Carter avait le sentiment que son fils devenait un homme.
Assis à la place centrale de la table, il repassait en revue toutes les bonnes surprises de la journée.
Il ne devait s'agir que d'une entrevue privée entre lui et le prince Kane au sujet des affaires de l'Ordre des Chevaliers Sacrés. Mais il se trouvait que la fille du prince Kane s'entraînait depuis peu au sein de l'Ordre et que, en père indulgent, le prince Kane avait décidé sur-le-champ de lui accorder une courte pause. Il l'avait amenée avec lui, provoquant ainsi cette rencontre fortuite.
Carter n'aurait jamais imaginé que cette coïncidence débouche sur un développement aussi inattendu qu'agréable.
Nora Xeclyde était un nom connu de tous dans le cercle des nobles de la Théocratie de Saint-Mesit. Une lignée pure et une éducation excellente lui promettaient un immense potentiel. Elle était encore jeune, mais chacun savait qu'il ne fallait pas sous-estimer cette jeune princesse.
S'il fallait absolument lui trouver un défaut, ce serait un caractère bien trop parfait. Son irréprochabilité rendait toute approche difficile pour quiconque en dehors de sa famille. Kane lui-même, son père, avait déploré à plusieurs reprises que sa fille semblait devenir plus distante, comme si elle portait le masque de sa perfection pour dissimuler son véritable moi.
Or, pour la première fois, cette fleur de la noblesse, indépendante et inaccessible, avait pris l'initiative de prendre le bras d'un camarade de son âge, allant jusqu'à montrer de la réticence à le quitter. Carter n'y aurait jamais cru s'il ne l'avait vu de ses propres yeux.
Et le plus incroyable, c'est que ce camarade était son propre fils !
Ô grande Sia, qu'est-ce qui se passe ici ?
Carter était profondément perplexe. Il détailla son fils à plusieurs reprises, l'évaluant de la tête aux pieds une fois Kane parti, sans rien parvenir à discerner. Comme il n'arrivait pas à déterminer ce qui avait provoqué une telle réaction chez Nora, il finit par tout mettre sur le compte des efforts récents de Roel.
De fait, depuis leur conversation à cœur ouvert, le garçon avait beaucoup changé. Même en recevant les invités plus tôt, son maintien avait été juste : poli sans être guindé.
Cela dit, Roel devrait fournir de gros efforts pour s'attirer les bonnes grâces de cette jeune princesse !
Eh, la route sera longue, mon fils !
Il ne vint jamais à l'esprit de Carter que la situation était exactement l'inverse de ce qu'il imaginait, et que les rôles — qui cherchait à se rapprocher de qui — étaient totalement inversés !
Quoi qu'il en soit, cette affaire améliora beaucoup l'opinion qu'il avait de Roel.
En tant que père, Carter réfléchissait sans cesse au moyen d'aplanir la route de Roel, afin que son fils, presque totalement dépourvu de capacités surnaturelles, puisse mener une vie plus facile en ce monde. À cet égard, tisser des liens était de la plus haute importance, en particulier avec les autres grandes maisons nobles.
Les Xeclyde, faction la plus puissante et famille royale de la Théocratie, étaient naturellement la première maison à approcher. L'idée initiale de Carter avait été de transmettre officiellement ses liens avec Kane à Roel, à la manière d'une amitié prolongée d'une génération à l'autre, mais cela ne semblait plus nécessaire désormais.
Au contraire, l'attitude familière de Nora envers Roel entraîna les pensées de Carter ailleurs ; il se mit à réexaminer son plan. Peut-être devrait-il modifier la position de la maison Ascart et resserrer les liens avec la famille royale.
Avec la protection de la famille royale et l'autorité dont jouissait la maison Ascart, Roel devrait au moins pouvoir mener une vie sûre et paisible, même sans le moindre pouvoir. À voir la relation actuelle entre ces deux enfants, il y avait de bonnes chances qu'ils continuent à se rapprocher, peut-être même…
Non, il était encore bien trop tôt pour envisager les choses aussi loin.
Carter regarda de nouveau le garçon aux cheveux noirs, occupé à faire manger Alicia à table, et secoua discrètement la tête.
Son fils avait sa propre vie à mener, et le plus souvent, les plans ne résistent pas aux événements. Inutile de trop y réfléchir maintenant.
D'ailleurs, Carter n'était pas très friand des mariages arrangés entre nobles ; lui-même avait courtisé et épousé la femme qu'il aimait. Roel était le fruit de leur amour, ce qui expliquait aussi pourquoi il le chérissait tant.
En jetant un dernier regard à la scène attendrissante de son fils nourrissant sa petite sœur adoptive, Carter sentit son humeur atteindre de nouveaux sommets. Il reprit même avec appétit une portion supplémentaire de côte d'agneau.
C'était peut-être une bonne chose qu'il ignore tout des pensées qui traversaient l'esprit de son fils à cet instant.
…
Est-ce que j'ai tout fichu en l'air ?
Depuis le départ de Nora, Roel s'était posé cette question en boucle tout le reste de la journée.
En tant que transmigré au fait du sort tragique qui l'attendait, Roel s'était fixé un objectif final très clair : arracher tous ses drapeaux de mort et mener une vie paisible.
Pour y parvenir, Roel avait dégagé quelques objectifs secondaires à atteindre : empêcher le déclin de la maison Ascart, bien traiter Alicia, et éviter de s'impliquer avec les autres personnages clés de la route commune.
Mais aujourd'hui, il faisait face à la plus grande crise de son plan.
Non seulement il n'était pas parvenu à se tenir à distance des autres figures clés, mais il s'était en plus fait remarquer par la cible de conquête la plus désespérément difficile à gérer de toutes : Nora Xeclyde !
C-c-calme-toi ! Dans ces moments-là, je dois rester calme et réfléchir posément. Ce n'est pas encore fini !
Ce n'est pas qu'il n'avait pas envisagé la possibilité d'échapper au drapeau de mort en s'entendant bien avec Nora Xeclyde, mais il se disait aussi que cet événement pouvait très bien faire partie de l'intrigue. Et s'il avait déclenché ce drapeau de mort sans le savoir ?
Il lui manquait bien trop de détails.
Cela dit, à force d'y réfléchir, il eut le sentiment de se faire trop de souci.
Il vivait à présent dans un monde réel, et non dans le monde de jeu qu'il connaissait dans sa vie précédente. Les cerveaux fonctionnaient parfaitement normalement, du moins chez la plupart des gens, et l'amour comme la haine ne surgissaient pas de nulle part sans raison. La meilleure preuve en était la réconciliation de sa relation avec Alicia. S'il avait vraiment été contraint de suivre l'intrigue, Alicia l'aurait détesté quoi qu'il fasse.
Peut-être allait-il trop vite en besogne en imaginant que cette simple rencontre avec Nora le mènerait à sa fin funeste de méchant. D'ailleurs, sa relation avec Nora était probablement déjà différente de celle du Roel d'origine.
Le Roel d'origine avait très certainement déversé une pleine cargaison de compliments sincères sur Nora pour s'attirer ses bonnes grâces — ce qui, précisément, n'aurait pas déclenché le pendentif cramoisi détecteur de mensonges ni attiré son attention.
De ce point de vue, il avait bel et bien fait ce que le Roel d'origine n'aurait jamais fait. La probabilité qu'il connaisse la même fin que dans l'intrigue devait donc avoir diminué… probablement.
C'est ainsi que Roel fit de son mieux pour se remonter le moral, ce qui le rendit un peu inattentif à ce qui se passait juste devant lui. Ces yeux brillants habituellement rivés sur Alicia avaient disparu.
Et Alicia le ressentit très vivement.
Remarquant l'étrangeté de son frère, Alicia baissa la tête, impuissante, en serrant fermement l'ourlet de sa robe.
Grand frère Roel doit encore penser à Son Altesse.
Alicia se remémora la jeune fille aux cheveux d'or croisée plus tôt dans la journée, son maintien gracieux, sa beauté incomparable, son rang prestigieux. Tout cela imprimait dans les esprits l'image d'une princesse irréprochable. Un seul de ses sourires suffisait à faire chavirer les cœurs.
Et une telle personne avait pris l'initiative d'enlacer Roel.
J'ai beau m'être apprêtée avec le plus grand soin, et même si les effets de la Rosée Démoniaque ne se sont pas encore dissipés, monsieur mon frère ne me regarde plus. C'est moi qui suis assise devant lui, mais la seule à laquelle il pense, c'est Son Altesse.
Je ne peux pas rivaliser avec elle. Monsieur mon frère me chérit peut-être, mais il ne me choisira pas face à un véritable joyau.
Ces pensées envahissant son esprit, Alicia baissa la tête plus encore, tandis que l'indignation née de son manque d'estime d'elle-même lui rougissait les yeux. Elle se mordit les lèvres pour tenter de dissimuler ses émotions, mais ne put empêcher un gémissement de lui échapper.
« Alicia ? Qu'est-ce qui ne va pas ? »