!
Dans la cave à vin, la voix soudaine arracha Lilian à sa torpeur. Avant même qu'elle s'en rende compte, Roel se tenait déjà juste à ses côtés.
Roel n'avait pas l'allure impeccable qu'on lui connaissait — ses vêtements étaient tachés de sang et de boue par le combat qu'il venait de livrer. Pourtant, une expression résolue se lisait sur son visage. Ses yeux dorés scintillaient au reflet des torches dans l'obscurité de la cave, y apportant une touche de douceur et de quiétude.
On aurait dit que l'enfer rouge sang dans lequel elle se trouvait s'évanouissait lorsqu'elle plongeait son regard dans le sien. Elle surprit sa colère et sa peine à s'effacer. Un sentiment d'intimité réchauffa son cœur comme un rayon de soleil, la tirant de sa torpeur.
Mais ce fut précisément ce changement d'état d'esprit qui plongea soudain Lilian dans une honte intolérable. En tant que sénior qui avait veillé sur Roel tout ce temps, elle ne voulait pas lui montrer un visage aussi misérable.
« Ne me regarde pas ! Sors ! » ordonna-t-elle d'une voix rauque.
Ce fut la première fois que Lilian employait un ton aussi impératif avec Roel. Pourtant, sa voix sonnait si fragile, presque comme une supplication. Malheureusement, Roel n'avait aucune intention de se plier à son souhait.
« Mes excuses, mais nous sommes égaux. Tu n'as pas le droit de me donner des ordres. »
« Toi !! Lâche-moi ! »
Lilian arracha son bras de l'emprise de Roel.
Roel n'avait jamais vu un tel visage de faiblesse chez Lilian, et cela lui serra le cœur de culpabilité. Il ne regrettait pas de l'avoir approchée pour cette razzia — son aide avait été nécessaire pour vaincre les adeptes du culte maléfique —, mais il n'avait jamais eu l'intention de lui infliger un traumatisme si profond.
'Je ne pensais pas que ce serait si grave. Elle a même essayé de toucher le corps tout à l'heure… Elle devait songer au passé.'
Sachant qu'il devait agir, Roel prit une grande inspiration pour se calmer avant de raconter ce qui s'était passé de son côté, espérant la distraire et l'apaiser.
« Sénior, Mademoiselle Melty est désormais en sécurité. J'ai tué l'évêque du Culte du Tribut de Sang. »
« … »
Ce fut partiellement efficace. Sa voix calme semblait avoir un peu calmé ses tremblements, alors il décida d'insister.
« Le nettoyage est presque terminé. Nous signalerons cet incident à l'académie demain matin, et tout sera fini. Sénior, pouvons-nous quitter cet endroit maintenant ? Tout le monde s'inquiète pour toi. »
« … »
La douce persuasion de Roel l'extirpa lentement de son agonie, mais le corps de son innocent sénior pendu à côté d'elle semblait la reprocher pour son ignorance et son impuissance. La culpabilité dans son cœur la poussa instinctivement à se retourner pour regarder à nouveau le corps de son sénior, mais Roel s'interposa immédiatement pour lui bloquer la vue.
Devoir contempler le corps torturé d'une connaissance n'était rien de moins qu'un cauchemar, et ce qui empirait les choses, c'était que Lilian était la cheffe de la Division de Maintien de l'Ordre. La combinaison de ces deux facteurs dressait un obstacle trop haut pour qu'elle puisse le franchir.
Cependant, Roel avait un plan.
« Roel ? »
« Arrête de regarder. Tu te donnes la faute de tout ce qui s'est passé ? »
« Je suis la cheffe de la Division de Maintien de l'Ordre. Si seulement j'avais remarqué plus tôt… »
« Arrête de plaisanter ! Qu'est-ce que cela a à voir avec toi ? »
Roel l'interrogea sévèrement, le front plissé.
« Le Culte du Tribut de Sang opère depuis au moins une décennie ! Combien de chefs de la Division de Maintien de l'Ordre se sont succédé pendant cette période ? Penses-tu qu'ils soient tous coupables aussi ? »
« Le chef de ce culte maléfique, Marceus, est un membre du personnel de l'Académie Sainte-Freya. Il a les mouvements de la Division de Maintien de l'Ordre dans le creux de sa main ! Il n'y avait aucun moyen pour toi de le savoir dans des circonstances normales ! Vas-tu commencer à te blâmer de ne pas être douée en divination et de n'avoir pas prédit tout cela à l'avance ? »
« De plus, la responsabilité de la Division de Maintien de l'Ordre est de protéger les étudiants actuels de l'Académie Sainte-Freya, pas ses diplômés. Nos efforts ont permis de protéger Mademoiselle Melty, qui aurait été tuée par les adeptes du culte maléfique sinon. Vas-tu commencer à nier tout ce que la Division de Maintien de l'Ordre a fait pour l'académie et ses étudiants ? »
« Ce n'est pas ce que je veux dire, mais… »
Lilian nia les accusations de Roel, mais comment une telle douleur aurait-elle pu être apaisée si facilement ? Elle baissa la tête, angoissée, et se tut.
Roel éprouva de la peine à voir Lilian dans un tel état.
Ils avaient passé un mois ensemble. Lilian savait lire Roel, mais qui disait que cette connexion n'allait pas dans les deux sens ?
Lilian était une personne dont le cœur était entouré de glace, mais cela ne signifiait pas qu'elle était dépourvue de sentiments. Au contraire, elle tenait à ses amis et à sa parenté plus qu'à tout au monde. En fait, c'était la seule raison pour laquelle l'Empire d'Austine était resté en paix jusqu'ici.
Si Lilian avait choisi de renier les liens du sang, avec son talent et son puissant appui, elle aurait pu aisément détruire ses deux frères aînés incompétents. Pourtant, elle choisit de ne pas le faire, bien qu'elle sût qu'ils n'hésiteraient pas à se débarrasser d'elle s'ils en avaient l'occasion.
Elle évitait le combat non pas parce qu'elle y était contrainte, mais parce qu'elle ne voulait pas se battre.
La gentillesse de Lilian n'était pas quelque chose d'évident au premier regard. Roel en était plus que conscient après tous les cours de rattrapage qu'ils avaient partagés.
Il tendit la main pour saisir ses épaules et la regarde droit dans ses yeux améthystes ternes.
« Sénior, moi aussi je suis peiné par la mort des victimes, mais nous ne pouvons pas nous laisser enchaîner par le passé. Ce que tu dois faire maintenant, c'est protéger ceux qui sont encore en vie. D'après ce que m'a dit Marceus, des menaces bien plus grandes rodent dans l'ombre de l'académie. Ce que je peux faire seul est limité.
« Sénior, j'ai besoin de toi. »
« ! »
Les derniers mots de Roel furent comme un marteau s'abattant sur le cœur de Lilian, faisant trembler tout son corps. Sa réaction lui fit penser que ses paroles finissaient par porter, et il poussa un soupir de soulagement.
Mais ce qu'il ignorait, c'étaient les émotions brûlantes qui avaient commencé à naître dans le cœur de Lilian. Elles grandissaient si vite qu'il n'était plus possible de les réprimer.
« Q-quoi viens-tu de dire ? »
« J'ai dit que j'avais besoin de toi, sénior. »
Roel répéta ces mots avec un regard déterminé, mais d'une façon ou d'une autre, cela sonnait un peu faux maintenant qu'il les prononçait seul. Il ajouta donc vivement :
« En fait, j'ai utilisé des sorts puissants qui ont des effets secondaires significatifs, donc je ne suis pas vraiment en bon état pour l'instant. Nous devons aussi discuter de ce qu'a dit Marceus et trouver une parade, donc… »
Lilian le fixait si intensément que cela commençait à le mettre mal à l'aise. Ses mots devinrent progressivement de plus en plus doux avant de s'éteindre.
'Qu'est-ce qui se passe ? Est-ce que j'en ai trop fait ?'
Le regard de Lilian était si intense qu'il le prit de court, et son visage se mit à rougir violemment.
De son côté, Lilian ressentit des émotions inédites emplir son cœur. Elle se découvrit incapable de maintenir son habituel masque impassible. Son sang se mit à affluer plus vite, comme si les calottes glaciaires en elle s'étaient enfin effondrées. Elle pouvait même entendre son cœur battre la chamade.
'Ma tête chauffe, mais… comme c'est chaud.'
Lilian posa sa main sur sa poitrine et ressentit silencieusement son battement de cœur. Puis, elle la leva et la porta vers la joue de Roel. Pourtant, sa main tremblante s'arrêta avant de l'effleurer, hésitant longuement. Le froncement conflictuel de son visage reflétait sa lutte intérieure.
Mais à la fin, elle triompha de ses réticences.
Ce fut la première fois qu'elle touchait Roel.
L'instant d'après, leur lignée se mit à trembler en résonance. Ils semblèrent entendre le choral de milliers d'anges chantant juste à leurs côtés. Ils se fixèrent, les yeux écarquillés, incapables de croire ce qui se produisait.