Au moment où Charlotte Sorofya apparut dans l'embrasure de la porte, les yeux améthyste de Lilian se rétrécirent de stupéfaction et son esprit devint totalement blanc.
Comment est-ce possible ? Pourquoi est-elle ici ? Avons-nous été découverts ?
Mais ce qu'elle ressentit immédiatement après fut un déferlement d'indignation.
Vous plaisantez ! Je suis déjà parvenue jusqu'ici ! Encore quelques jours, et mon plan aurait réussi. Pourquoi, de tous les moments, maintenant… Attendez un instant !
L'esprit de Lilian plongea dans la confusion face à l'apparition soudaine de Charlotte. Ce ne fut qu'un instant fugace, mais d'innombrables pensées avaient déjà traversé son esprit. Elle s'apprêtait à libérer son mana pour empêcher Charlotte d'emporter Roel lorsqu'elle remarqua que quelque chose clochait.
L'attention de Charlotte n'était pas portée sur elles du tout. Elle fixait si intensément la pièce d'or dans sa main qu'elle était à peine consciente de son entourage.
Lilian comprit immédiatement ce qui se tramait, mais cela ne signifiait pas qu'elle était tirée d'affaire pour autant.
« Senior ? »
Le regard de Roel était actuellement rivé sur Lilian, si bien qu'il remarqua promptement que quelque chose n'allait pas dans son expression. Ce n'était qu'une différence subtile, mais il avait passé bien trop de jours auprès de Lilian pour que de tels détails lui échappent désormais. Intrigué, il tourna la tête pour voir ce qu'elle fixait.
Au même instant, sa voix parut attirer l'attention de Charlotte, qui dirigea son regard vers eux.
Même si le corps de Roel avait rapetissé et que ses traits s'étaient affinés, sa transformation n'était pas si massive qu'il en devînt méconnaissable pour ceux qui lui étaient proches. Sans compter que Roel ne pouvait pas être préparé à cette rencontre abrupte avec Charlotte, il était donc inévitable qu'il se trahisse.
En ce moment critique, Lilian plaqua sa main gauche sur la porte entrouverte tout en utilisant sa droite pour saisir le menton de Roel, stupéfait. Elle pencha son corps vers le bas et alla droit vers ses lèvres.
Bam !
La porte fut claquetée.
La nerveuse Lilian usa de sa main gauche désormais libre pour attraper ses deux mains et les plaquer contre la porte, scellant ses mouvements.
Pendant ce temps, de l'autre côté de la porte, les pas de Charlotte avaient déjà crissé en s'arrêtant net. Elle fixa la porte qui venait de se refermer brutalement sur elle, un froncement de sourcils perplexe.
J'ai l'impression d'avoir entendu la voix de Roel.
Elle repassa rapidement la scène d'à l'instant dans son esprit, mais cela ne fit qu'attiser ses soupçons. Elle s'approcha donc de la porte de la chambre 302, l'oreille aux aguets, voulant confirmer si elle avait eu des hallucinations auditives.
Malheureusement, le garçon de l'autre côté de la porte n'était en aucun état de lui donner la confirmation qu'elle cherchait.
Lilian avait initié ce baiser par désespoir pour éviter Charlotte, mais sa nature changea en cours de route. Ce dessert inattendu mais ardemment attendu fit battre son cœur d'excitation. Elle se découvrit incapable de réprimer ses sentiments plus longtemps.
Sous une telle stimulation intense, Lilian sentit ses pensées et ses sens s'aiguiser à l'extrême. On eut dit presque que le temps s'était figé pour elle. Elle pouvait entendre les faibles tremblements des pas de Charlotte qui approchait, et elle sut instinctivement qu'elles seraient exposées à ce rythme.
Il faut que je fasse quelque chose avant que Charlotte ne frappe à la porte ! Mais que puis-je faire…
L'anxiété lui brûlait les nerfs, mais dans le même temps, l'excitation de voler une bouchée envoyait une poussée d'adrénaline dans son corps. Elle chercha désespérément un plan pour surmonter cette crise, mais la femme juste devant leur porte n'était pas assez patiente pour l'attendre.
N'entendant rien après un moment, Charlotte leva hésitamment la main, avec l'intention de frapper à la porte pour vérifier la situation. Pour elle, confirmer une piste menant à Roel importait bien plus que de déranger les occupants voisins.
Juste au moment où elle allait frapper, la porte s'entrouvrit soudain, révélant une mince fente.
« ! »
Ce mouvement soudain prit Charlotte au dépourvu, la forçant à reculer d'un pas en hâte. Elle cligna des yeux, surprise, mais avant qu'elle ne puisse dire quoi que ce soit, une paire de mains étroitement entrelacées apparut soudain dans l'entrebâillement.
Leurs doigts étaient entrelacés comme ceux d'un couple profondément amoureux. L'une des mains était longue et fine, belle et proportionnée, appartenant manifestement à une femme. L'autre avait un aspect un peu inhabituel. Elle semblait claire et esthétique elle aussi, mais elle était anormalement petite.
C'est vrai, celui qui loge à côté est un enfant.
Charlotte se remémora le jeune noble et sa servante attitrée qu'elle avait vus au balcon quelques heures plus tôt et tomba silencieuse. Pendant ce temps, un bruit de succion mêlé au froissement de tissus parvint à travers la fente, la poussant à reculer de quelques pas supplémentaires par gêne.
C-ces deux sont en train de faire *ça* derrière la porte ? Mais il est encore jour ! Q-quelle effronterie !
Les bruits trop explicites venant de la chambre évoquèrent des images indécentes dans l'esprit de Charlotte. Elle se détourna vite et s'éloigna d'un pas pressé en maudissant furieusement la débauche ridicule qui cours dans les cercles de la noblesse.
Cette voix qui ressemblait à celle de Roel provenait sans doute de ce jeune noble. Je suppose que j'ai vraiment eu des hallucinations. Maintenant que j'y pense, cette voix paraissait un peu trop jeune.
« Haa, est-ce que ma fatigue me joue des tours ? Je ferais mieux de me coucher plus tôt », dit Charlotte en soupirant.
Elle marcha jusqu'au bout du couloir et descendit l'escalier. Ce ne fut que lorsque sa silhouette disparut du troisième étage que le duo à l'intérieur de la chambre 302 se sépara enfin.
« Haa, haa, qu'est-ce qui t'a pris, senior ? »
« J-je… »
Roel glissa lentement le long de la porte pour s'asseoir par terre. Ses vêtements étaient complètement froissés par l'élan de passion précédent. Devant lui, Lilian était à genoux, haletante.
Leurs deux corps étaient brûlants et leurs visages complètement rougis. C'était juste qu'en dehors d'une légère fièvre, Roel était perplexe quant à ce qui se passait.
N'allions-nous pas manger dehors ? Pourquoi avons-nous fini par nous manger l'un l'autre à la place ?
Bien trop de questions flottaient dans l'esprit de Roel pour qu'il se laisse emporter par l'atmosphère amoureuse. Lilian n'osa pas lui révéler la vérité car elle savait que Roel insisterait pour rencontrer Charlotte et les autres s'il apprenait qu'ils étaient là — il avait déjà été assez difficile de le convaincre de ne pas leur envoyer un message en premier lieu.
À sa surprise, Roel parvint à tomber sur la « réponse » de lui-même.
« Est-ce que ce pourrait être à cause de ma fuite temporelle ? »
« Ah ? »
Un instant, Lilian fut trop stupéfaite pour répondre. Il fallut un moment avant qu'elle ne se rappelle l'effet secondaire du Dévoreur de Temps. Elle cligna des yeux pensivement avant d'acquiescer en signe de reconnaissance.
« … C-cela semble être le cas. Mes excuses, je n'ai pas réussi à me retenir. »
« Non, ce n'est pas de ta faute. C'est moi qui devrais m'excuser. »
« … »
Lilian se sentit bizarre de voir Roel si compréhensif, au point d'en être sans voix.
On me présente des excuses alors que c'est moi qui ai volé une bouchée de dessert ? Est-ce qu'il existe vraiment quelque chose d'aussi bon au monde ?
Elle se sentit coupable d'avoir fait porter le chapeau à Roel, mais ce n'était pas comme si elle allait lui dire la vérité de toute façon. Elle l'aida à se relever avec embarras tout en vérifiant discrètement si Charlotte était encore dans le couloir. Après s'être assurée que le terrain était dégagé, ils quittèrent la chambre et commencèrent à descendre.
Il fallut un long moment avant que le rythme cardiaque de Lilian ne revienne enfin à la normale après cette frayeur.
Elle dut reconnaître que les choses prenaient une direction différente de ce qu'elle avait anticipé. Il y avait de fortes chances qu'elles soient déjà prises dans l'encerclement de Charlotte. Néanmoins, elle répugnait encore à abandonner cette opportunité comme ça.
La situation précédente avait prouvé que Charlotte, malgré son expertise en divination, était incapable de verrouiller totalement leur position. Elle avait peut-être pu déterminer qu'elles se trouvaient dans cette ville, mais il n'y avait rien à craindre si c'était tout.
Leurs apparences actuelles étaient si radicalement différentes de leurs habituelles qu'il était peu probable que Charlotte parvienne à reconnaître Roel immédiatement si elles se croisaient dans la rue, d'autant plus que cette dernière ignorait la régression de Roel.
Ce qui voulait dire qu'elles étaient en sécurité pour l'instant.
S'étant calmée pour le moment, Lilian décida de poursuivre son plan actuel.
Après une demi-lune d'attaques incessantes mais prudentes, elle était confiante d'avoir fait tomber la plupart des barrières de Roel à ce stade. Il ne restait plus qu'à porter un coup final décisif pour le faire tomber, et la Nuit de l'Aurore de demain offrait la meilleure occasion pour le faire.
Sous l'atmosphère romantique d'admirer l'aurore ensemble, Lilian était confiante de pouvoir changer sa relation avec Roel une fois pour toutes, peut-être même d'étoffer l'arbre généalogique des Ascart.
D'ici là, tous les autres ne seraient plus que des tigres en papier face à elle, que ce soit Charlotte ou Nora. Une fois l'effet secondaire de Roel dissipé, elles pourraient légitimement rester ensemble aux yeux de tous.
Cette pensée embrasa son cœur de motivation. De la même manière qu'un homme d'affaires risquerait sa vie pour un profit de 300 %, même la d'ordinaire distante Lilian n'hésiterait pas à tout mettre en jeu pour son propre bonheur.
Pensant que tout était dans sa main, les lèvres de Lilian s'étirèrent en un sourire.
À son insu, un autre facteur hors de ses calculs, une fille aux cheveux argentés tenant un Orbe de Vie, était en train de se précipiter vers la cité de l'Aurore Ols, et son arrivée changerait indubitablement tout.
Ainsi, le temps commença à s'écouler vers la nuit fatidique.