Du côté sud de la ville de Rosa s'étendait le vaste manoir des Sorofya. Charlotte Sorofya se tenait près d'une fenêtre, écoutant le gazouillis léger d'un oiseau matinal au-delà du carreau. Les rayons du soleil brillaient doucement sur elle, faisant paraître ses cheveux auburn comme des flammes vacillantes.
Deux heures s'étaient écoulées depuis sa présentation en salle de réunion. L'esprit préoccupé par Roel, il était hors de question que Charlotte traîne dans la salle par la suite. En réalité, elle rentra chez elle aussi vite qu'elle put. Elle savait que Roel devait se réveiller d'un instant à l'autre, au vu des effets du sort.
Trois jours plus tôt, depuis qu'elle avait jeté un sort pour assommer Roel sur le sommet de la montagne, elle ressentait une vive angoisse intérieure.
Elle savait que ses actes n'avaient pas seulement engendré des problèmes extérieurs ; la réaction même de Roel pouvait en poser un. Il n'y avait guère de discrimination entre les sexes dans ce monde, la présence du mana et des transcendants signifiant que les femmes n'étaient pas plus faibles que les hommes, ce qui se reflétait dans leur statut. Cependant, la fierté d'un dirigeant restait primordiale, et nul doute que Roel se comportait en tel.
Le fief d'Ascart couvrait d'immenses étendues, et sa puissance militaire surpassait de loin celle d'un petit pays typique. Il ne serait pas inexact de le considérer comme un minuscule royaume indépendant à part entière, et Roel en était le seigneur de fief par procuration. Inutile de dire qu'il devait être quelque peu orgueilleux.
La méthode brutale de Charlotte pour enlever Roel, si elle était mal prise par lui, pouvait détruire les sentiments qu'ils avaient bâtis jusqu'alors. Bien qu'elle cernât bien sa personnalité après tout ce qu'ils avaient traversé, ce coup restait très risqué. Elle n'osait prendre de chances, aussi était-elle déterminée à tenter de se faire pardonner de toutes les manières possibles, tout comme elle le lui avait promis sous le ciel étoilé cette nuit-là.
La Galerie aux Cent Oiseaux était un immense jardin situé au sud-ouest de la ville de Rosa. À une époque, le lieu servit de centre de commandement militaire, après que les défenses de la ville eurent été percées par les envahisseurs d'Austine, et la zone fut maintenue sous haute surveillance. Cependant, à mesure que la paix s'installa, le dispositif militaire fut réduit, se relâchant progressivement. Aujourd'hui, l'ancienne base était devenue la propriété privée de la maison Sorofya.
Pour être précis, elle était devenue la résidence privée de Bruce et Charlotte. Bruce étant constamment débordé par le travail, c'en était pratiquement devenu la propriété personnelle de Charlotte.
La Galerie aux Cent Oiseaux devait son nom aux cent espèces d'oiseaux qui vivaient dans ses jardins. Ces oiseaux étaient autrefois dressés pour transmettre des renseignements militaires critiques aux divers postes de guet disséminés dans la ville, ce qui en faisait un centre de commandement. Il faut savoir que les archers de ce monde voyaient leurs flèches augmentées par la magie, ce qui améliorait considérablement la justesse de leurs tirs. De simples oiseaux auraient été aisément abattus par un archer correctement entraîné. Pour cette raison, Rosa ne put acheter que des bêtes démoniaques aviaires et les dresser pour accomplir la tâche.
Sachant que chaque bête démoniaque aviaire avait ses propres faiblesses et parades, les Sorofya choisirent de varier les espèces au maximum, garantissant ainsi au mieux la fiabilité de leur système de renseignement militaire. À mesure que la guerre s'éternisait, la population d'oiseaux se diversifia de plus en plus. Bien vite, il y en eut déjà cent espèces en résidence.
Puis, toutes furent remerciées d'un seul coup.
Lorsque la guerra prit fin, les soldats regagnèrent leurs foyers, mais les oiseaux méritants n'avaient plus nulle part où aller. Par nostalgie, les Sorofya choisirent de les élever chez eux. Ils érigèrent même des pierres tombales pour quelques-uns des oiseaux qui avaient transmis des renseignements vitaux en des temps éprouvants. Ces oiseaux étaient des héros.
Charlotte avait grandi entourée de ses domestiques et de ces oiseaux, aussi était-elle très attachée à ce lieu. Elle espérait que son amant puisse partager ses sentiments. De plus, la présence apaisante de ces oiseaux pourrait favoriser sa guérison.
Cependant, à la surprise de Charlotte, il semblait qu'elle avait mal évalué l'état de Roel…
« Chéri n'est pas encore réveillé ? Comment est-ce possible ? »
Entendant les paroles des domestiques, elle se précipita dans sa chambre et se dirigea droit vers son chevet. Cette pièce avait toujours été son territoire privé. À ce jour, aucun homme n'y était entré. À moins qu'elle n'en donne l'autorisation explicite, même les domestiques de la résidence ne pouvaient lui faire rapport que depuis l'extérieur de la pièce, par magie de communication. La seule qui avait le droit de frapper à sa porte était Grace.
Mais il y avait un intrus sur son territoire privé à cet instant.
Charlotte regarda le garçon aux cheveux noirs endormi, l'inquiétude dans les yeux.
Pourquoi ne s'est-il pas encore réveillé ? Ai-je mal maîtrisé le sort ? Ou le corps de Roel est-il plus faible que je l'estimais ?
Charlotte fronça les sourcils, perplexe. Juste au moment où elle allait examiner de plus près, elle remarqua soudain quelque chose d'étrange sur le petit flacon qu'elle avait posé près de l'oreiller de Roel. C'était l'Âme Dorée qu'elle avait concoctée dès son retour pour y déposer un sort servant de sédatif afin d'atténuer l'état de Roel quand elle n'était pas là. Pourtant, il était maintenant légèrement déplacé par rapport à ce dont elle se souvenait…
C'est bizarre. Je me rappelle l'avoir posé verticalement, mais il est horizontal à présent. C'est…
Fixant le flacon luminescent, les lèvres de Charlotte s'étirèrent en un sourire. Sans dire un mot, elle s'approcha lentement et pinça légèrement le nez du garçon « endormi ».
Il pourrait être impossible de réveiller quelqu'un qui feint le sommeil, mais il y a toujours des moyens de décourager ce comportement. Par exemple, provoquer un manque d'oxygène.
Cinq secondes…
Dix secondes…
Quand Charlotte compta jusqu'à la quinzième seconde, le garçon « endormi » ouvre soudain tranquillement ses yeux dorés pour plonger dans les émeraudes de Charlotte. Puis il leva la main et repoussa légèrement la sienne.
« Pfft ! »
Charlotte ne put s'empêcher de pouffer face à la situation. Étonnamment, Roel ne la critiqua pas pour cela. Il se redressa et regarda Charlotte avec un sourire poli aux lèvres. Comme quelqu'un qui vient de se réveiller sans rien savoir de rien, il la salua d'un ton posé.
« Bonjour, demoiselle Charlotte. Pardonnez-moi, je ne pensais pas dormir si longtemps. Puis-je savoir où nous sommes à l'instant ? »
L'attitude, le sourire et les mots de Roel étaient d'une politesse impeccable, mais cela ne fit qu'enserrer le cœur de Charlotte.
La politesse était une arme que Roel n'avait plus utilisée contre Charlotte depuis longtemps. Elle servait dans le cercle de la noblesse à atteindre ses fins sans révéler la moindre ouverture dont autrui pourrait se prévaloir. Bien qu'ils se fussent servis de cette arme l'un contre l'autre au début, ils l'avaient bien vite abandonnée à mesure qu'ils se rapprochaient.
Pourtant, Roel choisit de la ressortir à ce tournant. Cela ne pouvait signifier qu'une chose : il était vraiment en colère cette fois.
Cette manœuvre indiquait que leur relation avait régressé au point où ils avaient besoin de civilité commune pour l'empêcher de se détériorer davantage. C'était semblable à des pays qui, pour maintenir la paix après un cessez-le-feu, malgré l'envie sincère de s'anéantir mutuellement, choisissent d'enfouir leur rage au fond du cœur et de garder le sourire aux lèvres.
La situation n'était probablement pas aussi grave avec Roel, mais Charlotte en restait grandement préoccupée. C'était aussi la raison pour laquelle elle s'était empressée de revenir.
« Chéri, tu as dit que tu me pardonnerais… »
Face au reproche silencieux de Roel, l'estimée Charlotte baissa la tête sans un mot avant de parler d'une voix légèrement étranglée. L'expression de Roel se détendit un instant, mais il la raidit à nouveau sitôt après.
Charlotte ayant une réunion importante à suivre, elle portait une robe formelle bleu clair qui lui conférait un charme mature. Les boucles d'oreilles et le collier qu'elle arborait avaient été soigneusement choisis pour compléter sa robe, s'accentuant mutuellement. Elle rejeta ses cheveux auburn sur le côté de son épaule, ce qui la rendait plus gracieuse que jamais.
Sans nul doute, Charlotte s'était mise sur son trente-et-un pour Roel. Elle était vêtue différemment de la tenue traditionnelle des Sorofya, adoptant un look plus conservateur qu'à l'accoutumée. Toutefois, s'habiller ainsi facilitait l'obtention de bonnes grâces, rendant incapable de la gronder.
Roel voyait clair dans ses intentions, mais il devait admettre que ses petits stratagèmes étaient effectivement efficaces. Quand elle détourna ses yeux brillants et essuya silencieusement ses larmes, il se surprit à soupirer d'impuissance.
Pour quelqu'un d'aussi jeune que Roel d'accumuler des accomplissements significatifs en tant que seigneur de fief par procuration, nul doute sur sa compétence et sa détermination. Cependant, lorsqu'il s'agissait de gérer ceux qui lui étaient proches, il finissait toujours par flancher. Il était simplement trop tendre avec les gens qui lui tenaient à cœur.
Roel était conscient de ses propres faiblesses, et il voulait les surmonter depuis toujours. Pourtant, ceux envers qui il avait le cœur tendre ne lui facilitaient pas la tâche, qu'il s'agisse d'Alicia qui restait constamment à ses côtés ou de Charlotte avec qui il avait traversé des épreuves.
Il n'y avait aucun moyen qu'il parvienne à leur faire du mal, aussi, après un long moment de silence, il se trouva incapable de lui dire la moindre chose blessante.
« Haaa. Dis-moi pourquoi. »
Sous l'interrogation de Roel, Charlotte finit par révéler ses pensées, de son inquiétude de ne plus jamais pouvoir se revoir à la nécessité de l'Âme Dorée pour son traitement, en passant par les indices qu'elles avaient entendus concernant l'Assemblée des Sages du Crépuscule. Les raisons qu'elle avançait surprirent Roel, le laissant sans voix.
Hmm ? Elle a vachement l'air sensée, là ?
Roel ne le laissa pas paraître sur son visage, mais sa colère s'était lentement dissipée en entendant son explication. La plupart de ce que disait Charlotte était plutôt objectif, et c'étaient des problèmes que Roel n'avait pas envisagés en raison de son mauvais état ces derniers jours.
S'il était rentré au manoir des Ascart blessé, Alicia aurait probablement fait un scandale, et Nora aurait certainement utilisé l'affaire pour tenter quelque chose. Maintenant qu'il y pensait, être venu à Rosa avec Charlotte pouvait être une bonne chose.
Avec de telles pensées en tête, Roel soupira doucement. Charlotte, de son côté, remarqua vivement que l'expression de Roel s'adoucissait un peu, alors elle saisit pleinement l'occasion pour faire avancer ses pions.
« Chéri, tu as dit que tu me pardonnerais tant que je serais prête à réparer mon erreur. »
« J'ai bien dit ça, mais ça dépend du contexte aussi. Tu penses que ça s'applique à cette situation ? »
Repensant à leur conversation sous le ciel étoilé dans la chaîne du Worun, Roel se massa le front et secoua la tête. Il aurait dû se douter qu'elle tramait quelque chose quand elle posa une question pareille.
Réparer ? Pour une bourde de ce niveau, comment exactement comptes-tu t'y prendre ?
La réponse de Roel fit un peu paniquer Charlotte. Elle saisit vivement une clochette sur la table de chevet et l'agita légèrement. Quelques secondes plus tard, les portes s'ouvrirent, et les domestiques poussèrent un énorme chariot chargé de plusieurs caisses dans la pièce.
« Chéri, voici un million de pièces d'or. C'est mon bien personnel. Je sais que tu peux trouver mon geste un peu grossier, mais… »
« …Inutile d'en dire plus. »
« Ah ? »
Ébloui par la montagne d'or devant lui, Roel agita la main avec ampleur et parla avec conviction.
« Tu es pardonnée ! »