Une semaine plus tard, Roel était assis dans sa chambre, les yeux fixés sur les deux manteaux d'hiver flambant neufs, pliés avec soin dans des coffrets de bois devant lui.
Ces manteaux d'hiver n'étaient pas de la même taille : le plus grand était pour un homme, le plus petit pour une jeune fille. C'étaient les vêtements que Roel avait commandés en personne chez les Sorofya une semaine plus tôt.
Il convient de noter que le plus grand des deux n'avait pas été acheté pour Roel lui-même, mais comme cadeau pour Carter.
Alors qu'il faisait ses emplettes chez les Sorofya, il s'était soudain rappelé que, en dix ans passés dans la maison Ascart, il n'avait pas une seule fois acheté quoi que ce soit pour son propre père. Se sentant un peu coupable, Roel avait décidé d'employer l'argent qu'il avait gagné à commander un manteau pour Carter. En un sens, c'était un modeste témoignage de reconnaissance pour tout ce que son père avait fait pour lui au fil de toutes ces années.
Il semblait qu'Arwen considérât désormais Roel comme un client de la toute première importance, en raison de la transaction qu'ils avaient conclue, si bien qu'il avait usé de tout son pouvoir pour que le service rendu fût à l'entière satisfaction de Roel. Ainsi, les vêtements qui n'auraient dû être livrés que dans une quinzaine étaient arrivés en une seule semaine…
… mais l'important, ici, était l'étincelant amas doré enfoui sous les vêtements.
Des pièces d'or. Vingt mille, pour être exact.
C'était le paiement final de l'objet que Roel avait vendu par le biais de la liste de requêtes.
Une semaine plus tôt, dès qu'il avait rapporté l'acompte chez lui, Roel l'avait échangé contre la Lampe d'Apaisement des Âmes de Sarchorme à la Boutique des Pièces d'Or.
La lampe était moulée dans une sorte de terre brun sombre, et l'huile qu'elle contenait était d'un rouge foncé, semblant faite de quelque mystérieuse substance. Roel essaya de l'allumer, et la flamme produite dégagea une lueur d'un blanc pur qui lui apporta la paix intérieure.
Peut-être était-ce là ce que l'on ressentait dans l'illumination.
Le lendemain, Roel confia la Lampe d'Apaisement des Âmes à Arwen pour qu'il la mette à l'épreuve. Les résultats semblèrent satisfaisants, car Arwen poussa des cris de ravissement en constatant que l'objet apporté par Roel dépassait de très loin ce qu'ils avaient demandé.
Arwen se dit qu'une chose aussi précieuse que la Lampe d'Apaisement des Âmes était forcément une sorte d'héritage de famille, et il éprouva un profond soulagement d'avoir mené la transaction jusqu'au bout la veille sans laisser ce trésor lui filer entre les doigts.
Son attitude envers Roel devint elle aussi bien plus affable qu'auparavant, et il indiqua qu'il s'efforcerait de faire parvenir le paiement final au plus vite.
« Eh oui, il a réussi à le livrer ici assez rapidement », murmura Roel en ramassant une poignée de pièces.
Le processus demandait d'ordinaire un certain temps, car l'objet devait d'abord être acheminé jusqu'à la succursale d'où l'acheteur avait émis sa requête, après quoi celui-ci le récupérait et en réglait le prix. Ce n'était qu'une fois le paiement confirmé que l'argent pouvait être versé au vendeur.
Compte tenu des difficultés de transport dans ce monde, il était stupéfiant qu'ils aient pu boucler la procédure administrative en une seule semaine.
Roel était plutôt satisfait de la tournure des choses. Il comptait au départ réunir tout juste mille pièces d'or pour acheter les deux sérums de la Boutique des Pièces d'Or, mais il avait fini par tirer de cette vente un bénéfice ahurissant de vingt mille pièces d'or.
Avec une telle somme, on pouvait acheter une immense demeure dans un quartier de choix de la Capitale Sainte !
À titre de comparaison, la maison Ascart, en tant que l'une des Cinq Maisons Nobles Éminentes, devait posséder une valeur nette d'au moins dix millions de pièces d'or, si l'on tenait compte de l'étendue de son territoire et de tous ses biens. Cependant, la plupart étaient des actifs immobilisés, difficiles à liquider.
La somme que la maison Ascart pouvait réellement mobiliser tournait autour de plusieurs centaines de milliers de pièces d'or.
Dans ces conditions, Roel pouvait déjà passer pour un petit magnat de la cité d'Ascart, et cela sur une seule transaction.
Roel était du genre à se délecter de voir le solde de ses comptes grossir jour après jour, et il aurait préféré se planter une dague dans le cœur plutôt que de regarder son argent s'écouler comme l'eau d'un robinet cassé. Pourtant, il savait que la petite fortune qu'il venait d'amasser disparaîtrait bientôt dans le gouffre sans fond qu'était la Boutique des Pièces d'Or, et cela le désolait profondément.
C'était regrettable, mais Roel savait parfaitement pour quoi il travaillait. Aucune somme d'argent ne valait sa vie. Et puis, aurait-il à s'inquiéter de manquer d'argent une fois qu'il serait enfin puissant ?
Roel apaisa son cœur endolori en se répétant encore et encore que cet argent serait employé à bon escient, avant de le ranger enfin dans sa petite chambre au trésor personnelle. Puis il prit les deux manteaux d'hiver qu'il avait achetés et sortit de sa chambre.
Il se trouvait que Carter prenait un jour de repos et se trouvait au manoir. Sans quoi, il aurait fallu attendre encore une semaine pour le lui offrir.
Roel se rendit d'abord à la chambre d'Alicia.
La leçon de bienséance qu'Alicia avait suivie plus tôt dans la matinée l'avait épuisée, si bien qu'elle se reposait pour l'instant. L'arrivée de Roel n'en fit pas moins aussitôt naître un large sourire sur son visage.
« Bonjour, monsieur mon frère », dit Alicia en se levant pour lui faire une révérence.
Ses gestes étaient pleins de dignité mais, en même temps, d'une adorable insoutenable. Ce spectacle fit naître un léger sourire sur les lèvres de Roel.
« Bonjour, Alicia. Ta leçon de bienséance a dû être fatigante. Tiens, j'ai un cadeau pour toi. »
Sur un geste de sa main, Anna apporta aussitôt un coffret de bois au dessin magnifique. Le logo de l'Association Marchande Sorofya et la signature du créateur y étaient gravés, ce qui lui donnait une élégance sobre et exclusive.
Le coffret portait aussi le parfum d'une fragrance que les Sorofya commercialisaient en ce moment, une manière délibérée et pourtant naturelle de faire la réclame de leurs autres produits.
'Je me demande vraiment qui se cache derrière toutes ces astuces commerciales. C'est un authentique prodige des affaires !'
Tandis que les pensées de Roel vagabondaient de tous côtés, Alicia plaqua ses mains sur sa bouche, transportée de bonheur à la vue de l'emballage. Chacun savait que les vêtements sur mesure de l'Association Marchande Sorofya étaient hors de prix. Mais leurs créations, uniques et à la dernière mode, étaient difficiles à repousser pour une femme, au point que même la raisonnable Alicia se laissait captiver par leur beauté.
« Grand frère, c'est… ? »
« Je me suis rendu compte que je ne t'avais jamais offert de cadeau de bienvenue depuis ton arrivée à la maison Ascart. Je répare cet oubli avec du retard. »
« Merci, je l'adore ! »
Ravie, Alicia se jeta dans les bras de Roel et se blottit contre sa poitrine comme une chatte argentée. Une vague de points d'affection de très haute valeur jaillit de sa tête.
Les servantes des environs regardaient les deux enfants avec un léger sourire aux lèvres, tandis qu'une lumière verte s'élevait au-dessus de leur tête à elles aussi, en particulier au-dessus d'Anna, qui en produisait des quantités considérables.
Roel, cependant, ne prêtait aucune attention aux points. Il s'abandonnait tout entier à la chaude étreinte d'Alicia, sentant un flot d'énergie réparatrice se déverser dans son cœur.
'Oooooh, qu'elle est mignonne ! J'ai l'impression de renaître !'
Roel s'était épuisé à réunir de l'argent et à bâtir son endurance physique. Il sentait à présent son cœur anxieux s'apaiser peu à peu à mesure que ses fardeaux se levaient. Il n'avait jamais su qu'une étreinte pouvait être à ce point thérapeutique ; il aurait payé n'importe quelle somme pour la revivre.
Cette étreinte ne dura qu'un court moment avant qu'une servante, sous le regard perçant de ses collègues, ne s'immisce nerveusement dans cette atmosphère chaleureuse pour emmener Alicia à sa leçon suivante. Roel prit congé de sa sœur adoptive avant d'aller frapper à la porte de la chambre de son père.
À sa grande stupéfaction, l'entrevue avec son père provoqua un émoi plus grand encore.
Quand Roel annonça à Carter qu'il avait employé son argent à lui acheter une veste d'hiver et lui tendit le coffret de bois, le grand marquis se mit à pleurer !
« Maria, tu peux être tranquille désormais. Notre enfant a mûri. Il sait même m'acheter un cadeau, maintenant ! »
Carter ouvrit le médaillon qu'il portait au cou et se mit à pleurer devant le portrait de la mère défunte de Roel, ce qui laissa ce dernier partagé entre l'amusement et, au bout du compte, la mélancolie.
Écoutant d'une oreille distraite Carter se remettre à le sermonner, Roel sentit quelque chose s'apaiser dans son cœur. C'était le réconfort que procure l'amour d'un père.
Roel avait beau posséder les souvenirs de sa vie antérieure, cela ne changeait rien au fait que Carter était son père.
Carter avait dû élever Roel seul après la mort prématurée de son épouse, et le chemin de la paternité n'avait pas été facile pour lui. L'entêtement de Roel lui donnait souvent d'atroces migraines, et savoir que son fils manquait du talent nécessaire pour devenir un transcendant lui inspirait de profonds reproches envers lui-même. Mais malgré les difficultés du parcours, il n'avait jamais renoncé à Roel. Il avait continué de préparer soigneusement l'avenir de son fils pour lui garantir une existence paisible.
À vrai dire, s'il n'avait été question que de la succession de la lignée des Ascart, Carter n'aurait pas eu besoin de se donner tant de mal. Il aurait pu épouser une autre femme et engendrer quelques héritiers de plus ; c'est ce que « la normalité » aurait commandé chez les autres nobles. Carter avait pourtant choisi de n'en rien faire, par amour profond pour son épouse défunte et pour Roel.
Roel avait beau avoir pesté d'avoir été casé dans le rôle tragique du méchant promis à la mort, il sentait que c'était une immense bénédiction du monde d'être né dans la maison Ascart et d'avoir Carter pour père.
Le cœur tout réchauffé, Roel prit congé de son père avant de regagner sa chambre. Voir les sourires sur les visages des siens lui donnait plus d'énergie que jamais.
Maintenant qu'il était pleinement rechargé de corps et d'âme, il était temps pour lui de passer au plat de résistance : les deux sérums.