Roel ne choisit pas de regagner le Manoir Azur pour se reposer après avoir raccompagné Nora. Il se rendit plutôt au Musée des Papillons Dansants pour retrouver Charlotte, qui venait de terminer son combat contre Lilian.
« Chéri ? Qu'est-ce qui t'amène ici ? »
L'arrivée de Roel surprit Charlotte, mais elle comprit très vite le sens de sa visite.
Elle était effectivement de mauvaise humeur après sa défaite face à Lilian, mais elle s'illumina visiblement à la vue de Roel. Depuis le début de la Coupe des Challengers, ils s'étaient à peine croisés, absorbés qu'ils étaient soit par l'entraînement de leurs factions, soit par la préparation de leur propre duel.
« Hmph. Tu es venu me voir parce que tu craignais que je sois de mauvais poil ? »
« Mmm. Rosa entretient des relations tendues avec l'Empire d'Austine, alors je m'inquiétais que cela ne te pèse… »
« … »
Roel choisit ses mots avec soin tout en observant l'expression de Charlotte. Il remarqua un léger scintillement dans ses yeux, et poussa un profond soupir.
En tant que descendante de la maison Sorofya, Charlotte subissait une forte pression depuis son plus jeune âge. Contrairement aux Ascart, les Sorofya formaient un vaste clan. Elle était la première dans l'ordre de succession, mais beaucoup attendaient derrière elle, guettant le moindre faux pas pour lui ravir sa place.
Le fait qu'elle ait récupéré l'héritage des Sofya avait considérablement consolidé sa position, au point qu'il serait difficile à quiconque de l'ébranler désormais. Néanmoins, sa défaite face à Lilian, la princesse d'une nation perçue comme hostile, risquait d'avoir des répercussions négatives.
Avec ces pensées en tête, Roel regarda Charlotte et demanda doucement :
« Charlotte, les Sorofya te mettent-ils la pression ? »
« … C'est inévitable. Le sentiment anti-austinien reste vif à Rosa, même après toutes ces années », répondit Charlotte avec un sourire amer.
Le visage de Roel se durcit en entendant ces mots. Il réfléchit un instant avant d'acquiescer.
« … Je comprends. J'écrirai à l'armée de Rosa et chargerai Grand-père Ugin de régler cela. On verra bien qui osera en faire tout un plat. »
« Ah ? H-halte là ! Chéri, il n'est pas nécessaire d'aller si loin… »
Charlotte fut stupéfaite par la décision de Roel d'intervenir. Elle tenta vivement de l'en dissuader, mais en vain. Il connaissait Charlotte trop bien pour se laisser fléchir sur ce point.
En raison de son aptitude aux affaires, héritée de sa lignée, Charlotte avait dû prendre en charge les activités des Sorofya dès son plus jeune âge. Elle avait dû prendre des décisions et résoudre des problèmes toute seule, ce qui avait forgé son caractère indépendant.
Cependant, cela l'avait aussi amenée à considérer le fait de compter sur autrui comme une faiblesse. Elle s'efforçait toujours de tout régler par elle-même pour ne pas déranger les autres, surtout Roel.
Elle ne voulait lui montrer que son meilleur visage, et ne comptait pas sa vulnérabilité parmi ses atouts. C'est pourquoi elle ne demandait presque jamais rien à Roel. C'est aussi pourquoi Roel avait choisi de faire le déplacement pour lui offrir son aide.
Le fief d'Ascart n'était plus ce qu'il était. Il venait de signer une série d'accords commerciaux et était en passe de devenir une plaque tournante du commerce. Certains marchands spéculaient même qu'il avait le potentiel de devenir une puissance économique à l'avenir.
Par-dessus cela, il tissait des liens plus étroits avec Rosa, ayant conclu plusieurs accords commerciaux et militaires. La maison Ascart n'était plus seulement une voisine de Rosa ; elles étaient alliées. Naturellement, Rosa ne balayerait pas d'un revers de main la parole d'un allié proche.
En fait, ce n'était pas exagéré d'affirmer que l'influence des paroles de Roel sur Rosa était comparable à celle de Nora.
« Chéri, ce n'est pas la peine. Je te demanderai de l'aide si les choses tournent vraiment mal… »
« Le feras-tu ? M'aurais-tu seulement parlé de ce problème si je n'étais pas venu t'en demander des nouvelles ? »
« … »
Charlotte resta sans voix, ne sachant comment répondre à l'accusation de Roel.
Roel prit une grande inspiration avant de plonger son regard dans ses yeux émeraude et de parler d'un ton doux.
« Je sais que la situation n'est pas si grave. Tu es plus jeune que Lilian, et il y a un écart entre vos Niveaux d'Origine. Cependant, ce n'est pas le point principal. Ce que je veux, c'est envoyer un message clair à l'ensemble de Rosa. »
« Un message clair ? »
« Oui. Je veux leur dire que je te soutiendrai quoi qu'il arrive. »
« ! »
Les yeux de Charlotte s'écarquillèrent brutalement. Elle plongea son regard dans les yeux dorés de Roel et s'y heurta à une détermination inébranlable.
Une seconde plus tard, elle baissa la tête. Une légère rougeur se répandit sur ses joues. Elle se mit à s'éventer le visage, espérant refroidir son cerveau en surchauffe.
Alors qu'elle était d'ordinaire l'agressive dans leur relation, elle se trouva paradoxalement sans défense face aux attaques involontaires de Roel. Sa gêne totale la laissa incapable d'articuler le moindre mot.
De son côté, après avoir innocemment exposé sa pensée, Roel porta son attention sur l'état physique de Charlotte.
« Le combat était intense. As-tu été blessée ? »
« P-pas du tout. Chéri, tu n'as pas à t'inquiéter pour ça. »
« Tu as dû dépenser trop de mana. Ton teint n'a pas l'air très bon. »
« A-ah ? J'ai si mauvaise mine ? »
Le cœur de Charlotte fit un bond. En fière fashionista, comment pouvait-elle paraître peu seyante devant l'homme qui lui plaisait ? Elle se couvrit vivement le visage de la main, refusant d'exposer son visage disgracieux.
Roel fut amusé par sa réaction. Il saisit sa main et se hâta de clarifier.
« N'as-tu donc aucune conscience de toi-même ? Comment pourrais-tu avoir mauvaise mine ? Ce que je veux dire, c'est que tu parais un peu épuisée. Maintenant que j'y pense, c'est malvenu de ma part de te rendre visite juste après un combat intense. »
« Ce n'est certainement pas le cas ! … Je n'ai pas l'intention de me reposer si tôt de toute façon. »
Charlotte compléta vivement sa phrase avant que ses yeux ne se portent timidement vers la fenêtre, qui offrait une magnifique vue sur le coucher de soleil. Roel fit de même et apprécia le spectacle des papillons virevoltant sous le soleil couchant.
Une idée lui vint soudain à l'esprit.
« Et si je laissais Peytra t'aider ? »
« Hein ? Qu'est-ce que tu veux dire ? »
Roel insuffla une vague de mana jaune foncé dans le corps de Charlotte. L'intrusion soudaine de ce mana étranger arracha d'abord un cri de surprise à Charlotte, mais elle ressentit bientôt une chaleur bienfaisante nourrir son corps affaibli. Il ne fallut pas longtemps pour que son teint s'améliore visiblement.
« Cela… »
« Peytra est la Déesse Primordiale de la Terre. Son mana est de nature douce et contient de la force vitale, et il est particulièrement adapté aux femmes. Ce ne sera pas suffisant pour te soigner complètement sur le champ, mais cela devrait soulager une partie de ta fatigue. »
Roel continua d'infuser le mana de Peytra dans le corps de Charlotte, et celle-ci ferma les yeux en poussant un soupir de détente. Leurs manas commencèrent à se mêler, permettant à Roel de jauger la force actuelle de Charlotte.
Cette sensation… Elle approche déjà du goulot du Niveau d'Origine 4 ?
Roel fut un peu surpris.
La héritière d'une riche maison marchande comme Charlotte ne pouvait pas avoir le luxe de consacrer son temps au développement de ses capacités transcendantes. Pourtant, elle avait réussi à suivre le rythme de Roel. C'était presque comme si elle montait en niveau rien qu'en respirant !
Est-ce ce qu'on appelle une différence de talent ? Mais… elle progresse aussi bien plus vite ici que dans le jeu.
Roel ne savait s'il devait se réjouir ou s'inquiéter de la croissance accélérée de Charlotte par rapport à Eyes of the Chronicler. Il chassa cette préoccupation, sachant que ses soucis n'y changeraient rien.
Un moment plus tard, la fatigue sur le visage de Charlotte s'était enfin dissipée, et Roel retira progressivement son mana jaune foncé. Charlotte regarda l'air rassuré de Roel, et son cœur se remplit d'une chaleur et d'un bonheur débordants. Elle enroula une mèche de cheveux autour de son doigt avec coquetterie et prit la parole.
« Chéri, il fait de plus en plus froid ces temps-ci. »
« C'est sûr. L'automne approche. Notre premier semestre à l'Académie Sainte-Freya touche à sa fin », dit Roel, regrettant la vitesse à laquelle le temps leur filait entre les doigts.
Il crut qu'il ne s'agissait que d'une remarque en passant, mais Charlotte se leva soudain, s'approcha et accrocha son doigt à son col.
« Ne penses-tu pas qu'il est temps de renouveler ta garde-robe pour la nouvelle saison ? » dit Charlotte avec un doux sourire.
Roel se leva d'un bond instinctif.
« Tu as été occupée récemment. Je ne voudrais pas t'épuiser. »
« Concevoir des vêtements est mon passe-temps. C'est ma façon de me détendre. Chéri, comptes-tu me priver de mes petites joies ? D'ailleurs, tu n'as le droit de porter que les vêtements que je dessine. C'est clairement stipulé dans notre contrat. »
« Attends une minute. Quel contrat ? » demanda Roel, perplexe.
Charlotte vanta fièrement les clauses qu'elle avait secrètement glissées dans la reconnaissance de dette de 400 000 pièces d'or entre eux. Roel, qui avait signé le contrat après un coup d'œil rapide, par confiance en elle, en resta sans voix. Au final, il ne put que se lever docilement et laisser sa créatrice personnelle faire son travail.
La morphologie de Roel changeait constamment, car il était encore en pleine croissance, donc Charlotte prenait toujours ses mesures sur place avant de concevoir ses vêtements. Une fois tout prêt, elle passait une commande urgente à la Compagnie marchande Sorofya, qui livrait les vêtements finis en quelques jours.
Grâce à cela, tous les vêtements que Roel recevait de Charlotte lui allaient à la perfection.
C'est pourquoi il fut perplexe quand Charlotte ne sorti pas son mètre ruban.
« Tu ne vas pas prendre mes mesures ? »
« Si. Ta croissance a ralenti, mais je veux m'assurer que les vêtements que je fais te moulent parfaitement. C'est juste que je n'ai pas l'intention d'utiliser le mètre ruban cette fois. »
« Comment comptes-tu me mesurer sans mètre ruban ? » demanda Roel, confus.
Une lueur brilla dans les yeux de Charlotte tandis qu'elle levait la main et l'agitait.
« Je vais utiliser ceci. »