Roel fit un cauchemar atroce.
Il y était enlevé par des ogres gigantesques, qui le fourraient d'abord dans un réfrigérateur d'un froid à faire frissonner avant de le faire frire dans une poêle brûlante.
Peut-être parce que la peau de Roel était plus épaisse que la normale, et que la poêle brûlante n'était pas parvenue à le cuire à cœur, on le remit dans le réfrigérateur avant de le rejeter dans la poêle. Ce traitement alterné de gel et de friture se prolongea deux jours durant, lui infligeant des souffrances telles que sa conscience commençait à se dissoudre vers la fin.
Ce ne fut que bien plus tard, quand les sanglots insoutenables d'une fillette se firent de plus en plus forts à ses oreilles et percèrent enfin sa torpeur, que Roel reprit connaissance. Il souleva lentement ses paupières lourdes et découvrit au-dessus de lui un plafond richement ouvragé.
« Cet endroit, c'est… »
« Grand frère Roel ! Tu es enfin réveillé ! Ouuuuh… »
« Ali… cia ? »
Le jeune garçon eut toutes les peines du monde à tourner la tête, et une fillette aux cheveux d'argent l'attira aussitôt à elle. Avant même qu'il ne s'en rende compte, il était dans les bras d'une Alicia en larmes. Il eut beau tenter de la consoler, rien n'y fit, elle ne s'arrêtait pas de pleurer.
Pendant ce temps, Anna se mit à crier à pleine voix en s'apercevant que Roel avait ouvert les yeux.
« Le jeune maître est réveillé ! »
« C'est merveilleux ! Je vais prévenir le vieux maître tout de suite ! »
Les domestiques transmirent la nouvelle en un rien de temps, et bientôt des pas pressés se rapprochèrent au-dehors avant qu'une silhouette ne fasse irruption par la porte. C'était Carter.
Roel fut stupéfait de voir son père se comporter pour la toute première fois d'une manière si peu digne. Carter, lui, n'y prêta aucune attention et se mit à examiner son fils de la tête aux pieds, rongé d'inquiétude.
« Roel, tu es enfin réveillé. Tu ne te sens mal nulle part ? »
« Je vais bien, juste un peu fatigué. »
« C'est bien, c'est bien. »
Carter poussa un profond soupir et hocha la tête, soulagé.
Tout en réconfortant Alicia qui pleurait toujours, Roel demanda à son père ce qui s'était passé, et apprit avec effroi qu'il avait dormi trois jours entiers !
Ou, pour être plus exact, qu'il était malade depuis trois jours.
C'était cette nuit-là, trois jours plus tôt, qu'Anna avait découvert Roel inconscient à côté d'une chaise. Il délirait alors, et son corps était brûlant. Affolée, Anna avait couru prévenir Carter sur-le-champ.
Carter était en train d'essayer ses vêtements neufs lorsqu'il entendit Anna, paniquée. Les habits furent jetés au sol et il se précipita. Il transporta aussitôt son fils sur le lit et ordonna aux domestiques de faire baisser sa température pour empêcher son corps de s'échauffer davantage.
C'est à peu près à ce moment-là que quelqu'un remarqua les flacons de sérum et le verre qui avait servi à les mélanger, posés sur la table de Roel.
Carter inspecta les gouttes de liquide restées au fond des flacons et constata qu'elles contenaient de la puissance magique. Sa première pensée fut qu'on avait tenté d'assassiner son fils : il boucla immédiatement le manoir et commença à lancer des sorts pour remonter jusqu'au coupable.
« Il n'y a rien à enquêter. C'est moi qui ai bu les sérums, de mon plein gré ! »
Voyant que l'affaire prenait des proportions démesurées, Roel s'empressa d'intervenir. Il expliqua à Carter qu'il avait trouvé dans la réserve une préparation étiquetée « renforcement corporel », et que, dans un moment d'imprudence, pressé d'améliorer sa constitution, il avait fini par la boire.
Comprendre que personne n'en voulait à la vie de Roel fit soupirer d'aise toute la pièce, mais le garçon n'échappa pas pour autant à un long sermon de Carter sur son imprudence.
« Comment peux-tu avaler ce que tu trouves dans la réserve avec une telle légèreté ? Sais-tu seulement depuis combien de temps ces sérums y dormaient ? Ils étaient peut-être périmés depuis des lustres ! Estime-toi heureux d'être encore en vie après avoir bu une chose pareille ! »
« J'ai eu tort, père. Je ne recommencerai pas… »
Roel n'avait pas prévu que deux sérums décrits comme « parfaitement adaptés » lui feraient cet effet, aussi présenta-t-il ses excuses avec sincérité.
Devant tant de remords, Carter décida de passer l'éponge. Il rappela une dernière fois à son fils de ne plus jamais agir aussi inconsidérément, puis quitta enfin la chambre.
Le cas de Carter réglé, Roel se tourna vers Alicia, qui pleurait encore, pour la consoler.
« Grand frère Roel, je comprends ce que tu ressens, mais tu ne dois plus jamais faire ça ! Si notre maison a besoin de la puissance d'un transcendant, même si ce dont je suis capable ne pèse pas grand-chose, tu devrais au moins t'appuyer un peu sur moi ! »
Alicia parlait le visage baigné de larmes. Ces mots, pourtant, raidirent quelque peu le corps de Roel.
'Non, non, non, tu te rabaisses beaucoup trop. Si l'on considère que ton pouvoir est faible, alors plus rien au monde ne peut être qualifié de fort !'
Ses réparties intérieures mises de côté, Roel promit à Alicia de ne plus rien tenter d'imprudent à l'avenir, et la petite fille aux cheveux d'argent finit par esquisser un léger sourire. Ils restèrent enlacés un moment encore avant de se séparer.
Cette maladie involontaire avait semé la panique dans la maison Ascart, mais, à vrai dire, Roel avait bien du mal à s'en désoler. L'incident lui prouvait que les efforts fournis depuis un mois n'avaient pas été vains.
Chez Carter, rien de nouveau : on le savait père poule. Mais l'attitude d'Alicia, elle, n'avait plus rien à voir avec celle du scénario du jeu. Face au Roel d'origine, Alicia se serait poliment enquise de son état sans rien ressentir au fond… À tout le moins, elle n'aurait pas trempé ses vêtements de larmes.
Il s'en voulait de les avoir inquiétés, mais savoir que quelqu'un tenait à lui à ce point lui réchauffait le cœur.
« Jeune maître, vous venez à peine de vous remettre. Vous devriez changer de vêtements. »
« Très bien. »
Roel se tapota la poitrine, retira ses habits trempés et les tendit à Anna.
Les domestiques de la maison Ascart, eux aussi, le traitaient autrement qu'avant. Par le passé, ils se seraient agités en craignant pour leur place, mais ils ne se seraient certainement pas souciés de lui à ce point.
'La bonté appelle la bonté. Au moins, la maison Ascart n'est plus aussi insensible qu'autrefois.'
Tandis que ses pensées vagabondaient, Roel entreprit d'examiner son corps de plus près. Il ne tarda pas à relever un changement d'une tout autre nature.
Il ne se sentait pas aussi faible que devrait l'être un malade au sortir de trois jours de forte fièvre. En fermant les yeux et en serrant les poings, il percevait nettement que son corps était bien plus robuste qu'avant.
Vu la somme qu'il avait déboursée pour ces sérums, il en attendait au moins autant. Savoir que son argent n'était pas parti en fumée le soulagea.
Sur cette pensée, Roel ouvrit l'interface du Système, et son état affichait bel et bien une différence.
[Nom : Roel Ascart · Sexe : masculin · Âge : 9 ans · Lignée : Fer · Épithète : aucune · Palier : F+ (apprenti mage) · Sorts fondamentaux : Vague de Chaleur Mineure, Mains Fantômes]
Rien qu'en buvant deux flacons de sérum, son palier était passé de F- à F+. La mention (Défectueux) qui accompagnait auparavant ses Mains Fantômes avait elle aussi disparu.
Mieux encore, il sentait qu'il n'avait pas entièrement assimilé l'énergie contenue dans les sérums. À condition de s'entraîner dur, il devrait pouvoir atteindre le palier E sous peu. Cela correspondrait au Niveau d'Origine 6, la force d'un milicien aguerri.
Un seul palier, peut-être, mais la différence était énorme.
La force d'un milicien aguerri dépassait de loin celle d'un civil ordinaire. Ces hommes avaient de quoi maîtriser sans peine lions et tigres, même si les bêtes démoniaques mutées par le mana pouvaient encore leur donner du fil à retordre.
En temps de paix, les miliciens avaient la charge de la sécurité et de l'ordre dans les rues, mais dès qu'une crise éclatait, ils passaient sous commandement militaire. Par leur nombre, ils formaient le gros de l'armée et tenaient bon pour repousser les agresseurs.
« Je crois que j'ai enfin réussi à faire un petit pas en avant ? »
Voir ses efforts porter leurs fruits l'agitait un peu. Il n'avait sans doute pas le talent inné d'Alicia et de Nora, mais il progressait à son propre rythme. Un pas après l'autre, il accumulerait de la puissance et finirait par changer le destin tragique qui l'attendait !
« Je deviendrai plus fort, j'arracherai tous mes drapeaux de mort, et je vivrai une vie paisible ! »