L'esprit de Roel devint entièrement blanc quand les lèvres de Charlotte entrèrent en contact avec sa joue. Il ne parvint pas à se résoudre à repousser le baiser de Charlotte, non seulement à cause de l'air charmant qu'elle avait à cet instant, mais parce que ce baiser représentait aussi sa sincérité.
C'était un baiser de bénédiction et de fortune, la réciprocité d'une dame envers l'homme qui avait fait naître un magnifique papillon pour elle. C'était une cérémonie convenable et digne qu'il aurait été inconvenant de refuser.
Roel n'avait aucune idée du courage que Charlotte avait dû réunir pour accomplir cette cérémonie, mais à tout le moins, il était certain que cela n'avait pas été facile pour elle.
Et, contre toute attente, ce baiser provoqua effectivement la résonance tant attendue de leurs Lignées, une fois encore.
Une multitude de visions défilèrent sous les yeux de Roel en un instant. Elles étaient si nombreuses qu'il ne put même pas tenter de les retenir. Tous les bruits semblèrent s'évanouir tandis qu'il était projeté plusieurs siècles en arrière.
Un homme et une femme apparurent sous son regard. La femme était grande et arborait des cheveux auburn, tandis que l'homme avait un visage grave. Ce fut une série d'instantanés les montrant tous deux dans maintes circonstances différentes — en temps de guerre, dans la vie de tous les jours, lors de conversations légères, s'adressant à quelqu'un avec des mines soucieuses, et, pour finir, un baiser d'adieu entre eux.
Attendez un instant, c'est…
En regardant la femme qui agitait la main pour saluer l'homme qu'elle venait d'embrasser, Roel ressentit soudain un étrange sentiment.
Elle ressemble à Charlotte, mais en même temps, ce n'est pas elle. Que diable…
Tandis que Roel était encore perplexe face à cette troublante ressemblance entre la femme et Charlotte, l'homme de la vision tourna brusquement la tête. Ses yeux semblèrent percer l'espace-temps pour croiser le regard de Roel, permettant à ce dernier de distinguer enfin son visage.
C'est lui !
Des vagues de choc déferlèrent dans le cœur de Roel, mais dans le même temps, il ressentit aussi une forme d'illumination. La vision prit fin sur-le-champ, et des acclamations montèrent progressivement à ses oreilles tandis qu'il était ramené à la réalité.
« Hourra !!! »
Des cris jubilatoires résonnaient partout. Même la plateforme d'observation de la zone des célibataires était à présent bondée d'une foule immense, observant l'agitation avec excitation. Fidèle au dicton « l'amour transcende les frontières », cette célébration joyeuse rassemblait tout le monde, quelle que soit leur provenance.
« Roel, la vision tout à l'heure était… »
« Oui. C'est un peu confus pour moi, alors laisse-moi me calmer et y réfléchir d'abord. »
Le jeune duo, qui venait à peine de se séparer après le baiser, restait hagard sous le flot d'informations reçu. Pourtant, la foule interprétait leurs réactions tout différemment.
« Un tonnerre d'applaudissements pour la démonstration du véritable amour entre ce charmant couple. Ô grande Sia, que leur amour soit béni par le destin ! »
« Oooooooh !!! »
Des acclamations retentissantes s'élevèrent de la foule tandis que l'atmosphère atteignait un nouveau paroxysme. Les badauds de la zone des célibataires se mirent à hurler, et les amoureux de la zone des couples se mirent à nouveau à languir l'un pour l'autre. Seuls les émotions de Roel et de Charlotte ne collaient pas à l'ambiance festive : ils demeuraient plongés dans leurs profondes pensées, au milieu du chaos.
Ce ne fut que lorsque l'animateur prononça enfin ses mots suivants que tous deux en ressortirent.
« Maintenant, vous pouvez vous rendre dans votre suite pour vous reposer. »
« Mmm… Hein ? »
Roel tourna la tête, stupéfait, et croisa le sourire profond et chargé de sens de l'animateur d'âge mûr.
« Monsieur, je vous souhaite une nuit inoubliable. »
…
La maison Milton était méticuleuse dans ses services. Peut-être en raison de l'expertise des Sorofya qu'elle avait apprise au fil des années de leur partenariat, mais en tout cas, il était clair qu'elle avait le don de créer des expériences inoubliables.
Pour commencer, le désormais célèbre Festival des Papillons Nocturnes n'avait pas toujours été une tradition de l'Empire d'Austine. C'était grâce à la maison Milton qui ne cessait de surmédiatiser l'événement depuis des décennies que le festival grandissait d'année en année, bâtissant sa renommée sur tout le continent de Sia.
La « suite » mentionnée par l'animateur était aussi le fruit des idées commerciales de la maison Milton. C'était essentiellement une pièce située au sommet même de la montagne, au niveau le plus haut des Palais Leumann, offrant la plus belle vue sur le paysage resplendissant. Elle avait une superficie comparable aux suites présidentielles de la vie antérieure de Roel, et en matière de grandeur, elle n'avait rien à envier à aucun palais royal.
Cette « suite » était habituellement réservée à la faction Pur-Sang d'Austine, mais la nuit du Festival des Papillons Nocturnes, elle était offerte au couple qui avait réussi à faire éclore le papillon le plus brillant.
Un couple aimant béni par la foule, se voyant offrir la plus luxueuse des chambres avec une magnifique vue nocturne ; il n fallait pas être un génie pour deviner ce qu'ils allaient y faire.
Ce fut seulement dommage que le « couple » choisi cette fois-ci n'appréciait pas particulièrement la portée de cette chambre.
« Toi… Es-tu sûr de ne pas l'avoir fait exprès ? »
« Bien sûr que non ! Tu étais présente tout à l'heure aussi ! Tu aurais dû refuser cette suite ! »
« Comment aurais-je pu refuser la suite ? Tu as vu l'ambiance à ce moment-là ! »
Sur le grand lit de la suite, une jeune fille aux cheveux auburn serrait un oreiller contre elle, cachant la moitié de son visage. Elle fixait d'un air pitoyable le garçon aux cheveux noirs, qui s'efforçait anxieusement de s'expliquer. On lisait de la peur dans ses yeux, mais, étrangement, aussi de légers indices d'anticipation.
Charlotte subissait un tel afflux de sang à la tête qu'elle ne parvenait plus à démêler ce qui se passait. Depuis l'instant où Roel lui avait présenté le papillon, elle ne put s'empêcher de penser qu'il était devenu une autre personne, ce qui la laissait à la fois incertaine et excitée.
Il en allait de même pour Roel.
'Bordel, pourquoi cette gamine est-elle si adorable ?'
Roel dévisagea la fille assise en tailleur sur le lit. Elle lui lançait des regards furtifs par instants, à moitié cachée derrière l'oreiller qu'elle tenait dans ses bras. Sa timidité contrastait avec la robe rouge audacieuse qu'elle portait, la rendant incroyablement séduisante. Son apparence actuelle rongeait véritablement le cœur de Roel.
« D-disons, ta mère ne semblait pas t'avoir reconnu tout à l'heure. »
« Cela fait déjà 5 ans. Je n'avais que 7 ans la dernière fois qu'on s'est vus, et mon apparence a beaucoup changé depuis. En plus, je ne lui ressemble pas. »
« J'imagine… »
« … Entre elle et moi, qui penses-tu qui est la plus belle ? »
« Hein ? »
Roel était à mi-chemin d'un bâillement quand la question le prit au dépourvu. Il regarda Charlotte, qui cachait timidement son visage, en clignant des yeux, perplexe.
« C'est quoi, comme question ? »
« R-réponds simplement ! »
« Évidemment que c'est toi. Comment Adelicia pourrait-elle te rivaliser ? »
Roel regarda sa fiancée, qui faisait soudain une crise pour une raison quelconque, et répondit d'un ton résigné. Pour être juste, Adelicia avait une apparence jeune, on lui aurait donné la vingtaine. Mais dans l'esprit de Roel, il ne put s'empêcher de la voir comme une vieille dame, sans parler de son cœur laid.
« Hmph. Au moins, tu sais parler. »
Charlotte parut satisfaite de la réponse de Roel. Derrière l'oreiller, le coin de ses lèvres se releva tandis que ses yeux pétillaient de joie. Un instant, Roel crut apercevoir une queue de chat enroulée près d'elle, heureuse et comblée.
Le fanatique caresseur de chats cligna des yeux un instant avant de chasser prestement cette pensée de son esprit. Charlotte fut un peu déconcertée par la réaction inhabituelle de Roel.
Lentement mais sûrement, tous deux commencèrent à se calmer, ce qui ramena leur attention sur les événements d'il y a peu.
« D-donc, q-quand je t'ai embrassé tout à l'heure, tu l'as vu aussi, non ? »
« … Oui. »
Roel répondit à la jeune fille timide par un hochement de tête pensif, semblant rejouer dans son esprit la vision qu'il avait eue. Il poussa un profond soupir avant de poursuivre.
« Je sais qui est le "Seigneur de Fief". »