Roel observa les étudiants qui s'approchaient lentement de Paul avant de jeter un coup d'œil à la silhouette familière aux cheveux dorés se tenant au milieu d'une immense foule. Puis, il examina les environs, et enfin, il poussa un soupir de soulagement tandis que son cœur s'apaisait enfin.
S'il ne se trompait pas, ceci devait être l'événement final de la séquence de départ de Paul Ackermann dans le jeu.
Qui, en ce monde, espérait le plus la disparition de Paul ?
Dans Les Yeux du Chroniqueur, cette personne aurait fort bien pu être Roel, mais les choses avaient commencé à emprunter une tout autre voie depuis le moment où il avait retrouvé les souvenirs de sa vie antérieure. Il n'y avait plus de raison pour lui de haïr Paul, et la place de méchant principal allait donc devoir échoir à deux autres personnes — les frères aînés de Paul.
Depuis les temps anciens, les combats les plus vicieux avaient tendance à naître des conflits internes, et les circonstances actuelles de l'Empire d'Austine en étaient la parfaite illustration. Paul Ackermann n'était encore qu'un fils illégitime aux talents moyens, mais son existence inquiétait pourtant profondément les deux princes aînés. Ils ne voulaient pas qu'il fréquente l'académie, car cela représentait une opportunité de grandir.
Le moindre espoir de voir Paul devenir un transcendant de haut niveau se traduisait pour eux en désespoir.
En fait, ses deux « bons » frères avaient même préparé un « cadeau » pour son premier jour à l'académie afin d'anéantir totalement sa confiance. Les autres princes s'étaient affairés pendant la dernière décennie à bâtir leurs propres factions nobles, aussi ne manquaient-ils pas de laquais à utiliser dans l'enceinte de l'école.
Roel serra son bâton en silence tandis qu'il regardait les deux hommes avancer dans sa direction, mais il n'avait aucune intention d'intervenir par anticipation. D'un côté, il ne pouvait pas se contenter de « prédire l'avenir » ici, et de l'autre, à peine une heure s'était écoulée depuis sa première rencontre avec Paul.
'J'attendrai simplement l'occasion d'agir.'
Avec ces pensées en tête, Roel dit adieu à Paul avant de s'éloigner.
En contemplant le paysage qui l'entourait, Paul Ackermann sentit son cœur, d'abord nerveux, se calmer peu à peu tandis qu'une pointe d'excitation naissait en lui.
Il y avait au moins un millier de jeunes de son âge autour de lui, et il n'avait jamais évolué dans un tel environnement. Il était inévitable qu'il se sente un peu mal à l'aise, mais, dans le même temps, cela lui fit réaliser qu'il se tenait enfin sur une autre scène.
Les étudiants ici venaient de toutes les parties du monde, et peu de gens le reconnaissaient ici. Il ne serait pas méprisé comme il l'avait été dans l'Empire d'Austine. Dans cette académie, ils étaient tous des condisciples, des gens de standing égal.
Tant qu'il travaillerait dur sur cette nouvelle scène, les choses pourraient bien tourner à son avantage.
Porté par de grands espoirs pour l'avenir, Paul continua d'avancer, avant que quelqu'un ne vienne soudain lui barrer la route.
« Hé, tu es Paul, non ? »
« Ah ? Vous êtes… ? »
« Nous sommes vos aînés. Lui, c'est Lyte, troisième fils du comte Laker, et moi, je suis Cron, second fils du comte Quesal. Nous avons une faveur à vous demander. »
« Une faveur ? »
Les mines hostiles des deux hommes, l'un grand, l'autre petit, qui lui barraient le passage, ainsi que le fait qu'ils étaient des nobles de l'Empire d'Austine, firent pâlir le visage de Paul. Il eut un funeste pressentiment.
Son pressentiment se confirma lorsque le grand et maigre Cron prit la parole.
« Ce n'est pas grand-chose. J'espère simplement que vous pourrez quitter l'académie. »
« Quitter l'académie ? »
« En effet. Vous devriez mieux que quiconque savoir que le trône revient aux deux princes, et qu'un fils illégitime comme vous n'a aucun droit à la succession. La racaille doit rester de la racaille. Je vous suggère de ne pas vous attirer d'ennuis. »
Cron cracha ses insultes sur Paul d'un air froid, sans manifester le moindre respect malgré la présence d'un prince de l'Empire d'Austine. À leurs yeux, un fils illégitime sans droit de succession n'était rien à craindre, même si le sang des Ackermann coulait dans ses veines. Paul serait réprimé quel que soit celui des deux princes qui deviendrait le nouvel empereur, aussi n'avait-il aucune chance de s'élever dans la hiérarchie.
Cependant, s'ils parvenaient à chasser Paul de l'académie, Cron pourrait peut-être gagner les faveurs du prince Aubrey, ce qui lui donnerait un avantage dans la succession au titre de comte de Quesal malgré sa place de second fils. Le plus petit Lyte, en tant que troisième fils du comte Laker, nourrissait exactement les mêmes pensées.
Ils étaient prêts à prendre ce risque pour grimper dans l'estime de leurs aînés, mais c'était malheureux pour eux que leur cible refuse de coopérer.
« Vous plaisantez ? Je refuse. »
Paul était furieux de l'insulte qu'il recevait, et il serra les poings avec force. Il n'avait commencé à nourrir quelque espoir sur la vie à l'académie que les laquais de ses frères surgissaient pour lui barrer la route. Outre sa déception envers ses frères, cela éveilla aussi son désir de riposter.
Sa réponse assombrit le visage de Cron.
« Petit morveux, on dirait que tu n'as toujours pas compris ta place ! Tu cherches vraiment à te faire… »
« Attends un instant, Lyte. Il semble que notre prince Paul ne comprenne toujours pas la situation. Permettez-moi de lui expliquer. »
Cron leva la main pour arrêter son costaud compagnon avant de dévisager le jeune homme face à lui avec un ricanement aux lèvres.
« Junior Paul, on dirait que vous nourrissez encore quelques attentes sur votre vie à l'académie ? »
« Quoi ? »
« Pensiez-vous que vous auriez de beaux jours devant vous rien qu'en restant à l'académie ? Permettez-moi de briser vos rêves irréalistes. Savez-vous que l'académie est sous la coupe de la faction Pourpre-Rose de Son Altesse Lilian ? Nous ne sommes pas les seuls à vous être hostiles ici ; tous les membres de sa faction vous considèrent comme une épine dans le pied. Il y a aussi les étudiants de la Théocratie et de Rosa qui ont toujours été en conflit avec nous. Rien que cela représente déjà plus de 30 % des étudiants de cette académie qui vous sont hostiles.
« Commencez-vous à comprendre ? Vous ne pouvez rien faire ici du tout. Vous ne serez que méprisé et mis à l'écart. Nous avons plein de moyens pour vous assurer que vous ne pourrez jamais relever la tête à l'académie. La chose la plus sage à faire ici est de reculer et de quitter l'académie. »
Cron tapa sur l'épaule du Paul ahuri avec un sourire aimable.
Quelle que soit l'académie, une nouvelle recrue est généralement totalement impuissante face à l'oppression d'un ancien, il aurait donc été parfaitement normal que Paul recule en sachant que tout ce qui l'attendait était une misère sans fin aux mains de ses bourreaux.
Cron aurait presque voulu s'applaudir pour son esprit vif. Autant les nobles austriens haïssaient Paul, il restait un membre de la famille impériale Ackermann. S'ils essayaient de le chasser par la force, cela risquait de se retourner contre eux à l'avenir, car ce dernier était venu à l'académie sur ordre de l'empereur. Toute tentative de défier les ordres impériaux serait considérée comme une offense à la famille impériale. En revanche, si Paul se retirait de son propre chef, c'en serait une tout autre histoire.
Cron fixa intensément le Paul hébété, attendant le moment où le jeune homme aux cheveux noirs sombrerait dans le désespoir.
En vérité, Paul eut l'impression que son cœur tombait sans fin dans l'abîme après avoir entendu ces mots. Les alentours beaux et resplendissants formaient un contraste saisissant avec son cœur qui devenait rapidement terne et gris, et il se mit à hésiter sur la question de savoir s'il devait continuer à avancer sur ce chemin difficile.
'Dois-je simplement faire demi-tour ici…'
Alors que de telles pensées résonnaient sans fin dans l'esprit de Paul, le jeune homme qui l'avait accompagné jusqu'à l'instant d'avant refit surface dans sa tête, provoquant une secousse dans son corps.
« Non, ce n'est pas ça… »
« Qu'est-ce que tu dis ? »
« Je ne nie pas que beaucoup à l'académie me verront en ennemis, mais de vrais amis ne se jugent pas sur leur identité. Je crois qu'il existe au monde des gens qui se lient d'amitié par la vertu de leur caractère, et non par leur rang et leurs origines. »
« Quelles sottes balivernes débites-tu ? »
« Senior Cron, vous pouvez partir maintenant. Je ne quitterai pas l'académie. »
« ! »
Voyant que le regard de Paul était devenu inexplicablement plus déterminé qu'auparavant, le teint de Cron devint affreux. Un profond froncement de sourcils se forma également sur le visage de Lyte.
« Sais-tu ce que tu dis ? Je te conseille de ne pas nous forcer la main, sinon les choses pourraient tourner mal ici. »
« Je ne quitterai pas l'académie. »
« … C'est ainsi ? Ne nous en voulez pas alors. »
Cron lança un regard vicieux au jeune homme face à lui en libérant une puissante explosion de son mana. Au milieu d'une faible émanation de lumière, Paul sentit une pression puissante s'abattre sur son corps. Cet acte d'agression soudain alerta promptement la foule environnante.
« Qu'est-ce qui se passe ? »
« Une telle pression… Y a-t-il vraiment des transcendants de Niveau d'Origine 4 parmi les nouveaux ? »
« Ça vient de là-bas. Ils ont l'air d'être des aînés de la Deuxième Année… »
« Qui est cette personne qu'ils encerclent ? »
Soudain placé sous les projecteurs, Cron adressa un sourire à la foule environnante avant de désigner le jeune homme devant lui, qui subissait une telle pression qu'il ne pouvait même pas relever la tête.
« Paul Ackermann ! En tant que fils illégitime, vous devriez savoir quelle est votre position ! L'Académie Sainte-Freya est un lieu noble d'où sont issus de nombreuses grandes figures. Quelqu'un comme vous n'est pas digne d'y mettre les pieds ! »
L'action de Cron opprimant le faible suscita l'aversion des autres étudiants, mais lorsqu'ils entendirent que Paul était un fils illégitime, ceux-ci commencèrent à hésiter. Ils n'étaient pas sûrs de vouloir intervenir dans cette situation.
Il était normal que les personnes nées illégitimes soient regardées avec hostilité dans le cercle de la noblesse, aussi irréprochable que puisse être l'enfant illégitime. En fait, lorsqu'ils entendirent que Paul était un prince de l'Empire d'Austine, certains dévoilèrent des airs de joie en se délectant du drame. Certains allèrent même jusqu'à se joindre à Cron pour se moquer de Paul.
« Voyez-vous ça ? C'est le genre de traitement que vous recevrez à partir d'aujourd'hui. Ceux qui sont nés dans la boue devraient rester sagement à leur place, surtout les déchets aux lignées impures comme vous !
« Vous êtes au Niveau d'Origine 5 malgré la possession de la Lignée Ackermann ? Quelle honte ! Restez à genoux là-bas et dégagez par les portes de l'académie ensuite ! »
Le discours de Cron sur la pureté du sang arracha des rugissements d'approbation de la part de certains étudiants de l'Empire d'Austine, et ils se mirent à scander un slogan sous la direction de Cron.
« À genoux et dégagez ! À genoux et dégagez… »
Ce slogan insultant résonna fortement aux alentours, attirant rapidement l'attention de toujours plus de gens. À une certaine distance, une foule entourant une jeune femme aux cheveux dorés frémit. Au même moment, une jeune femme aux cheveux noirs et aux yeux pourpres observant la scène depuis un bâtiment sur le côté était également grandement mécontente de ce qu'elle voyait.
'C'est trop laid. Je ne peux pas fermer les yeux là-dessus.'
Lilian repensa à la lettre qu'elle avait reçue de Lukas et soupira doucement. Elle s'apprêtait à se tourner vers ses chevaliers pour leur transmettre ses ordres lorsqu'elle aperçut soudain une silhouette noire filant dans sa vision périphérique.
'Hmm ? C'est…'
Les yeux de Lilian se rétrécirent tandis qu'elle reportait vivement son regard sur la rumeur. Au même moment, sur le champ d'herbe, Nora écarquilla aussi les yeux, stupéfaite.
Au centre de la foule, Paul sentit son corps devenir si lourd que ses genoux allaient toucher le sol à tout moment, mais, soudain, un jeune homme aux cheveux noirs apparut à ses côtés. L'inconnu glissa son bâton sous les rotules de Paul pour le soutenir.
« Pourquoi êtes-vous à genoux ? Relevez-vous. »
Au milieu de la rumeur, Roel Ascart regarda Paul Ackermann en parlant d'un air froid.