s'arrêta net.
« Jeune maître, ceci… »
Elle resta stupéfaite plusieurs secondes avant d'apporter précautionneusement la boîte en bois jusqu'à Roel.
Sentant que quelque chose n'allait pas, Roel posa sa tasse avant d'examiner de plus près. L'intérieur de la boîte était orné d'une magnifique illustration représentant l'une des légendes de l'Église, et au centre de cette belle illustration se trouvait un anneau portant l'insigne des Xeclyde, posé tranquillement sur un précieux satin rouge.
« Ceci est… ! »
Les yeux dorés de Roel se rétrécirent au moment où il aperçut l'anneau. Il tira la boîte vers lui pour l'observer de plus près, mais son visage ne fit que s'assombrir davantage.
Un anneau portant l'insigne d'une maison noble n'était un jeton que les membres principaux d'une maison noble étaient qualifiés pour porter. Sa signification ne pouvait être que plus grande encore pour des familles royales comme les Xeclyde. C'était le genre de cadeau que le destinataire devait humblement refuser, même si les Xeclyde le lui offraient.
En d'autres termes… le Saint Éminent John souhaite que je lui rende visite ?
Roel fronça les sourcils. Il passa quelques secondes à y réfléchir avant de se diriger vers la chambre de Carter.