Jusqu'à présent, la plupart des lieux que Roel avait visités sur le continent de Sia étaient encore assez paisibles. Les petits pays connaissaient souvent des bouleversements politiques, mais la plupart des grandes nations restaient stables à l'intérieur de leurs frontières.
En conséquence, la majorité des étudiants arrivant à l'âge adulte n'avait jamais connu l'effusion de sang ni la guerre. Il en serait allé de même pour Roel sans sa lignée. De là, on voyait à quel point la Lignée Ascart était cruciale pour sa croissance. S'il ne l'avait jamais éveillée, il aurait probablement fini par emprunter un chemin bien différent.
Sur ce point, seuls les Xeclydes s'en sortaient un peu mieux. Toutes les familles royales n'auraient pas eu l'audace d'envoyer leur héritier aux frontières pour faire la guerre.
Roel supposait que Nora avait probablement accumulé bien plus d'expérience du combat que lui au cours des années passées à la frontière orientale, du moins en ce qui concernait les affrontements ordinaires. En revanche, pour les duels à mort, c'était lui qui détenait l'avantage.
L'une misait sur la quantité, l'autre sur la qualité. Il était difficile de trancher pour l'instant.
Quant à l'histoire selon laquelle ils devaient assumer les responsabilités de l'humanité, honnêtement, si Roel n'avait pas su l'existence des Six Fléaux, il n'y aurait pas prêté grande attention non plus.
C'était la divergence des vécus qui engendrait des perceptions différentes. Les mots du principal Antonio portaient un sens profond, mais la plupart des nouveaux élèves seraient probablement incapables d'y trouver un écho. Pourtant, il y avait assurément une raison plus profonde pour laquelle Antonio avait choisi de les dire à l'avance, et Roel pouvait en deviner la teneur.
Le plus probable, c'était une mise en garde concernant le combat contre les Déviants. Or, si son hypothèse était juste, cela signifiait qu'Antonio n'était pas très optimiste sur la situation au front.
Cela voulait-il dire qu'il détenait une information que les autres ignoraient, ou faisait-il simplement preuve de prudence ?
La suite des réflexions de Roel plissa profondément son front.
Bientôt, Antonio acheva enfin son discours et quitta l'estrade sous les applaudissements chaleureux des étudiants.
« On dirait qu'il y a quelque chose de plus profond dans ce qu'a dit le principal », marmonna Nora d'un air songeur en applaudissant avec la foule.
Ayant passé un certain temps à la frontière orientale, elle semblait, elle aussi, avoir perçu qu'il y avait anguille sous roche. Dans le même temps, Charlotte, qui avait été témoin de l'existence des Six Fléaux aux côtés de Roel, arborait également une expression complexe.
« En effet, bien que je parie que la plupart ici ne l'ont pas saisi. »
Charlotte acquiesça rarement au jugement de Nora. Elle parcourut les alentours de ses yeux émeraude, ne découvrant que les sourires excités des nouveaux élèves. Ce qui lui arracha un profond soupir.
Roel écouta les paroles des deux jeunes femmes, mais choisit de ne pas donner son avis sur la question. Les applaudissements se turent bientôt, et une nouvelle personne monta sur l'estrade. L'instant où elle fit son apparition, la salle entière bascula dans le silence.
C'était une jeune femme aux longs cheveux noirs. Elle portait un uniforme militaire impeccable composé d'une chemise boutonnée à couleur sombre assortie d'un cordon, d'une jupe courte s'arrêtant juste au-dessus des genoux, et d'une paire de bas noirs enveloppant ses jambes. Une cape flottait légèrement derrière elle, lui conférant l'allure d'une commandante militaire.
Elle dégageait une aura disproportionément mature pour son jeune âge. Ses traits dignes inspiraient une impression de solennité, et ses yeux améthystes énigmatiques semblaient receler une sagesse infinie. Posée sur un doigt de sa main droite, une bague améthyste en forme de rose brillait aussi intensément que son regard.
Lilian Ackermann était son nom, et elle était la Porteur d'Anneau régnante de cette académie. Son apparition déclencha immédiatement une agitation parmi les nouveaux élèves.
« Qui est cette personne ? »
« Quelle belle aînée… »
« C'est Son Altesse ! »
Il semblait que le sens de l'esthétique sur le continent de Sia était lui aussi assez standard. Une beauté de glace en uniforme militaire était vraiment une combinaison fatale, au point de lui gagner aussitôt la bienveillance de nombreux nouveaux élèves. La foule excitée ne tarissait pas d'éloges, et même Roel, malgré sa méfiance à son égard, fut un peu ébloui.
Elle est indéniablement belle.
En tant que noble de l'empire d'Austine, conservateur, une jupe courte ne faisait définitivement pas partie de la tenue habituelle de Lilian. Elle était vêtue ainsi parce que c'était l'uniforme de la Division de Maintien de l'Ordre de l'Académie Sainte-Freya.
La Division de Maintien de l'Ordre étant chargée d'assurer la loi et l'ordre dans l'académie, il était possible que les exécuteurs se retrouvent à se battre dans l'exercice de leurs fonctions. Il n'aurait pas été commode pour les exécutrices de porter de longues jupes susceptibles d'entraver leurs mouvements, aussi avait-elle conçu un ensemble basé sur l'uniforme militaire féminin d'autres pays.
Bien entendu, les vêtements portés par la Division de Maintien de l'Ordre ne pouvaient pas être de simples vêtements. Outre leur aspect élégant, ils possédaient de decentes propriétés défensives, au point de pouvoir être considérés comme des outils magiques.
La Division de Maintien de l'Ordre disposait effectivement de ressources financières significatives, mais tout cela reposait sur le fait qu'elle avait une dirigeante puissante, ce qui était le cas.
« Je suis Lilian Ackermann, porte-parole du Conseil des Roses de l'Académie Sainte-Freya et chef de la Division de Maintien de l'Ordre. En tant que représentante du corps étudiant, je souhaite la bienvenue aux nouveaux élèves qui nous rejoignent pour ce nouveau semestre… »
Comparé au discours du principal Antonio, celui de Lilian était bien plus ordinaire. C'était essentiellement le discours-type qu'on entend à chaque cérémonie de rentrée, bien qu'il fût probablement plus à propos et plus compréhensible pour les nouveaux élèves. Sa belle apparence et son accueil chaleureux lui gagnèrent aisément la bienveillance de la population étudiante.
… Enfin, peut-être pas pour ceux assis à côté de Roel.
Nora regardait la jeune femme aux cheveux noirs sur l'estrade d'un air froid et nonchalant, mais ses yeux saphir trahissaient sa méfiance. L'échange de regards entre Lilian et Roel sur le pré, plus tôt, l'avait déjà laissée mal à l'aise.
Pendant ce temps, bien que Charlotte n'eût pas assisté à temps à l'interaction entre Roel et Lilian, la rancœur entre Rosa et l'empire d'Austine rendait difficile pour elle de nourrir quelque bienveillance que ce soit envers les Ackermann.
Peut-être à cause de la différence flagrante d'atmosphère, Lilian arrêta son regard dans leur direction plus d'une fois au cours de son discours. En fait, ses yeux se plissèrent même légèrement en balayant le siège de Roel.
Généralement, Roel, en tant que subordonné de Nora, aurait dû s'asseoir à sa gauche, mais il se trouvait actuellement coincé entre Nora et Charlotte. Cela suffisait à révéler bien des choses sur leur relation aux yeux de Lilian.
On dirait qu'il y a une erreur dans nos renseignements. Plutôt que de dire qu'il joue sur deux tableaux, il serait plus exact de dire qu'il a plusieurs prétendantes qui le courtisent.
Lilian sut interpréter rapidement la signification de l'information visuelle qu'elle recevait, mais cela fit naître un doute dans son esprit.
Comment les choses avaient-elles pu évoluer dans une telle direction ? Même si les héritiers de deux pays tombent amoureux de la même personne, il n'y a aucune chance qu'elles portent le combat sur la place publique. Est-ce leur fierté qui joue ? Ou y a-t-il quelque chose qu'elles sont déterminées à obtenir de la maison Ascart ?
N'ayant jamais éprouvé les puissants sentiments nés de l'amour, Lilian peinait à comprendre leurs pensées. Néanmoins, cela ne l'empêcha pas de réévaluer l'influence de Roel. Compte tenu de la dynamique actuelle de leur relation, on pouvait dire que la Théocratie et Rosa étaient toutes deux ses alliées indéfectibles.
Une telle occurrence était rare même en considérant les siècles d'histoire de l'Académie Sainte-Freya.
Lilian nota cette information avec une importance capitale dans son esprit, mais elle ne laissa aucune de ses pensées transparaître sur son visage. Ses yeux parcoururent progressivement la salle, et elle aperçut bientôt un autre jeune homme assis discrètement dans un coin.
Paul Ackermann.
Pour être honnête, Lilian était assez déçue de la prestation de son demi-frère sur le pré, plus tôt.
Courageux, mais dépourvu de jugeote.
Tel était son jugement. C'était bien qu'il ait eu le cran de riposter à ses oppresseurs, mais s'il n'allait pas user de son cerveau après avoir réalisé qu'il n'était pas assez puissant pour tenir tête, son courage ne le mènerait qu'à sa perte.
Le plus souvent, ce sont les hommes flexibles, et non les courageux et puissants, qui l'emportent en politique. Il s'agit de garder son sang-froid dans la tourmente et d'évaluer la situation avec précision. Si nécessaire, on peut même devoir feindre la faiblesse pour créer la fenêtre d'opportunité requise pour saisir la victoire. Toutes ces qualités étaient vitales pour un politicien, mais manifestement, Paul en manquait.
En revanche, c'était Roel qui faisait preuve d'une supériorité écrasante à cet égard.
Bien sûr, Lilian comprenait aussi que ces qualités relationnelles devaient être cultivées. Elle ignorait ce que Roel avait traversé jusqu'ici, mais elle connaissait au moins les circonstances de Paul. Cela ne faisait que six mois qu'il avait été ramené d'un village de montagne reculé, il était donc inévitable qu'il manque encore d'expérience.
Cela ne l'empêcha pas pour autant d'adresser un avertissement sévère aux oppresseurs.
« En tant que Porteur d'Anneau et chef de la Division de Maintien de l'Ordre, il est de ma responsabilité de veiller à ce que nos étudiants aient droit à la paix et à la sécurité pendant leur séjour à l'académie. Pour l'année à venir, nous réprimerons sévèrement tous les cas de harcèlement sur le campus.
« C'est notre capacité à coopérer les uns avec les autres dans les moments difficiles qui nous a permis de triompher de puissantes bêtes démoniaques durant les premières années de la Troisième Époque. Protéger les faibles est la plus grande vertu qui nous distingue des bêtes sans esprit. En tant qu'étudiants de l'Académie Sainte-Freya, futurs dirigeants de l'humanité, il est de notre responsabilité de veiller à ce que la justice et l'impartialité soient respectées. »
La voix calme de Lilian résonna fortement dans la salle d'assemblée. Sa rhétorique trouva un écho chez les étudiants, remportant rapidement leur soutien.
En tant que nouveaux élèves, ils étaient actuellement le groupe le plus vulnérable de l'académie. L'incident précédent avec Paul avait semé l'inquiétude chez les étudiants, qui se demandaient s'ils ne seraient pas les prochains à se faire prendre pour cible, mais la garantie de Lilian apaisa leurs craintes.
De retentissants applaudissements et acclamations retentirent dans la salle d'assemblée tandis que Lilian s'inclinait légèrement et prenait congé. Il fallut un certain temps avant que la foule excitée ne se calme à nouveau. Avec le représentant des étudiants ayant conclu son discours, il ne restait plus qu'une dernière procédure pour la cérémonie de rentrée.
« Chers nouveaux élèves, levez la main bien haut et canalisez votre mana. »
Les voix des membres du personnel résonnèrent fortement dans la salle d'assemblée. Des mains émettant une lueur pâle se levèrent, et peu après, elles furent accueillies par des objets sphériques tombant du plafond.
C'était une cloche à peu près de la taille d'un bonbon, mais son intérieur n'était pas rempli de métal, mais d'un petit esprit ressemblant à une motte de lumière. Les membres du personnel utilisaient actuellement leur mana pour livrer ces outils magiques dans les mains des étudiants qui émettaient leur mana.
Roel reçut lui aussi l'un de ces outils magiques flottants. Il caressa les runes gravées sur son extérieur tout en sentant les mouvements vifs de l'esprit à l'intérieur de la cloche. Au même moment, la voix d'un membre du personnel retentit.
« Pour les étudiants qui ont reçu les outils magiques, veuillez noter qu'il s'agit d'un objet requis pour la cérémonie de rentrée. Il sera récupéré demain, alors prenez-en bien soin. D'ici là, essayez de votre mieux de nouer une bonne relation avec votre esprit guide afin de mieux faciliter votre voyage dans le donjon plus tard dans la nuit. Il vous est strictement interdit de faire du mal aux esprits, et ceux qui le feraient encourront de lourdes conséquences.
« Par la présente, je déclare l'ouverture du rituel final de la cérémonie de rentrée de l'Académie Sainte-Freya — la Nuit des Démons. Je vous souhaite à tous bonne chance. »